L’existence sensible

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L’existence sensible

1 - L’existence rendue sensible

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Sumire écrit : « À travers l’écriture, je renouvelle quotidiennement l’affirmation de mon existence. » (Haruki Murakami : Les Amants du Spoutnik, 1999, collection 10/18, p. 173).

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Quel rapport le sujet entretient-il avec « son » existence ? Quel besoin éprouve-t-il de l’affirmer et de réitérer cette affirmation ? Exister n’est-il pas de l’ordre du fait, au point que qui pense sait à tout le moins, cela est évident, qu’il existe ?

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Pourtant nous sentons bien qu’un frisson d’incertitude fait ondoyer et la pensée, et l’existence. Qui pense se parle intérieurement. Quel besoin avons-nous de dire, ou de coucher nos pensées sur le papier, ou de les répercuter à tout instant par voie téléphonique ? Manifestement, le sujet qui recourt à des signes audibles ou visibles, se donne de quoi les percevoir ; il devient, par l’ouïe ou la lecture, le témoin de ses propres pensées. Comme si, senties, ces pensées existaient, et alors d’autant plus nous-mêmes. L’héroïne de Murakami écrit et se relit : c’est un acte qui l’assure de son existence. Notre existence doit se montrer, être rendue plus sensible. Elle se prouve. L’existence devient « son » existence, prouvée parce qu’éprouvée et perçue ; comme si, sinon, nous risquions le rien. Le « je » est juste un petit mot qui indique la place d’un être qui parle ou pense, mais sans rien dire de ce qui il est. De même, l’existence, bien sûr est le cas, mais c’est un presque rien, indescriptible lui aussi. Un « on ne sait quoi » est ce « je », et cette « existence ».

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En un sens, que nous puissions dire « je pense, je suis, j’existe », il n’y a rien de plus beau, c’est comme un cadeau de la vie, car nous aurions pu n’être point. Mais en un autre sens, qu’est-ce qu’un point sans extension, qu’est une lueur qui scintille un moment sur fond de ténèbres ? Et chaque être humain tente, comme Sumire, de trouver les signes qui lui permettront, de jour en jour, d’affirmer « son » existence, de la sentir, non seulement du dedans, comme quand Aristote dit : nous sentons que nous sentons, nous sentons que nous vivons, et cela est en soi une bonne chose, c’est un plaisir ; mais aussi par le biais de « preuves » d’existence, d’écrits, d’images, d’œuvres, de manifestations de soi posées au dehors.

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La raison de la nécessaire transformation du fait que j’existe en reconnaissance et affirmation de mon existence ne tient-elle pas à une dialectique de l’être-soi et de l’être-avec ? Dans sa magnifique page de définition de la philia, – mot qui signifie l’affection, l’amitié, l’amour tout ensemble, dans l’Éthique à Nicomaque, 1170a28 sq. –, Aristote n’écrit pas en « je » ; et il substitue rapidement à des propositions comme « celui qui voit sent qu’il voit, celui qui entend sent qu’il entend … » des énoncés formulés en « nous » : nous nous sentons voir, entendre, vivre, nous nous sentons penser ou exister, car « exister, to einai, signifie en effet sentir et penser » ; et ce « nous » est très précis et précieux : nous « con-sentons », (synaisthanomenoi) autrement dit, nous sentons ensemble ou plus exactement l’un sent « avec » l’autre : avec celui ou celle qui est à ses côtés. Nous sommes-avec, sentons-avec, pensons-avec, moi avec mon ami, heteros autos, autre moi-même ; lui avec son ami, moi qui suis son autre lui-même. C’est alors que la vie nous est véritablement douce. Alors nous pensons, nous existons, nous philosophons, autrement dit nous dialoguons.

