« Prohibition, psychoanalysis, and the heterosexual matrix » in Gender Trouble par Judith Butler : genres du récit et inflexions imaginaires

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« Prohibition, psychoanalysis, and the heterosexual matrix » in Gender Trouble par Judith Butler : genres du récit et inflexions imaginaires

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Si un texte n’est tel, qu’au delà du geste qu’il engage et de la visée qu’il se donne, il pose la question de sa loi, suspende le jugement, mette en jeu différents régimes d’écriture, mette en variation un certain nombre de ses motifs, le chapitre de Gender Trouble[1][1] J. Butler, Gender Trouble, New York and London, Routledge,...intitulé « Prohibition, Psychoanalysis and the Heterosexual Matrix » me semble à cet égard exemplaire. Je voudrais plus précisément interroger la façon dont un certain nombre de motifs circulent dans le chapitre, ainsi que le jeu qu’ils introduisent dans les modes rhétoriques de la polémique et du régime spéculatif. Je retiendrai les motifs qui font apparaître un réseau insistant dans le chapitre depuis les termes de « fictions », « narrative », « drama », « tragedy », « comedy », autant de termes qui font la part à un statut et une mise en forme de l’expérience. Ces motifs, pris dans leurs déplis métatextuels et dans leurs généalogies complexes, ont en commun de convoquer une tradition que l’on pourrait dire poéticienne puisqu’ils sont liés à des formes de récit, à leur inscription de la temporalité, et à l’agencement de celle-ci dans des réseaux de sens. Mon propos sera de suivre le fil de ce motif poéticien, en tant qu’il ponctue des enjeux cruciaux du texte et tout à la fois les met en crise en faisant apparaître les inflexions de l’imaginaire.

Le motif du mythe

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Le chapitre commence par une critique de la théorie féministe, abordée selon certains de ses traits mais présentée comme homogène, qui construit une scène agonistique : le geste inaugural s’inscrit dans le sillage de la pensée de Derrida, dans la mesure où c’est le concept d’origine qui y est mis en cause et qui sert d’acte fondateur du chapitre alors même que celui-ci s’inscrit de ce fait dans une citationnalité. La critique que le texte propose de la pensée féministe y dénonce la prégnance d’un motif qui associe « origine » et « fiction » : la mise en lumière d’un « avant » du patriarcat, sous la forme d’organisations culturelles matriarcales ou matrilinéaires, y est mise à l’index comme autant de « pre-suppositional fictions ». « Fictions », elles sont perçues moins selon un régime de l’imaginaire que référées à la fois au régime de l’erreur puisque témoignant d’une perspective épistémique biaisée, et à l’ordre du pouvoir comme opérant selon la force injonctive de la norme : « fictions that entail normative ideals ». Le terme « fiction » sert donc d’opérateur critique du geste historiographique ou de la portée anthropologique de la théorie féministe. D’une part, leur élaboration d’un « prepatriarchal scheme » contribue à inscrire « the history of women’s oppression » dans un après, à placer le patriarcat sous le sceau contingent de l’histoire et ainsi à le dénaturaliser. Mais pour autant la visée historiographique est dénoncée comme relevant d’un registre « fictionnel ». L’histoire de l’oppression des femmes est ainsi lue comme médiée par un filtre imaginaire, qui disqualifie la prétention à une visée historicisante. Une histoire imaginarisée, voire peut-être une histoire hystérisée : « the feminist recourse to an imaginary past ». La critique formulée à l’égard de cette imaginarisation est reprise et précisée comme relevant d’une « réification » : ce terme est à entendre comme pouvoir d’occultation d’autres formes de domination, celles liées à la race et à la colonisation, ainsi que prétention à l’universalité. Ce n’est donc pas tant au titre de l’imaginaire que cette appréhension de l’origine est interrogée, qui pourrait la renvoyer du côté d’une fiction, d’une projection, à savoir du côté d’une construction qui manque à dire ou à instituer un objet, qu’il voile du fait de sa fictionnalité, qu’au titre de la façon dont le recours à « an imaginary past » obstrue, obture, voire forclôt l’articulation d’autres oppressions. Voire plus : en effet la lecture critique butlerienne souligne que, dans un retournement de ses effets, « the imaginary past » visant à historiciser le patriarcat, ne fait que reproduire ses stratégies de légitimation. Au lieu de mettre en crise les discours naturalisants du patriarcat qui lui servent de fondations, la critique féministe est alors perçue comme opérant comme son double, reproduisant en miroir ses stratégies, et participant à la justification de la loi du patriarcat : « The story of origins is thus a strategic tactic within a narrative that, by telling a single, authoritative account about an irrecoverable past, makes the constitution of the law appear as a historical inevitability » (46). La théorie féministe y est mise en cause : elle est moins spéculative et historiographique qu’elle ne se fait le relais narratorial de cette « histoire », l’instance de cette « stratégie ». Le passé imaginaire entre dans une économie narrative, présentée comme force hégémonique, et prêtant au caractère historique non pas ses traits de déterminations historico-culturelles mais ceux de la fiction (« appear ») d’un destin, d’un Fatum, puisque ce sont là les traits d’une nécessité renforcée du trait « inévitable ». Le passé matrilinéaire y est interprété comme fiction nostalgique de « the authentic feminine » (46) que la critique féministe, selon les termes du chapitre, met au service de l’histoire du patriarcat : « the imaginary past » est sémiotisé en « irrecoverable past » et ce déplacement sémique fait passer le registre imaginaire à celui de mythe d’un âge d’or perdu qui, loin d’inscrire le patriarcat dans des formes historiques contingentes, contribue à légitimer « la constitution de la loi ». « L’interruption du mythe [2][2] J’emprunte cette expression à l’ouvrage de Jean-Luc... » du patriarcat, en tant que la contrehistoire féministe le dénaturaliserait, se fait telle qu’elle devient l’otage d’un autre mythe, celui d’une antériorité pré-culturelle d’un féminin qui se réfère à un registre matrilinéaire. Cet autre mythe sert également de projection idéale d’une émancipation utopiste. La critique butlerienne de la théorie féministe implique que celle-ci échoue dans son efficace critique. Elle est dénoncée comme conservatrice à trois titres, correspondant aux trois stases temporelles ponctuant une appréhension linéaire de l’histoire culturelle : au titre d’un passé nostalgique lié au signifiant « matrilinéaire » qui ne saurait avoir une valeur épistémologique critique ; au titre d’une collusion avec la légitimation du patriarcat qui prend la forme d’un retournement de la visée historiographique dénaturalisante, donc démythologisante, en une fiction de légitimation mythologisante ; au titre de « a parochial ideal » qui est « réifié » à travers ce qui est représenté comme sa finalité normative « a recovery of the body before the law which then emerges as the normative goal of feminist theory » (49). L’équivoque de « before the law » entre le registre de la temporalité (« avant ») et le registre de la spatialité ou intersubjectivité (« devant », mais aussi « au regard de ») traduit ce qui serait l’ambiguïté même de la théorie féministe, à savoir le retournement de ses visées historicisantes en la collusion de ses fictions à un récit lié à l’exercice d’un pouvoir hégémonique. À ces trois titres, cette généalogie imaginaire l’inscrit dans les confins d’une tradition dont est soulignée la collusion avec la norme. Les termes de « fiction » et de récit (« narrative ») sont ainsi empruntés au registre du discours littéraire, mais sans pour autant convoquer la polymodalité de leur régime d’écriture et les modes de leur inscription du temps : ils sont davantage convoqués comme métaphore spéculative du caractère « fictionnel » d’un présupposé, ainsi que d’un régime totalisant au service de dispositifs de domination.

