Castoriadis avant Castoriadis ? Organisation, réalité et création

Vous consultez

Castoriadis avant Castoriadis ? Organisation, réalité et création

parNicolas Piquédu même auteur

Université de Grenoble-Alpes, UMR 5317-ENS Lyon

1

Cornelius Castoriadis est, peut-être plus qu’un autre, un auteur que l’on lit et que l’on fréquente pour des motifs variés. En raison de la diversité de ses champs de réflexion (politique, psychanalyse, histoire, épistémologie), en raison aussi de l’ampleur de son évolution théorique (de l’influence marxiste à sa critique), on peut le lire et le travailler en fonction de logiques assez hétérogènes entre elles. D’où l’importance de la précision par laquelle je voudrais introduire mon propos, précision méthodologique relative à la perspective de lecture des textes de Castoriadis parus dans Socialisme ou Barbarie qui sera ici mise en œuvre.

2

Cette perspective ne sera pas socio-historique, étudiant les positions théoriques de Castoriadis en fonction des contextes sociaux et politiques qui furent ceux de la revue et de ses collaborateurs ; elle ne relèvera pas non plus du registre d’une histoire des idées cherchant à rendre compte de la cohérence interne des positions défendues par Castoriadis dans ses textes des années cinquante. Ces derniers seront analysés de manière rétrospective, à partir des positions qui sont les siennes dans les dernières décennies de sa production (soit des années soixante-dix à sa mort). Plus particulièrement encore, je me suis intéressé aux textes de Socialisme ou Barbarie à partir des lieux théoriques m’apparaissant les plus décisifs, soit la question du cercle de la création et l’étude des thèses ontologiques relatives au chaos.

3

Les analyses qui vont suivre relèveront donc d’une sorte de lecture à rebours. Tout en étant conscient des risques téléologiques d’un tel principe méthodologique, tout en ne sous-estimant pas le piège d’une lecture réductrice, il a semblé qu’elle seule permettrait de donner du sens à des textes qui, sinon, considérés en eux-mêmes, pouvaient paraître assez datés, largement dépendant d’un contexte théorique et politique inactuel. Au-delà de leur caractère ici tranché, et sur lequel il faudra revenir, ces appréciations ne prétendent pas circonscrire de manière absolue et définitive le sens des interventions de Castoriadis dans Socialisme ou Barbarie ; elles ne sont là, de manière liminaire, que pour situer le sens des analyses qui vont suivre, en fonction d’hypothèses théoriques inévitablement singulières.

4

C’est donc bien parce que, déjà, quelque chose excède leur tonalité militante révolutionnaire d’inspiration marxiste que ces textes seront ici lus. Sinon ils risqueraient de n’être que le reflet de leur époque, d’une époque théorique dont on peut d’ailleurs penser que ce sont précisément les positions ultérieures de Castoriadis qui ont contribué à nous les rendre largement inactuelles.

5

C’est en fonction de ces présupposés méthodologiques qu’il est possible de déduire le lieu théorique qui sera ici discuté, soit la question du parti, la question de l’organisation. Ce choix peut paraître étrange tant il peut sembler justement pris dans un contexte ou climat politique structuré par une attente révolutionnaire désormais moins évidente. Et pourtant s’y joue quelque chose qui excède la seule question des modalités d’organisation révolutionnaire ; c’est en effet la question de l’avènement du nouveau qui apparaît, à laquelle Castoriadis ne cessera de réfléchir, dans des contextes théoriques nouveaux certes mais qui ne doivent pas cacher, me semble-t-il, cette sourde continuité. La lecture proposée de quelques textes de Socialisme ou Barbarie consacrés à la question de la forme et à celle rôle de l’organisation révolutionnaire sera donc l’occasion de mesurer le caractère hybride de ces textes, indice tout à la fois de la constance théorique de Castoriadis quant à ses interrogations et de l’évolution des paradigmes théoriques mis en œuvre pour y répondre.