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Jamais en effet un philosophe n’aurait pu imaginer que l’on veuille métaphysiquement prouver l’existence d’autrui ! Quelle folie, qui découle tout droit du fait de débuter sa réflexion par un « je pense, je suis ». Non, nous con-sentons, nous con-pensons, nous consommes, C’est dès que le « je » est posé comme principe, que la séparation de chaque individu d’avec tous les autres provoque un effondrement central de son âme, et creuse un gouffre de soi à soi. En effet, l’ami lui manquant pour vivre, sentir, penser « avec », l’amitié avec soi, la communauté de vie entre soi et soi est dissoute ; la conséquence fatale en est que du « je pense, j’existe … », chacun ayant perdu la relation intime de soi à soi, en vient à se conduire comme Sumire, à se demander : comment affirmer ma pensée, mon existence, comment les confirmer ? Husserl affirme que le point de départ de la vraie philosophie est là, dans la démarche cartésienne ; cette philosophie du « je » serait bien non-platonicienne, puisque, méthodiquement, elle perd par suspension ou « époché » le monde, les autres vivants, les langues, tous les autres hommes, se gardant de dire qu’ils sont. Dès lors, « je suis, j’existe, je pense » dans une sorte d’isolement fatal, puisque la conscience mise à l’isolement, est bien incapable de sortir de l’île qu’elle a inventée. Mais est-ce là de la philosophie, ou n’est-ce pas une robinsonnade, la fabrique du roman du je esseulé dans un monde frappé d’irréalité, qui apparaît aussi soudainement qu’il disparaît ? La phénoménologie est une erreur philosophique dès ses racines, marquée d’extravagance et de stérilité. Le lieu de pertinence pour le « je » esseulé est romanesque.

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Murakami le souligne. Miu, qui avait emmené Sumire en voyage, décrit les choses ainsi :

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Nous étions de merveilleuses compagnes de voyage l’une pour l’autre, mais en fait à la façon de blocs de métal solitaires, chacun suivant sa trajectoire. Vu de loin, cela paraît aussi beau qu’une étoile filante, seulement dans la réalité, nous ne sommes que des prisonniers, enfermés dans nos habitacles de métal respectifs, incapables d’aller où que ce soit. De temps en temps, les orbites de nos satellites se croisent, et nous parvenons enfin à nous rencontrer. Nos cœurs réussissent peut-être même à se toucher. Mais juste un très bref instant. Sitôt après, nous connaissons de nouveau une solitude absolue. Jusqu’à ce que nous nous consumions et soyons réduits au néant.

(op. cit., p. 155-6)
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Au lieu que nous vivions en êtres nés d’une mère, ayant tété son sein, nous étant accrochés à son dos, à sa main, nous lovant dans la chaleur de sa peau, et passant ainsi de proche en proche une vie toujours vécue « avec » d’autres, chacun connaît le sort paradigmatique de la chienne Laïka, envoyée seule dans l’espace, condamnée à mourir de faim, de soif, de solitude, et pourquoi donc ? Et à quoi bon ? Solitude forcée, mort, néant, pour rien.

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Qui est seul se retrouve comme le prisonnier qui tape sur les murs de sa geôle dans l’espoir d’entendre des coups en réponse ; ou comme Boèce qui, parce qu’il a heureusement reçu feuilles, plume et encre, a pu composer Consolation de la Philosophie, dame qu’il convoque et avec qui il dialogue, Sumire tape sur le clavier de son ordinateur pour affirmer son existence. Comme s’il y avait, dans la solitude, une incertitude fatale, et que le chemin de soi à soi soit long et difficile, et parcouru dans le doute. Qui est seul entretient certains doutes, extravagants, mais qui sont bien là, sur l’existence. Qu’est-ce qu’un monde sans autrui ? L’expression-même est absurde, aussi Robinson dans son île travaille-t-il, bâtit-il, légifère-t-il pour ses nombreux sujets fictifs, raconte Tournier.

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L’humanité était toujours déjà là, et la langue, et tout ce que nous sentons. Nous vivons et philosophons en « nous » ; et non pas en « je ». Le « je » est littérature.