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L’articulation entre « fiction » et « narrative » se motive également de ce que le texte construit comme une narrativité temporelle : l’ancrage épistémique de « sex », que met en avant la théorie féministe, en tant que fiction de l’avant de la loi qui précèderait « the constructedness of gender » culturaliste, est reformulé comme obéissant à la temporalité d’un passage, lui-même ressaisi sous l’ordre d’une narrativité temporelle « sex is transformed into gender ». Cette appréhension est donc soutenue par le schème narratif d’une psychogenèse, présupposant une transformation mais selon le pré-supposé d’une continuité, voire consécutivité. La question que soulève cette temporalisation est formulée comme une alternative présentant cette narrativité comme relevant de l’empirie, soit d’une « imagination » : « Can it be found, or merely imagined ? ». L’alternative ainsi posée d’une part manque à prendre en compte la médiation que constitue l’ordre du récit, et les différentes inscriptions de celui-ci dans des régimes de discours hétérogènes (littéraire, philosophique, psychanalytique, anthropologique ou politique). D’autre part, elle se détourne d’une autre appréhension de la temporalité mettant en crise la forme même du récit en ce qu’elle relèverait de coprésences conflictuelles, de conservation de traces et d’empreintes pulsionnelles, de temporalités paradoxales, autant de modes de la trace et de ses effets qui mettent en jeu davantage le concept d’écriture et ce qui peut l’excéder que celui de temporalité narrative.

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À cela s’ajoute dans ce chapitre une autre mise en jeu critique dans la pensée de Judith Butler de ce qui œuvre à un récit dans la théorie féministe : la mise en avant de la femme comme figure de l’histoire de l’oppression, et donc en creux d’un idéal de justice, tout en retournant contre le patriarcat le motif du paradigme marxiste, est interprétée comme contribuant à un récit hégémonique et universaliste de l’oppression. L’historiographie féministe n’est plus lue comme une contre-histoire qui fait entendre la place de l’autre et ébranle les assises du pouvoir politique du patriarcat, mais se voit donner, en tant que récit hégémonique, sur une scène imaginaire, la place du double du récit hégémonique naturalisant. Lorsqu’elle allégorise ainsi en la femme la figure de l’oppression et en occulte d’autres formes, la théorie féministe, sous ce trait, n’est plus facteur d’altérité, elle devient figure de l’Autre universaliste, œuvrant à une hégémonie normative.

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Les « fictions » et « récits » dont elle s’entretient jouent sur la scène polémique de l’énoncé butlerien une fonction spéculaire dédoublée : elles y occupent à la fois la place du même (puisque s’y élabore une pensée de « the constructedness of gender ») et de l’autre (en raison de l’articulation mythifiante d’une antériorité, et du soubassement que celle-ci prête au régime hégémonique de son « récit »). C’est à l’articulation de ce dédoublement spéculaire que se jouent les enjeux de déplacement du sous-titre de Gender Trouble : Feminism and the Subversion of identity.