6

Ces principes de lecture cherchent fondamentalement à rendre compte du caractère mêlé de ces textes, qui ne peut que marquer le lecteur habitué aux textes ultérieurs de Castoriadis. Textes presque composites suscitant un sentiment mêlé, fait de proximité mais aussi d’éloignement ; textes difficiles à analyser aussi tant la tension qui les structure peut amener à souligner l’une ou l’autre de leurs composantes.

7

*

8

Les textes relatifs à la question de l’organisation ne seront donc pas lus pour eux-mêmes, en fonction de leur économie interne, dans une perspective par exemple politiste cherchant à identifier et à retrouver le destin des organisations révolutionnaires s’interrogeant sur la nature de leur lien avec les masses populaires. Cette question fut certes importante à Socialisme ou Barbarie, en témoignent de nombreux textes [1][1] Voir l’analyse qu’en propose P. Caumières dans Castoriadis.... ; elle fut l’occasion aussi de désaccords, menant certains, dont C. Lefort, à une série de scissions.

9

Notre problématique sera pourtant différente, cherchant à sonder une éventuelle unité sourde sinon des positions en tout cas des questionnements de Castoriadis. Une telle pérennité ne saurait en effet être totale tant la lecture comparée des textes parus dans Socialisme ou Barbarie et de ceux repris dans les différents volumes des Carrefours du labyrinthe fait apparaître des cadres théoriques et des notions manifestement différentes. Ce qui nous importe consistera donc à cerner le mélange de permanence et de changement, mélange propre à toute création. C’est d’ailleurs cette même notion de création qui va s’avérer être le ressort de l’analyse de l’organisation faite par Castoriadis : cette dernière jamais ne pourra maîtriser l’imprévisibilité de l’action des prolétaires. Réfléchir à l’organisation dans un cadre militant conduit à circonscrire et à penser cette dimension d’imprévisibilité, de création inaliénable que rien ne peut, à l’avance, décrire et prévoir. L’enjeu de notre lecture se précise, il consistera à circonscrire l’attachement de Castoriadis à un objet de pensée fondamental pour lui (la création, la nouveauté et leur imprévisibilité) et l’évolution indéniable des cadres théoriques permettant de le penser.

10

L’analyse de l’organisation prend la forme d’une antinomie. La formulation la plus claire se trouve dans « La direction prolétarienne », paru en 1952 : « L’activité révolutionnaire du type inauguré par le marxisme est dominée par une antinomie profonde, qui peut être définie dans les termes suivants : d’une part, cette activité est fondée sur une analyse scientifique de la société […] ; d’autre part, le facteur le plus important, de cette perspective et de cette anticipation, c’est l’activité créatrice de dizaines de millions d’hommes [2][2] « La direction prolétarienne », Socialisme ou Barbarie... ». On en trouve une reprise dans « Prolétariat et organisation II » : « Il y a toujours deux termes dans chacun des problèmes qui se posent à la pensée révolutionnaire, comme dans le processus effectif de la lutte des classes et de la révolution [3][3] « Prolétariat et organisation II », in Socialisme ou... »

11

Cette antinomie est caractérisée par l’apparente contradiction entre son caractère théoriquement insoluble et sa solution par le biais du temps et de la pratique : Castoriadis souligne « le type même de l’antinomie dont la solution est impossible sur le plan théorique », précisant ensuite que « la solution de cette contradiction se trouve en partie dans le temps [4][4] « La direction prolétarienne », op. cit., p. 398, ... ». On soulignera par la suite combien cette forme antinomique continuera de structurer les analyses de Castoriadis ; pour l’instant on retiendra de cette antinomie plus particulièrement deux aspects.