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Aussi Wittgenstein dit-il, dans De la certitude (220) : « L’homme raisonnable n’a pas certains doutes ».

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Notre existence de fait est incessamment sentie, parce que, dès le début, nous vivons et parlons avec d’autres vivants, dans un milieu. Notre existence a toujours déjà été réelle.

2 - L’existence sensible en elle-même

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Descartes, tant qu’il ne se reconnaissait que comme un sujet qui pense, disait : je ne peux pas répondre que ce sont mes parents qui m’ont mis dans l’existence. Tiens donc ! Mais comment pourrait-il maintenir cette identification à un pur esprit ? Qu’est-ce qu’un esprit, qu’est-ce qu’une pensée ? Est-ce quelque chose d’idéel, d’incorporel, d’insensible ? Y aurait-il eu un temps où, avant de coucher en latin les pensées qu’il avait eues, Descartes les aurait conçues en son esprit sans aucune formulation ? Peut-être, puisqu’il dit que l’esprit pense toujours, que l’enfant qui se forme dans le ventre maternel pense déjà. Mais alors, que sont ces pensées sinon des sensations, et des sensations qui déjà se lient, se suggèrent les unes les autres ? Une langue de signes s’élabore chez le fœtus, telle que chaque sensation est un signifiant pour une autre sensation qui se fait alors son signifié. Dans le ventre maternel, sont perçus des mouvements, des sons, des goûts ; et l’un suggérant l’autre, le petit attend et anticipe la sensation suivante. Évidemment, ensuite, dès les premiers mois de la vie, l’enfant associe, coordonne ses mouvements moteurs et les taches colorées qu’il voit, des mots entendus et des sensations tactiles, des odeurs avec les goûts en bouche qui leur succèdent, etc. Et, il faut le souligner, les paroles entendues font partie de cette première langue naturelle sensible. Penser n’a jamais été « sans sensation », loin s’en faut : il y a « image acoustique », « image visuelle », « image gustative », etc. dans toute pensée. Il faut que peu à peu la « conception » se fasse aussi ; que l’odeur de pomme ne fasse pas que suggérer son goût en bouche et que déclencher la salivation, mais que, à entendre le mot « pomme », l’enfant pense à un genre d’existant qui rassemble certaines sensations (couleurs, formes, lisse, odeur, goût, etc.) : ce que les scolastiques appelaient un « concept » et les philosophes des Lumières « une notion ».

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Or donc, penser suppose les langues naturelles et conventionnelles, élaborées et pratiquées par une communauté d’êtres.

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Qui n’a dans son souvenir la définition que Platon avait proposée de la pensée : « un discours que l’âme se tient elle-même tout au long sur les objets qu’elle examine, logon on auté pros auten é psuché diexerkhétai péri to skopé » (Théétète, 189e), à savoir une suite de propositions qui s’enchaînent, se répondent, et portent sur un objet différent d’elles, qu’elles désignent ou signifient ou manifestent ? Penser, même en-deçà de l’expression verbale et écrite, n’est pas une action instantanée et fulgurante : c’est une activité qui se déroule avec une certaine vitesse, selon un rythme propre ; le discours intérieur est fait de propositions, qui comportent des voyelles longues ou brèves, des pauses et des silences, tout simplement parce qu’il y a une association entre quelque chose d’intelligible et quelque chose de sensible ; la notion même de « logos » ou proposition impose que jamais l’intelligible n’existe à part, séparé du sensible, ni le sensible ne se présente à l’état brut, coupé de l’intelligible. Que la pensée existe, oui, nous n’en doutons jamais : justement parce qu’elle est sensible ; nos pensées sont ce qui nous apparaît en nous, nous les sentons, les écoutons : c’est quasiment le premier phénomène, dont nous éprouvons de jour en jour l’indépendance.