Le motif de l’engendrement

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L’énoncé butlerien se met en scène selon des modalités plus discursives que narratives, mais il n’est pour autant pas dit que ce régime discursif ne soit pas traversé de motifs narratifs spectraux. Ces modalités discursives ne sont pas sans un tour paradoxal : en effet elles reposent sur un geste qui opère comme choix critique au sens du krinein, à savoir une « attitude qui permette de choisir (krinein), donc de trancher et de décider dans l’histoire et au sujet de l’histoire [3][3] J. Derrida, Force de loi, Paris, Éditions Galilée,... » alors même que ce choix est celui, exclusif, d’une pensée de la contingence : « Only when the mechanism of gender construction implies the contingency of that construction does “constructedness” per se prove useful to the political project to enlarge the scope of possible gender configurations » (49). Tous les marqueurs typographiques soulignent la valeur d’ancrage épistémique de ce qui dans le régime de discours a dimension et force de postulat : « only when ». Là où le « only when » pourrait être précédé d’un « when » à valeur d’hypothèse, l’énoncé ne retient que le deuxième temps où il est re-marqué comme postulat. Ces différentes marques font trace de la généalogie foucaldienne, « raison de la contingence » dans la mesure où la production de la sexualité par les « mécanismes » de pouvoir « implique qu’un pouvoir ne soit pas d’abord répressif d’une réalité préexistante, cette thèse [montrant] donc qu’il n’y a pas de réel antérieur à ce que produit un pouvoir [4][4] M. David-Ménard (Dir.), Sexualités, genres et mélancolies,... ».

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Cette décision épistémique échapperait-elle pour autant à tout geste narratif ? Ne serait-elle pas dans sa force performative, voire dans la réitération de la décision critique foucaldienne, un acte discursif à valeur d’auto-fondation ? Cet ancrage épistémique se double d’un ancrage spatio-temporel : il s’inscrit sous le sceau de déterminations politico-historiques auxquelles est prêtée une force interpellative singulière : « the contemporary demand to formulate an account of gender as a complex cultural construction » (47), reformulée plus loin en « the concrete terms of contemporary struggle » (49). Les termes de cette lutte sont de celles qui s’opposent à un assujettissement aux normes dont la scène est figurée plus tard par le lieu socio-politique du foyer occidental : « this drama holds for Western, late capitalist household dwellers » (71). Le terme « demand » transforme la scène polémique en expression d’une force et d’une légitimité présupposant qu’elle soit d’emblée reconnue. Elle se fonde également d’une référence implicite à la justice puisqu’un des termes le plus souvent accolé à celui de « demand » dans la langue anglaise est celui de « demand for justice ». L’énoncé butlerien conjoint ainsi discours philosophique, efficace politique et responsabilité éthique. La référence à l’ordre d’une exigence du contemporain place le geste sous le sceau du « maintenant » qui, ainsi que le soulignent Jean-François Lyotard et Jacques Derrida, est à la fois temporel et modal, à savoir celui de l’éthique. On peut alors entendre « demand » dans un sens paradoxal : moins comme la manière dont un acte de discours institue son propre fondement comme a priori soustrait à la dispute, que comme acte qui s’institue en ce qu’il ne peut se soustraire à une obligation éthique, dont il inscrit ainsi le sceau aporétique, comme le suggère Derrida. « Car l’aporie, l’aporie de l’éthique, prend non pas la voie formalisée ou formalisable d’une définition pour Derrida mais doit ne pas pouvoir se définir, elle doit manquer à elle-même d’une certaine façon, rester si singulière et étrange, étrangère à soi [5][5] G. Michaud, (Ir)responsabilité de la littérature,s... ». « La responsabilité, déclare Derrida, ça ne se définit pas théoriquement, ça se prend, lentement, longuement, indéfiniment, incessamment – je veux dire constamment [6][6] J. Derrida, La Conférence de Heidelberg, Mireille Calle-Gruber... ». L’instance dont elle relèverait n’est pas la voix de l’impératif catégorique formulant son exigence, ni non plus celle d’une instance égologique, trouvant sa figure dans le théâtre du moi, mais celle d’une figure à la fois toujours déjà là et toujours à venir. Figure spectrale d’un tort qui oblige la pensée à plusieurs titres, par où celle-ci s’engendre au motif d’une obligation « qui [manque] à elle-même d’une certaine façon ».

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Cette inscription de la pensée sous le sceau de la décision de répondre d’un maintenant n’est pas sans avoir des résonances généalogiques dans l’histoire de la philosophie américaine. L’énoncé butlerien fait se croiser un grand nombre de concepts foucaldiens dans le creuset de la philosophie américaine où le geste d’auto-fondation joue sa part, ainsi que le souligne Isabelle Alfandary dans son approche de la pensée d’Emerson comme « invention de la philosophie américaine » inséparable d’une « invention de soi [7][7] I. Alfandary, « L’invention de la philosophie américaine... ». La philosophie américaine naît d’un geste discursif qui relève d’une « fondation sans fondement », et se place sous le seul horizon du présent, de l’actuel : « the sun shines today also ». L’exigence du contemporain qui entend faire sortir de l’ombre des expériences de subjectivation inédites, de les amener au soleil de l’intelligible, de leur donner voix selon le mode de leur jeu de masques, n’est pas sans rapport avec une pensée de l’invention de soi, comme « subjectivité inséparable de sa performance réitérée [8][8] Ibid. ». Le concept de performativité ne se réduit pas à celui de performance, mais il s’inscrit dans une généalogie philosophique américaine.