12

Tout d’abord, la place décisive accordée à la notion de création. Cette notion, appelée à prendre une place fondamentale dans le dispositif théorique ultérieur de Castoriadis, se trouve déjà présente. Les occurrences dans « La direction prolétarienne » sont nombreuses [5][5] « La direction prolétarienne », op. cit., p. 395, 396,...et sont la marque de son importance théorique. La création signe en effet la dimension de l’imprévisible, de l’inattendu présent dans la réalité politique. Or ces caractéristiques sont décisives pour la critique d’une conception trop déterministe de l’analyse de la réalité. L’attention à l’inattendu de la création permet de circonscrire le réductionnisme marxiste, cette attention trop exclusive à l’économie que repère déjà Castoriadis à cette époque. Il y a un excès dans la création, que les conditions dans lesquelles se produit la création ne peuvent réduire ou totalement expliquer : « Il y a donc un développement autonome du prolétariat vers le socialisme […] Mais ce développement n’est ni le résultat mécanique et automatique de “conditions objectives” dans lesquelles vit le prolétariat, ni une évolution biologique [6][6] « Prolétariat et organisation I », Socialisme ou Barbarie... ». Les analyses de la création dans ces textes n’iront pas jusqu’aux attendus ontologiques caractéristiques des textes ultérieurs ; la création n’est ici abordée que pour souligner les excès propres aux effets de la pratique. Il n’en demeure pas moins que l’attention à la singularité de la création ainsi que l’apparition de la notion d’excès constituent l’une des marques caractéristiques de ce qu’il est dès lors presque possible de distinguer comme la philosophie de Castoriadis.

13

On a souligné, dans l’introduction, les possibles risques d’une lecture à rebours, pourtant retenue ici. L’un de ces risques consiste à favoriser les continuités, à les surestimer dans une naïveté téléologique sous-estimant, à l’inverse, la complexité du moment analysé. Il convient donc, tout en repérant ce qui constitue les germes d’un développement ultérieur, de rester attentif à la singularité des propositions présentes dans la période de Socialisme ou Barbarie. Or cette singularité apparaît à travers ce que l’on qualifiera d’éléments hérités, au sens donné par Castoriadis à cette notion de pensée héritée. Ces textes sont, en effet, encore largement pris dans une matrice théorique héritée, dans une matrice réaliste, alors même que la création se trouve identifiée, auscultée et repérée.

14

De cette dimension héritée on peut identifier deux caractéristiques, une pensée de l’objectivité de la réalité d’une part, une pensée de la conscience et un paradigme de la clarté d’autre part. Il faut aussi peut-être en retenir le modèle dualiste : le rôle de la conscience ne peut se comprendre que par rapport à une réalité qui en dicte ou permet d’en identifier le rôle.

15

Le premier élément structure largement l’analyse : il existe une réalité objective dont le sens est univoque, véritable fondement, socle de l’analyse. La réalité est stable, le vocabulaire de l’objectivité largement présent : le renversement révolutionnaire n’est pas affaire de « volonté », mais « est rendu possible par un fait objectif énorme [7][7] « Prolétariat et organisation I », op. cit., p. 299 ;... ». Contrairement donc aux textes ultérieurs, la création n’est pas pensée dans le cadre d’une ontologie chaotique ; ici la réalité existe en soi, la création imprévisible restant pensée dans ce cadre théorique largement dirimant.

16

La conscience constitue le deuxième élément, pensée comme le pôle second d’une relation la liant à la réalité, qui existe donc préalablement. Les références sont très nombreuses : Castoriadis souligne la « formation de la conscience du prolétariat [8][8] « Prolétariat et organisation I », op. cit., p. 30... », le socialisme requiert une « action consciente [9][9] « Prolétariat et organisation II », op. cit., p. 3... ». Il faut donc un « développement de la conscience [10][10] « Bilan », Socialisme ou Barbarie n° 26, novembre 1958 ;... » sans lequel rien ne sera possible. Cette analyse relève alors d’une philosophie de l’histoire s’incarnant dans un sujet, lequel en permet seul le dénouement. Relevant d’un schème marxiste, le prolétariat est le vecteur de révélation de la réalité, qui constitue le pôle objectif de la relation.