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Comme « logos », qui se justifie d’un système de signes, et sensibles et conçus, je suis, j’existe, a en quelque sorte comme preuve intime les pensées : elles sont senties, elles existent. Elles sont diverses et nombreuses. Et elles ont toujours pour sens ou signification autre chose qu’elles : le cercle dont nous avons idée, l’arbre que nous avons vu et touché, la lavande dont nous avons d’abord reçu le parfum, le sentiment que nous disons en poète.

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Cette évidence de la visée d’un autre est exprimée par le fait que le verbe grec « savoir » est exactement « avoir vu ». Et de là vient que Théétète de son propre mouvement définissait la science par la sensation, pressentant que la distinction de ce que l’on sent et de ce que l’on conçoit n’est pas source de distance mais que l’un ne va pas sans l’autre.

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Qu’est-ce qui est prérequis pour que l’existence (sensible) soit ? La pensée, elle-même sensible. Et pour que la pensée, sensible, soit ? Ce qui était prérequis, c’était un organisme qui sente et mémorise le singulier : Socrate rappelle à Théétète qu’il avait dû « voir » la camardise propre à ce jeune mathématicien, en tant qu’elle était singulière, différente de toutes les autres, qu’il avait dû la mettre en mémoire pour reconnaître ensuite Théétète, (Théétète, 209c) ; il avait dû « entendre » ce nom propre, classificatoire, pris à la langue grecque, qui elle, avait un trésor de noms communs pour dessiner espèces et genres, de verbes pour dire ce qui arrive, ce que l’on pense ou fait ou dit, de noms propres pour désigner les individus. Il y a dans ces deux à la fois les sensations et les concepts ; tout énoncé fait la relation entre le senti absolument singulier et unique, et le conçu à chaque fois, qui est général. Je pense l’idée de cercle, et je trace ce cercle de tant de centimètres de rayon sur une feuille : le cercle est conçu, tracé, perçu, il est une image et il est une mémoire. Et celui qui énonce une proposition, donc pense, énonce que le prédicat est dans le sujet : Théétète, cet individu unique, est un jeune mathématicien grec qui … etc. (et là nous énonçons des genres). Intelligibles et sensibles sont tous les signes, dont ceux des langues. Et les langues sont dans le monde, avant que chacun ne pense.

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Si était requis l’organisme, alors les parents et les autres vivants l’étaient aussi ; si était requise la langue, la communauté qui la parlait l’était aussi, et donc le monde dans lequel cette espèce d’êtres existe ou vit et communique avec les autres.

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Monde, vivants, langues : tout devait être là pour que nous existions. Exister est coexister. Exister est un fait, senti, ressenti, con-senti.

3 - Explique-t-on un existant par une perception distincte ?