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Sous le sceau d’une « demand » qui institue son bien-fondé, l’énoncé butlerien s’oriente également dans et depuis une finalité présentée comme projet politique. Mais celle-ci n’est pas tant téléologique, et encore moins eschatologique, qu’elle ne se présente davantage comme ouverture du champ du langage, invention de possibles. Elle emprunte en cela à la rhétorique des mouvements révolutionnaires et/ou poétiques qui s’instaurent d’un réengendrement du langage. Le vocabulaire est celui de l’ouverture des formes du pouvoir être, de multiplication des possibles, « to enlarge the scope of possible gender configurations » (49), de supplémentarité des termes de la différence sexuelle, dans ce que serait le jeu ouvert de différences modulées par ces possibles : « the operative and limitless differance of language, rendering all referentiality into a potentially limitless displacement » (51). Cet engendrement linguistique aux possibles de l’identité est mis en scène selon deux modalités. L’une, selon laquelle les discours des sciences humaines construisant les interdits, et partant leurs effets de normes, se déconstuiraient dans leurs contradictions, révélant une fantasmatique insue qui les hantent. L’autre, qui fait de l’identité une scène où elle se soutient d’une performance qui l’étaye. Les deux frayages de la pensée sont placés sous le sceau du modalisateur « inadvertently ». La portée de signification de cet adverbe n’est pas anodine : son étymologie latine « advertere » articule un « se tourner vers », à savoir les sèmes d’une relation d’objet. Le suffixe privatif relève de différentes modalités, du défaut d’attention, d’une contradiction avec l’intention, ou d’une efficace contraire. « Inadvertently » modalise ainsi d’une part les effets de la lettre des textes juridico-symboliques qui, ayant échappé à l’intention, font passer en contrebande d’autres modalités de la relation d’objet. Effets contingents de la lettre, de son tissage fantasmatique, retournements de l’efficace symbolique, dont la lecture butlerienne se fait l’accoucheuse, comme dans sa relecture de la structure de l’échange chez Lévi-Strauss. D’autre part, engendrement de possibles qui sont la condition d’un déplacement de ce qui dans la loi opère comme « generativity » : « does [this notion of the law] create the possibility of its own displacement ? Does [it] performatively contradict itself and spawn alternatives in its place ? » (49).

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La scène de l’interpellation des instances symboliques est exprimée en termes de reconnaissance de flexions autres que la fixité d’une répartition entre féminin et masculin, se place sous le registre d’une instabilité, d’une ambiguïté revendiquée comme créatrice, « a cultural reformulation in more plastic forms » (72).

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Les métaphores que convoquent l’énoncé butlerien (se) jouent (entendons là les équivoques possibles) d’un trouble lorsqu’elles empruntent un sème naturalisant (« to spawn ») pour désigner la tâche de faire advenir au champ de l’intelligibilité culturelle et symbolique des positions genrées et des relations d’objet qui en avaient été exclues. La pensée y figure ses effets, son efficace, sous la métaphore d’une fertilisation, d’un engendrement qui subvertit les normes culturelles depuis leurs propres contradictions « [their] powers of inadvertent and selfdefeating generativity » (53). Les normes sont appréhendées en ce qu’elles ne sont telles qu’à être hantées par leur autre dont elles se défendent, et le déplacement de la « generativity » qui fait la performativité du symbolique consiste à amener « before the law », devant la loi, les jeux d’ambiguisation de la sexuation. De même la métaphore de la matrice dans « the production of the heterosexual matrix » (se) joue d’un « crossgendering ». En effet le trope de la matrice souligne la naturalisation de l’inceste hétérosexuel dans l’anthropologie structurale de LéviStrauss, sa valeur de fondation à la fois de l’ordre culturel, et de la norme du désir hétérosexuel : « For Lévi-Strauss, the taboo against the act of heterosexual incest between son and mother as well as that incestusous fantasy are instated as universal truths of culture. How is incestuous heterosexuality constituted as the ostensibly natural and pre-artificial matrix for desire, and how is desire established as a heterosexual male prerogative ? » (55). La métaphore de la matrice contribue à la performativité critique du texte : il s’y joue un déplacement signifiant puisqu’elle devient opérateur critique de ce que les normes peuvent « engendrer » d’effets d’exclusion et de violence. Le déplacement n’est pas sans être accompagné d’un double accent affectuel qui, d’une part, lie le terme de matrice à celui d’effets de violence ou de stase culturelle marquée comme destin (« inevitably » 71) et, d’autre part, fait de la critique butlerienne, à la faveur d’une prévalence placée sur la loi symbolique comme « prohibitive » ou prise dans les rêts de « binary restrictions » plutôt que « generative », une ressource de possibles qui trouveraient à s’inscrire « before the law ». La critique butlerienne ainsi en étendrait voire en réengendrerait le champ.