17

Le rôle de l’organisation est, dans ce cadre, décisif. Il représente, sinon le lieu de résolution de l’antinomie présentée plus haut, du moins un vecteur pratique de transformation. L’organisation est, en effet, le lieu où la conscience va advenir ; l’organisation est ce grâce à quoi la conscience va se développer par rapport à la réalité en face de laquelle, presque plus qu’au sein de laquelle, elle se trouve. L’organisation est dès lors décisive, puisqu’elle va pouvoir travailler le lien entre réalité objective et conscience, de telle sorte que les prolétaires pourront « prendre conscience de la conscience qu’ils possèdent déjà [11][11] « Prolétariat et organisation II », op. cit., p. 3... ». Cette proposition mérite que l’on s’y arrête. Cette sorte de pétition de principe ne peut que limiter fortement l’attention à la création, pourtant aussi présente dans ces textes. Elle contribue à définir le cadre théorique d’une tension, la création imprévisible étant en partie surdéterminée par la conscience prolétarienne que l’organisation n’est là que pour révéler. L’ordre de la révélation (de ce qui existe donc déjà) entre en tension avec celui de la création imprévisible (de ce qui excède donc). Le paradigme de la création reste donc pris dans les rets d’une réalité qui lui préexiste, il n’est pas encore celui d’une création ex nihilo.

18

Plus que le vocabulaire de la révélation, ce sont les champs du « brouillage [12][12] « Bilan », op. cit., p. 260. » et de la clarté qui structurent les textes. La réalité existant objectivement, l’organisation a pour rôle de faire « voir clairement [13][13] Ibid., p. 264. », il lui suffit presque d’« éclairer [14][14] Idem. ». De telle sorte que se produise une « cristallisation [15][15] Ibid., p. 261. » dont l’organisation n’aura presque été qu’un « élément catalyseur [16][16] Idem. ».

19

En-deçà donc de la complexité ontologique à venir, l’imprévisibilité de la création n’implique pas une révision ou une critique de la substantialité de la réalité. La dimension de l’incertitude réside dans le registre de la relation : la réalité n’est pas toujours bien vue, la vision en est brouillée, la clarté absente. Seule l’organisation, dans des pratiques toutefois jamais totalement assurées quant à leurs résultats, pourra participer de cette sorte de révélation. Le cadre théorique de ces analyses reste largement pris dans le cadre hérité d’une pensée tout à la fois dualiste et réaliste. La métaphore de la vision et le paradigme de la clarté renforcent également cette dimension héritée, à la suite des formulations platonicienne ou cartésienne, elles aussi structurées par les métaphores visuelles et attentives aux troubles qu’il convient de savoir surmonter.

20

Le travail pratique de l’organisation doit finalement se comprendre sous l’égide de la réalité, sans laquelle le sens de la pétition de principe évoquée n’a aucun sens ; c’est bien la réalité en elle-même, son organisation intrinsèque qui fonde et éclaire la conscience ultime que l’on peut en avoir. Le statut de la réalité est alors fondamental. Une telle polarisation de l’analyse et la compréhension qu’en eut alors Castoriadis s’opposèrent à celle qu’en proposa Lefort. Même sans rentrer dans les détails de cette divergence [17][17] Je me permets de renvoyer à l’analyse des positions..., on soulignera que l’enjeu n’était pas qu’organisationnel, il concernait aussi le modèle théorique d’analyse, dont on vient de souligner la dimension héritée et encore classique chez Castoriadis. Même si ce dernier est attentif au pouvoir de création du prolétariat, ce dont témoignent largement d’autres textes de manière tout à fait passionnante [18][18] Ces analyses sont reprises et synthétisées dans l’Institution..., le paradigme de la vision claire et du brouillage n’en constitue pas moins une simplification de l’analyse dont témoigne la pétition de principe relevée plus haut. La tâche de l’organisation consiste à faire « cristalliser » dans les consciences prolétaires ce qu’est la réalité et ce qu’elle produit. C’est finalement non seulement la pensée de la création, mais aussi le sens même de la praxis qui s’en trouvent relativisés. La cristallisation dépend d’un donné qu’elle transforme, le paradigme de la vision claire et du brouillage interdisant par ailleurs une compréhension trop émergentiste du modèle de la cristallisation.