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La sensation, comme phénomène intérieur, voire intime, cette sensation que nous sentons ou dont nous avons le sentiment, si elle fait preuve (d’existence) pour elle-même, pourrait, dira-t-on, aussi se limiter à elle-même. Ce qui est autre qu’elle et la déclencherait, à savoir une sensibilité organique ébranlée, ce dont elle se fait signe et qui serait autre qu’elle (le parfum, la couleur, le lisse … d’une rose par exemple) et qu’elle indiquerait, n’auraient pas d’existence attestée. Notre sensibilité est ténébreuse : la vision des couleurs, l’audition des sons … n’indiquent rien de ce qui se passe dans nos récepteurs, nerfs ou neurones ; c’est une part cachée. De plus, une sensation « distinguée », comme l’appelle Leibniz, est comme une figure qui se détache sur un fond indistinct de petites perceptions qui, tout en étant là, sont à peine conscientes. Et, en un sens, même si chaque sensation est signe d’autre chose qu’elle-même, comme de cette rose-là, devant moi, elle ne fait pas directement « preuve » que la rose existe. Ce qui nous permet de ne pas bloquer l’existence sur « la » sensation, en un sens, c’est juste le multiple, que le « pluriel » exprime. En effet, comme « nous » avons « des » pensées (sensibles/intelligibles), de même nous avons « des » sensations, diverses et variées dans un même genre, et de plus hétérogènes, puisque nous avons cinq sens, qui ne nous donnent pas les mêmes sortes d’informations. Si une perception présente une unité, c’est sur fond de beaucoup de petites perceptions. Et une perception d’un seul genre, par exemple seulement visuelle, serait parfois l’objet d’un doute si elle restait unique. Il ne faudrait pas dire : si « une » sensation existe, alors aussi le sujet sentant et l’objet senti existent ; mais si « une » sensation a lieu, elle ne fera preuve d’existence que si, et seulement si, d’autres sensations ou s’ajoutent à elle ou la confirment dans d’autres registres. Ainsi un phénomène purement optique, comme un arc-en-ciel, n’est-il pour chacun confirmé qu’en tant que d’autres personnes auprès de lui l’aperçoivent aussi : car il n’y a aucune chance qu’en outre nous le touchions ou passions sous sa voûte ! Mais un sujet seul, s’il a senti l’odeur d’une rose, pourra confirmer cette odeur, et qu’elle fait signe vers l’existence d’une rose, s’il peut voir la rose, la contempler, la toucher, la cueillir, la dessiner, etc. : la rose existe, si je l’ai sentie, vue, touchée, et pourquoi pas, même, « goûtée » !

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Exister ne serait pas exactement être senti, si une sensation devait être unique et isolée. Leibniz tire argument de « l’accord » des sensations ; il souligne que, ayant l’une, nous prédisons une ou des autres : ayant perçu l’odeur, nous prédisons la figure vue, ou le goût en bouche ; notre expérience a primitivement dépendu de ces liens-là, chez nous comme chez les bêtes, en-deçà même d’un raisonnement en bonne forme. Il parle des « consécutions » des empiriques que nous sommes tous. Le chien, ou entend le son du violon, ou voit son maître lever le bras : si sa mémoire a associé en une fois ce son ou cette vision à la douleur d’être battu, il déduit et conclut : il se sauve ! La constitution de l’expérience est indispensable à la preuve d’existence des êtres dans le monde.

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Leibniz parle de « congruence ».

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Cette longue chaîne d’observations établies le plus possible à dessein et avec discernement n’a certes pas coutume de se présenter ni dans les songes, ni dans les images qu’offrent la mémoire ou l’imagination, choses dans lesquelles l’image est la plupart du temps ténue, et disparaît à l’examen. Un phénomène sera congruent, lorsqu’il se compose de plusieurs phénomènes dont on peut rendre raison les uns par les autres … ; il sera, ensuite, congruent, s’il conserve la coutume d’autres phénomènes qui se sont souvent présentés à nous, de telle sorte que ses parties aient la même situation, le même ordre, le même résultat que les phénomènes similaires. Autrement ils seront suspects, en effet si nous voyions des hommes se mouvoir sur les hippogriffes de l’Arioste, nous douterions, je crois, si nous rêvons ou veillons.

(« Comment distinguer les phénomènes réels des imaginaires », Leibniz : Discours de métaphysique et autres textes, Éditions GF, p. 194)
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Nous pensons, nous existons ; existent nos sensations, pensées, etc. ; existent les autres êtres, car « Il existe une pluralité d’esprits, outre le nôtre. » (Ibid., p. 197) ; et existe le monde extérieur, nous en sommes certains, quand la congruence est là : autrement dit quand il existe une relation entre les choses qui assure à la fois leur identité et leur différenciation dans l’espace et le temps.

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« Il faut que tous les existants aient commerce entre eux. » (Leibniz, ibid., p. 197) La sensation montre ce commerce : car si toute existence est sensible, comme chaque sensation en suggère une ou des autres, alors les esprits qui sentent ou perçoivent, les choses sensibles ou perçues, existent. Berkeley l’avait exprimé sous la forme : exister c’est ou percevoir ou être perçu ; être un esprit ou une idée ou une chose.