Le motif de la tragédie

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Le pivot du chapitre repose sur deux déplacements conséquents par rapport à la pensée foucaldienne : là où Foucault met en lumière comment les discours, les savoirs et les institutions déterminent la sexualité aux côtés d’autres formes de subjectivation, le propos de Judith Butler dans ce chapitre est de mettre l’accent sur la façon dont les théories liées au moment structural font de la différence sexuelle abordée sous le signifiant de l’hétérosexualité la norme de l’expérience du désir. L’autre déplacement est moins un déplacement de focale que ce qui pourrait se présenter comme un retournement : là où Foucault met en cause l’hypothèse répressive et y oppose la thèse d’une « fermentation discursive », d’appareillages contraignants à produire sur le sexe des discours et des savoirs « d’une manière qui ne soit pas ordonnée au partage du licite et de l’illicite [9][9] M. Foucault, Histoire de la Sexualité. I. La Volonté... », Judith Butler reprend l’hypothèse répressive et en accentue le trait lorsqu’elle souligne combien l’instauration de la norme de l’hétérosexualité opère comme exclusion voire forclusion d’autres formes de sexualité. Mais il s’agit moins d’un retournement que d’un point de départ différent. La question qui constitue la scène primitive, la façon dont les textes théoriques sont amenés à comparaître, ainsi que l’orientation de l’adresse [10][10] Cf. B. Parmentier, « Judith Butler ou de l’intuition...du texte est à la fois politique et éthique : « to what extent do identitarian logical systems always require the construction of socially impossible identities to occupy an unnamed, excluded, but presuppositional relation subsequently concealed by the logic itself ? » (51). Au point de départ, ce motif où des formes de vie sont marquées de plusieurs sceaux de la négation alors même que leur pré-supposition est encryptée dans des discours dont est soulignée la force contraignante (« always require »). L’oxymore « socially impossible identities » qui dramatise un rapport d’exclusion dans une inclusion n’est pas sans faire résonner un manquement au principe égalitaire de l’impératif catégorique kantien : « agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre […] ». Il introduit dans le chapitre le concept d’identité en tant qu’elle se produit depuis une exclusion, qui va devenir à la fois l’aune et la véritable figure du chapitre du fait de l’accent mis sur la congruence entre existence et représentation, intelligibilité. Il dramatise dans le « always require » une condition contraignante qui opère comme destin.

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Différentes modalités rhétoriques contribuent à cette dramatisation et à ses infléchissements tragiques. Cela se joue parfois au déplacement d’un sème à l’autre, comme dans la lecture des Structures élémentaires de la parenté où le passage de « symbolic » à « ritualistic » n’est pas insignifiant. Là où le texte de Lévi-Strauss mentionne « l’ensemble solennel de manifestations » pour mieux souligner ensuite combien la loi d’exogamie est omniprésente [11][11] C. Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la..., l’énoncé butlerien traduit l’enjeu symbolique de la relation d’échange et de don en termes d’une exclusion ou d’une réification au caractère rituel : « Patrilinearity is secured through the ritualistic expulsion of women, and reciprocally, the ritualistic importation of women » (50). De même la place structurale comme condition de circulation de l’échange est lue en termes d’effacement de l’identité, selon un mode qui souligne la dimension de l’imaginaire : « she reflects masculine identity precisely through being the site of its absence » (50). L’accent mis sur l’absence d’identité, sur la réification, l’effacement du nom « unnamed », glisse de l’ordre de la relation structurale à celle de formes de vie (« socially impossible identities ») déterminées négativement, comme exclues de l’ordre du commun, du pouvoir être, du champ du langage. La négation est prédiquée comme potentialité de mort sociale et de souffrance psychique, encapsulée dans le motif de la forclusion. Le motif de la ritualisation fait des cadres et contraintes de l’ordre symbolique, l’exercice d’une violence qui s’apparenterait à une dimension mythique, lui-même contenu de la forme tragique, ainsi que le souligne Walter Benjamin.

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Les inflexions qui empruntent à un régime dramatique opèrent également par le biais de l’accent placé sur le concept d’identité. La mise en cause des effets de normativité liés à la différence sexuelle et de ce que serait sa fixité dans la théorie psychanalytique emprunte à une rhétorique où le concept d’identité est d’une certaine façon projeté sur un corpus théorique. La critique de la théorie psychanalytique, à travers un texte en particulier de Lacan, intitulé « sur la signification du phallus [12][12] J. Lacan, « la signification du phallus », in Écrits,... », n’est pas sans impliquer une traduction de celle-ci, selon des accents dramaturgiques : celle-ci en passe par une inflexion des différentes modalités dont les positions subjectives se « réfèrent » au phallus, en termes de « ontological characterization ». Le concept d’identité ainsi mobilisé et projeté est celui d’une instance qui à se « référer » à la loi symbolique y trouverait « posture » de fondement et d’autonomie : « the subject comes into being to posture as a self-grounding signifier within language » (57) ; « his seemingly self-grounded autonomy attempts to conceal the repression which is both its ground and the perpetual possibility of its own ungrounding » (57). Là où « l’instauration du sujet par le signifiant [13][13] J. Lacan, « la signification du phallus », p. 694. », comme effet de la castration symbolique implique toujours déjà une subversion des concepts d’autonomie et de fondement, la lecture butlerienne réintroduit des concepts qui ont un sens processuel dans la pensée hégelienne. Le choix du corpus de la théorie lacanienne trouve dans l’article « la signification du phallus » les accents les plus métaphysiques auxquels la pensée lacanienne se trouve identifiée (« “the being” of the phallus ») et la circulation des concepts hégéliens introduit une autre médiation qui motive le concept d’identité en termes différents. Les inflexions opèrent par le biais d’un glissement entre la problématique de la conscience de soi et de la reconnaissance propre à l’intertexte hégélien et celle de l’aliénation au désir de l’autre qui se croisent, se rencontrent dans ce qu’elles comportent un drame (« Lacan casts the drama ») que la lecture butlerienne situe sur l’axe imaginaire : « In other words it is to be the object, the Other of a “heterosexualized masculine” desire, but also to represent or reflect that desire » (56). Par le biais du « drame » la question de la sexuation est donc principalement traduite en termes de la dialectique de la constitution du moi, là où la pensée lacanienne est la plus proche de la pensée hégélienne et pourtant s’en démarque radicalement. D’où la fonction pivot du terme d’identité comme articulation de l’aliénation imaginaire, et le glissement entre « position » et « identité » d’un sujet : « Hence “being” the phallus is always a “being for” a masculine subject who seeks to reconfirm and augment his identity through the recognition of that “being for” » (58). L’accent sur l’enjeu imaginaire ne rend pas compte des multiples nuances, des ambiguïtés et des effets d’adresse de la dialectique de la circulation du signifiant phallique qui se jouent autour des positions impliquées dans la différence sexuelle, ni de leurs enjeux par rapport à la castration symbolique.

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De plus, la lecture/écriture du drame est également dans le même temps infléchie comme scène de pouvoir où les contraintes des normes, au sein de l’intelligibilité de l’hétérosexualité, fixeraient les positions dans des identités sexuelles réglées par la différence entre une « position féminine » et « un sujet masculin » : « Lacan clearly suggests that power is wielded by this feminine position of not-having, that the masculine subject who “has the phallus” requires the Other to confirm and, hence, be the Phallus in its extended sense » (56). De même la nonréciprocité des positions sexuelles est-elle transposée dans les termes du drame hégélien de la dépendance inattendue de la conscience du maître à l’égard de celle de l’esclave. Ainsi par le biais du terme « drame », opère un régime d’ambiguisation épistémologique : il conjoint la scène métaphysique d’une ontologisation du signifiant phallus, la scène imaginaire de l’aliénation du moi, et la scène de pouvoir où les sèmes maître et esclave oscillent entre figuration abstraite de l’aliénation intersubjective se rapportant à deux consciences et valences juridico-politiques d’un rapport de domination. Comme si c’était le motif du tragique d’un assujettissement qui l’emportait sur la dialectique de l’aliénation et les parcours ou déplacements d’objet qui peuvent s’y déterminer.

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Une autre des inflexions tragiques opère par des marqueurs temporels qui tendent à narrativiser la psychogenèse de l’identification sexuelle en posant une antériorité de l’exclusion du désir homosexuel, et fait de cette exclusion l’autre qui hante la construction des identités « within the heterosexual frame ». Or il y a une différence à faire entre le fait de faire état des modalités de l’attachement primordial à la mère (qui ne se formule pas dans les mêmes termes chez Freud, chez Lacan ou chez Stoller) et le fait de dire que cet attachement prendrait pour un sujet féminin la forme d’un choix d’objet homosexuel, et de ce fait de poser par cette détermination l’exclusion de ce choix d’objet comme préalable aux modalités de l’identification : « exclusion operates prior to repression » (71). La façon dont les normes opèrent par des exclusions qui ont des dimensions de mécanismes de défense emprunte à l’héritage foucaldien des dispositifs de savoir et de pouvoirs et se trouve ici assimilée, voire reportée sur ce qui relève de la causalité psychique. Même si les deux champs peuvent se croiser dans une problématique des effets sur ce que Judith Butler appelle « identity formation », l’intrication des facteurs déterminants entre des contingences historiques sur une subjectivité et de ce qui opère dans l’histoire d’un sujet comme effet de structure de son désir ne sont pas de même ordre. Penser en termes d’un interdit premier qui interviendrait dans l’identification du sujet, et placer celle-ci sous l’effet d’une exclusion qui marquerait son expérience au sceau d’un destin implacable relève d’une approche causaliste au timbre tragique que l’énoncé butlerien impute à la pensée lacanienne dont le texte est homogénéisé en « lacanian narrative » (72). Elle se soutient d’un schéma temporel et narratif qui est de nature différente de l’écheveau des réseaux signifiants par lesquels se met en place chez un sujet et par un sujet la dialectique de l’Œdipe autour des quatre termes de père, mère, enfant et phallus et les enjeux et voies d’identification qui y hésiteront et s’y inscriront. Les effets de contrainte des normes, la contingence de leurs déterminations historiques et l’écheveau de ce qui constitue ce que Freud appelle souvent la causation psychique plutôt que la causalité ne peuvent être rapportés à la notion d’« identity formation » et à une approche causaliste de celle-ci sans troubles épistémologiques.

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Or il est un passage où les traits d’une « tragédie » aux échos mythiques puisqu’ils sont associés à des motifs religieux apparaissent dans ce chapitre. Il s’y joue une surdétermination imaginaire d’un certain nombre d’éléments. La loi symbolique assimilée toute entière à une force normative y est figurée comme opérant dans l’étau d’une double contradiction : en tant que force d’injonction, il serait impossible de ne pas s’y soumettre, en tant qu’elle prouverait « impossible to perform » (72), il serait impossible de ne pas y échouer. Ce que l’énoncé butlerien appelle « the dialectic between a juridical imperative that cannot be fulfilled and an inevitable failure before the law » (72) relèverait d’une contradiction performative inéluctable (« always leads to failure » 72) s’apparentant à un double bind dont les effets pathogènes prendraient la forme de « the various dramas of identificatory failures » (72). Cette surdétermination imaginaire opère par l’assimilation de deux champs : celui du champ juridico-politique, confrontant le pouvoir des normes en tant que « intelligibilité hégémonique » à la question de la légalité des sexualités, et celui du champ de la pensée psychanalytique (à travers le corpus retenu dans le chapitre) dans son approche de la différence sexuelle. Les inflexions tragiques consistent à transformer la condition de l’impossible, comme autre nom de la dialectique du manque dans l’approche psychanalytique de la structure du désir, en une injonction à l’impossible dont les effets délétères sont rapportés à une instance à la puissance déceptive, sinon perverse : « the Symbolic guarantees the failure of the tasks it commands » (72), « the construction of the law that guarantees failure » (73).