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En un sens, la neurologie contemporaine confirme que l’existence sensible pré-requiert un monde sensible, les vivants, les autres sujets humains, ainsi que le langage et l’expérience. Un monde de sensibles doit exister, pour qu’une sensation fasse preuve d’existence selon sa corrélation qu’elle manifeste ou non avec le réseau sensoriel. En effet, des personnes devenues aveugles, ou qui vivent enfermées dans un milieu pauvre en autres vivants, en objets, en événements, sont très souvent victimes d’hallucinations visuelles, auditives, olfactives, etc., comme si l’activité cérébrale s’affolait, tournait et à vide et à plein régime, inventant alors des sensations déréelles, déconnectées de l’expérience. On a parlé du syndrome de Charles Bonnet, naturaliste suisse du XVIIIème siècle ; il a transmis les observations d’un certain Lullin, devenu presque aveugle, et dont les hallucinations se superposaient à des visions partielles de ce qui était devant lui. Un jour, il note qu’un mouchoir bleu apparaît, flotte un temps dans son champ de vision, puis disparaît … ; ou encore, alors que ses deux petites-filles sont en visite chez lui, il voit venir de la gauche deux jolis cavaliers, magnifiquement habillés ; il les salue, il en parle à celles-ci ; or elles lui assurent qu’il n’y a personne, et de fait, « les images de ces deux jouvenceaux disparurent en un clin d’œil. » (Oliver Sacks, L’Odeur du si bémol, p. 21).

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Une privation sensorielle importante suffit à nous perturber très gravement :

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Les kyrielles d’hallucinations brillamment colorées qui finissent par consoler ou tourmenter l’individu confiné en cellule d’isolement ou enfermé dans le noir ont reçu un nom spécial : c’est ce qu’on appelle « le cinéma du prisonnier.

(Oliver Sacks, L’Odeur du si bémol, p. 49)
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Cela met en valeur que normalement, nos sensations sont liées et ajustées entre elles, comme connectées et réglées par un travail cérébral qui nous est inconscient, mais qui a besoin de la variété des informations et de la modification des messages sensoriels. Il faut que le milieu perçu soit varié, complexe, changeant ; car la monotonie sensorielle suffit à déclencher des hallucinations.

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« Les navigateurs qui scrutent les mers étales à longueur de journée “voient des choses” (en entendant éventuellement des bruits) ; il en va de même des voyageurs qui parcourent des déserts où rien n’accroche le regard. » Des conducteurs de camions sur routes désertes percutent des fantômes. (Ibid., p. 49). Une personne anosmique parfois sent intensément des odeurs.

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Les caissons d’isolation sensorielle inventés dans les années soixante, en supprimant le tactile, le visuel, l’auditif, le goût, les odeurs, ainsi que tout mouvement, et de plus tout contact social, modifiaient profondément l’état de conscience des sujets : ils croyaient que leurs membres étaient absents, déformés, mal placés, ou aussi nombreux que ceux des dieux de l’Inde, ils entendaient des voix, voyaient des lumières, etc.

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Leibniz disait qu’une existence trouve sa raison dans une autre existence ; et pour lui, la première existence, dont dépendaient toutes les autres, était celle de Dieu. Rien n’existe sans raison, et Dieu est la raison première. Mais l’appel au nom de Dieu, il en conviendrait en partie, est toujours un refuge, une solution magique ou merveilleuse. « Dieu existe, donc le monde, donc nous, etc. » Mais qu’entend-on par Dieu ? Est-Il un créateur démiurge, ou les premières minutes de l’univers s’expliquent-elles par des états de la matière ? Le nom propre « Dieu » de toute façon se donne à un être tel que nous n’en saurions jamais avoir une confirmation sensible. Par principe, Il n’est pas sensible. Ce n’est jamais que sous l’effet d’une fureur poétique qu’il est parlé de la main, du corps, de la face, de la parole … de Dieu ; ou alors c’est dans une fable cinématographique qu’Il prend figure d’une grande pierre noire qui parcourt l’espace. Mais toute image est trompeuse.