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Dans le champ psychanalytique que la loi symbolique puisse se rapporter d’une dimension d’« échec » peut faire sens mais de différentes manières, et surtout selon un retournement de valence radicale puisque ne s’y joue pas le fantasme d’une réalisation subjective qui serait « a viable accomplishment » d’une identité sexuelle dont l’énoncé butlerien laisse résonner l’écho à travers une dénégation : « the alternative is not to suggest that identification should become a viable accomplishment » (72). Ce qui est interprété comme échec, c’est que d’une part la loi symbolique à opérer dans ses effets ne soit pas pour autant garantie. Ce sont aussi les symptômes névrotiques qui laissent trace des nostalgies douloureuses et voies difficiles dans la dialectique œdipienne entre l’identification phallique au désir de la mère et les différentes formes de l’assomption de la castration ; c’est encore la dimension d’impossible qui articule les positions de jouissance à la fonction phallique, les fantasmes aux frayages pulsionnels, et qui sont la condition même du manque dont celles-ci et ceux-ci s’entretiennent. L’opérativité de la loi symbolique comporte donc cette dialectisation d’un impossible comme condition structurale d’un possible mais qui n’est jamais sous l’horizon d’une « realization of identity » (72) (expression dont il faut entendre l’équivoque) du fait de la division dont est marqué ce qui est entendu par « sujet ». Pour autant, le syntagme « realization of identity » pourrait inviter à ce qu’y soient déployées les différentes modalités du rapport entre identifications imaginaires et leur « matérialisation » dans les expériences de désir des sujets : une telle approche déconstruirait sans nul doute la binarité entre « failure » et « realization ».

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Or la surimposition de la problématique des normes sur l’approche psychanalytique de la différence sexuelle, du fait de l’urgence qu’il y a à « doing justice » dans le champ sociopolitique en passe par une figuration des modalités de la loi symbolique aux accents d’une violence mythique que le texte formule en termes de « structure of religious tragedy in Lacanian theory » « making the Lacanian narrative ideologically suspect » (72). Par quels traits se motive dans le texte le mode narrativo-mythique d’une « tragédie religieuse » et la dramaturgie de ses instances ? En premier par la référence à une figure divine rapportée à une régime de toute-puissance dont les effets seraient ceux d’un assujettissement à une puissance surmoique intériorisée selon une économie masochiste : « the tortured relationship between the God of the Old testament and those humiliated servants who offer their obedience without reward » (72). La fonction symbolique est ainsi médiée en termes imaginaires et les instances « humiliated servants », « human subjects » font apparaître une scène socio-politique de domination et de servitude consentie davantage que l’articulation d’une problématique psychanalytique des dialectiques entre aliénation et identification. Les accents imaginaires qui traversent le discours spéculatif et polémique du chapitre y sont davantage marqués. La fonction symbolique est interprétée en termes d’un deus absconditus « the inacessible but alldetermining deity » et la dynamique du manque dans la non-réciprocité des identités sexuelles et de leurs positions de jouissance est infléchie comme « embodying a religious impulse » (72) où le désir du désir de l’autre est assimilé à l’idéalité d’un signifiant transcendantal. Là où le texte lacanien souligne le « caractère paradoxal, déviant, erratique, excentré, voir scandaleux [14][14] J. Lacan, « La signification du phallus », p. 690. » du désir, par où il se marquera toujours déjà d’un excès par rapport à l’objet du besoin, le texte butlerien rapporte cet excès à « a kind of ecstatic transcendence that eclipses sexuality altogether » (72). D’autre part la fonction de ce signifiant transcendental ne serait lui-même que le masque d’une exigence sacrificielle aux accents mythiques puisqu’il n’opèrerait qu’à travers « obedience and suffering to enforce the « subject’s » sense of limitation « before the law » (72). D’une certaine façon les tropes de la dramatugie mettent en abyme les enjeux liés à l’équivoque de « before the law ». Ils témoignent dans leur registre imaginaire d’un en-deça de la loi symbolique depuis lequel elle est mise au défi en étant réécrite comme confrontation entre une toute puissance et une servitude masochiste. L’aliénation y est en fait médiée en termes hégéliens d’un rapport à l’absolu, comme s’il y avait interchangeabilité entre l’Absolu hégélien et le désir de l’Autre lacanien alors même que celui-ci est l’autre en tant qu’il « est lui-même sujet divisé de la Spaltung signifiante [15][15] J. Lacan, « La signification du phallus », p. 693. ». Que des échos métaphysiques aient pu résonner dans l’approche lacanienne de la lettre avait été souligné dans Une lecture de Lacan, sous-titre de l’ouvrage de Le Titre de la lettre de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, pour rapporter sa dimension de béance et de « bord du trou dans le savoir » à une « athéologie négative [16][16] P. Lacoue-Labarthe, J.-L. Nancy, Le Titre de la lettre,... ». Ce n’est pas cette voie qu’empruntent les inflexions métaphysiques dans le texte butlerien ; elles font davantage écho à une note de la même page [17][17] P. Lacoue-Labarthe, J.-L. Nancy, Le Titre de la lettre,...où les auteurs interrogent ce qu’il en est de l’assignation de la place de « Dieu-le-Père » dans la question du « Nom-du-Père », question qui fera l’objet de déplacements dans la théorie lacanienne au fur et à mesure que se spécifieront et multiplieront les modes d’instanciation de la fonction phallique. Dans le chapitre « Prohibition, psychoanalysis and the heterosexual matrix », les échos métaphysiques s’entrelacent au motif critique et ironique de la tragédie.

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Le traitement ironique qui en est proposé contribue à lui donner une prévalence telle qu’elle permet d’y absorber son contraire, à savoir le registre du comique. Le motif du comique est introduit dans le chapitre à propos de la mascarade telle que Lacan en articule l’enjeu dans la différence sexuelle. Cette référence à la mascarade apparaît pour donner nom à la modalité imaginaire du « paraître » et du « masque » qui trouve à s’articuler à la dialectique de « l’être » et de « l’avoir » telle qu’elle se met en jeu dans les identifications, et en particulier dans ce que Lacan souligne être l’idéalisation de celles-ci. Dans le chapitre de Butler, le trait de la comédie semble occuper une double fonction. D’une part, il permet de donner écho à ce qui se formule dans la pensée lacanienne de déconstruction d’une ontologisation de l’identité sexuelle, ce que reprend le texte butlerien dans son approche de l’ambiguïté du genre : la dialectique de l’être et de l’avoir en relation au désir du désir de l’autre telle que la mascarade la dramatise y est retraduite en ambiguïté des identités de genre. Mais d’autre part, cette même mascarade accueillie comme ressource de pensée, efficacité critique, se dédouble lorsqu’elle est modalisée, selon le régime d’une évidence, en dramatisation burlesque de « the realization of identity » : « there is, of course, the comic side of this drama that is revealed through the disclosure of the permanent impossibility of the realization of identity » (72). Les battements dialectiques s’effacent, « l’échec » (terme à la fois repris et mis à distance par l’usage des guillements) est reversé au rang d’un idéal romantisé de la quête impossible (« a religious idealization of “failure” »), ou d’une pratique aux échos moralisateurs de l’humilité, l’identité (se) pense (en) sa « realization ». De plus cet espace scénique du drame se voit donner un accent qui glisse du régime comique au burlesque lorsqu’il propose la vision de pantins asservis à une toute puissance pensée dans l’interdit qu’elle exercerait sur toute rébellion prométhéenne : « an enslavement to the God that it claims to be unable to overcome » (72), la généalogie politique de ce verbe soulignant son enjeu stratégique. Celui-ci se prolonge dans l’énoncé suivant, sa modalité épistémique, et son glissement du registre philosophique à celui du politique dans son approche du pouvoir des normes : « Lacanian theory must be understood as a kind of « slave morality » » (72).

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Pour autant, l’imputation d’une dimension tragique au texte lacanien (en son corpus de l’essai « La signification du phallus ») n’est pas sans consonner avec certains traits du texte : la dimension d’agon, centrale à la tragédie est soulignée d’entrée de jeu par la référence à l’antinomie qui lie la problématique du sujet à celle d’une « menace » : « il y a là une antinomie interne à l’assomption par l’homme (Mensch) de son sexe : pourquoi doit-il n’en assumer les attributs qu’à travers une menace [18][18] J. Lacan, 685. ». Elle est même accentuée de ce que cette forme de négativité ne pourra ni se dépasser en un retournement qui aurait caractère de dénouement heureux, ni se résorber par aucune relève : elle relève d’une aporie, « insoluble à toute réduction à des données biologiques [19][19] J. Lacan, 686. ». D’une certaine façon la différence sexuelle emprunte à la comédie son jeu de masques et l’ébranlement de l’identité, et rencontre la tragédie dans la pensée lacanienne, mais sans doute d’une autre façon dans la pensée freudienne, moins comme un agon entre des instances ou comme schème causaliste que comme condition structurale.

Notes

[1]

J. Butler, Gender Trouble, New York and London, Routledge, 1999. Les références de page seront indiquées entre parenthèses.

[2]

J’emprunte cette expression à l’ouvrage de Jean-Luc Nancy, La Communauté désœuvrée, Paris, Éditions Christian Bourgois, 1999.

[3]

J. Derrida, Force de loi, Paris, Éditions Galilée, 1994, p. 127.

[4]

M. David-Ménard (Dir.), Sexualités, genres et mélancolies, Éditions Campagne Première, 2009, p. 199.

[5]

G. Michaud, (Ir)responsabilité de la littérature,strassdelaphilosophie.blogspot.com/2014/10/irresponsabilite-de-lalitterature_6.html.

[6]

J. Derrida, La Conférence de Heidelberg, Mireille Calle-Gruber (ed.), Paris, Éditions Lignes/IMEC, 2014,p. 102.

[8]

Ibid.

[9]

M. Foucault, Histoire de la Sexualité. I. La Volonté de savoir, Paris, Éditions Gallimard, Coll. « Tel », 1976, p. 25-49.

[10]

Cf. B. Parmentier, « Judith Butler ou de l’intuition philosophique à l’adresse fantasmatique : un trajet féminin-singuler » in Sexualités, genres, et mélancolie.

[11]

C. Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Éditions Berlin, New York, Mouton de Gruyter, p. 551.

[12]

J. Lacan, « la signification du phallus », in Écrits, Paris, Éditions Gallimard, 1966.

[13]

J. Lacan, « la signification du phallus », p. 694.

[14]

J. Lacan, « La signification du phallus », p. 690.

[15]

J. Lacan, « La signification du phallus », p. 693.

[16]

P. Lacoue-Labarthe, J.-L. Nancy, Le Titre de la lettre, Paris, Éditions Galilée, 1973, p. 131.

[17]

P. Lacoue-Labarthe, J.-L. Nancy, Le Titre de la lettre, p. 131.

[18]

J. Lacan, 685.

[19]

J. Lacan, 686.

Plan de l'article

  1. Le motif du mythe
  2. Le motif de l’engendrement
  3. Le motif de la tragédie