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Si exister est toujours exister sensiblement, nous sommes tentés de dire : l’insensible inexiste, et c’est une raison d’écrire le nom de Dieu sous rature.

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Les univers, les galaxies, les planètes, les comètes, les étoiles … sont. Nous en avons des preuves et visibles, et tangibles, de la vue du ciel étoilé aux images envoyées par des satellites, les sondes spatiales, etc. Le monde existe, c’est la première chose à poser. C’est de cette existence-là que chaque existant est une toute petite partie. Oui mais il faut bien avouer que c’est un peu court. Car nous sommes contraints par la pensée, par l’imagination scientifique, de postuler des existants qui nous sont parfaitement insensibles. Notre sensibilité, même équipée, a ses propres limites, même nos engins spatiaux ne parcourent qu’un espace déterminé encore par le point de départ et d’arrivée qu’est la Terre, par la durée d’un trajet qui a sens pour nous.

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Dans son texte : Du moyen de distinguer les phénomènes réels des imaginaires, Leibniz rappelle qu’en plus des « choses qui apparaissent » existent des « choses qui n’apparaissent point et se peuvent toutefois tirer des premières. » (Discours de métaphysique, Éditions GF, p. 196). En effet, nos langues n’associent pas que des sensibles entre eux, ou des sensibles à des notions, mais encore, elles doivent disposer de mots qu’on avait appelés un temps « signifiants flottants » pour parler d’existants virtuels, indéterminés encore, mais possibles ou probables ; dans notre langue, l’adjectif « noir » joue ce rôle. Pour rendre raison de phénomènes gravitationnels dans un univers en expansion, les astronomes postulent « des trous noirs », « une matière noire », « une énergie noire », etc. Comme le « noir » est la couleur de ce qui ne nous renvoie pas la lumière, de même une matière qui ne nous envoie aucun message, mais qui doit nécessairement exister, est appelée « noire ». Nous ne connaîtrions qu’une très petite partie de la matière de l’univers. De même que dans le ciel étoilé nous ne percevons qu’une infime partie, la lumineuse, mais que le ciel est pour l’essentiel ténèbres, de même nous comprenons bien qu’une théologie négative comme celle de Denys l’aréopagite posant l’antériorité de la Ténèbre sur la lumière met le doigt sur une évidence, et que, de façon analogue, les astronomes posent les êtres « noirs » comme beaucoup plus massivement existants que les sensibles.

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Et Leibniz avance que, si dans le monde que nous percevons « tous les esprits ont commerce entre eux », il est possible qu’ailleurs existent d’autres esprits sans aucun commerce avec les nôtres. Nos cultures ont inventé des « extra-terrestres », fantasmes d’esprits incarnés et dont rien n’empêche en droit l’existence au-delà de notre portée ; nos schèmes imaginaires sont devenus très stéréotypés parce que nous sommes avides de communication avec ces E.T., et il vaudrait mieux s’en tenir à cette certitude que des esprits comme des matières insensibles à nous existent. Des existants ne nous apparaissent pas. Ainsi avons-nous su mettre en évidence une distance temporelle inouïe, qui ne consiste qu’en très grands nombres, entre la naissance de l’univers et ce que nous en percevons présentement et localement, et nous prédisons aussi des temps ultérieurs sur des temporalités immenses, bien-au-delà de ce que nous pourrons jamais connaître dans la suite de nos temps dans notre espace terrestre. La pensée, la science travaillent au décentrement de l’humanité.

Plan de l'article

  1. 1 - L’existence rendue sensible
  2. 2 - L’existence sensible en elle-même
  3. 3 - Explique-t-on un existant par une perception distincte ?