21

Le modèle théorique présent dans les textes précédemment évoqués relève donc d’une philosophie objectiviste ou réaliste et dualiste. L’attention, par ailleurs indéniable, à l’imprévisibilité et à la création instaure dans ces mêmes textes une tension, qu’il n’est pas question de voir et de comprendre comme une marque d’incohérence. On peut interpréter cette tension comme l’expression propre à cette période de la forme antinomique que l’on trouvera à l’œuvre à plusieurs reprises par la suite dans les textes de Castoriadis.

22

*

23

Le caractère mêlé, rétrospectivement composite, ne peut manquer de frapper le lecteur actuel familier de la suite de l’œuvre de Castoriadis. Les enjeux de l’organisation, les termes dans lesquels ce dernier les analyse dépassent largement les aspects tactiques ou même stratégiques. Au-delà de la description qui vient d’en être faite, on peut en distinguer deux dimensions, suivant la proximité qu’elles entretiennent avec les positions et formulations ultérieures de Castoriadis.

24

Les textes de Socialisme ou Barbarie des années cinquante entretiennent indéniablement avec l’ensemble de l’œuvre ultérieure de Castoriadis une relation de continuité, fût-elle limitée.

25

La structure antinomique, consistant à essayer de rendre compte en même temps de dimensions apparemment contradictoires de la réalité, est une structure profonde des analyses de Castoriadis. On y reviendra en conclusion, mais on peut d’ores et déjà souligner son caractère singulier et exigeant : la réflexion, philosophique ou plus étroitement politique, n’est pas là pour imposer un cadre d’analyse univoque et réducteur à une réalité complexe, elle se doit d’en rendre compte, jusque dans ces dimensions antinomiques donc. Le refus de l’antinomie représente une des limites de la pensée héritée, et ce malgré les efforts hégéliens. Le deuxième motif de continuité concerne la tâche de penser la création. Dans le contexte d’une pensée de la praxis à l’époque de Socialisme ou Barbarie, dans un contexte davantage marqué par les attendus ontologique et épistémologique par la suite, l’énigme de la création de formes nouvelles restera l’un des objets de pensée les plus sensibles pour Castoriadis. On a vu la tension que cela crée dans les années cinquante ; cela contribuera par la suite à l’examen critique de la pensée héritée cantonnée à un schème déterministe incapable de saisir la complexité du fait de la création. Cette continuité, on le voit, relève plus d’une préoccupation continue que de concepts pérennes. C’est là l’une des autres singularités de la pensée de Castoriadis que d’avoir suivi et pensé les chemins ouverts par l’analyse de la réalité, au lieu de l’avoir phagocytée définitivement dans un système réducteur.

26

Une troisième forme de continuité renvoie à la notion d’excès. Déjà présente à l’époque de Socialisme ou Barbarie dans les années cinquante comme on l’a souligné, elle permet de situer la critique du réductionnisme marxiste [19][19] Précisons encore que la question de la justesse d’une.... L’excès des effets sur les causes deviendra l’un des lieux théoriques les plus heuristiques dans les textes ultérieurs, on peut penser en particulier à « La source hongroise ». Cette notion permettra, avec d’autres schèmes d’usage peut-être plus compliqué [20][20] O. Castoriadis, à de nombreuses reprises dans les Carrefours..., de dire en langage ensidique ce que la réalité non ensidique donne à analyser, l’irréductibilité du sens à la causation. Il est frappant de voir comment un terme apparaît dans un contexte, avec un sens encore réduit, mais susceptible d’une reprise dans un contexte théorique différent à venir. L’excès n’est pas en 1952 l’indice d’une réalité chaotique, il est en revanche déjà le nom d’une insatisfaction théorique face à la dénégation de la nouveauté, face au primat d’une logique déterministe.

27

On peut retrouver une situation analogue concernant une autre notion, qui permet de cerner toute la complexité d’une évolution théorique qui laisse sa place à une grande unité de préoccupation, articulant ainsi continuité des questions et évolution des schèmes d’analyse. Comme si la permanence des mots indiquait l’unité profonde des préoccupations tout en rendant aussi possible les changements paradigmatiques que cela impose. Soit donc la notion de contradiction. Le choix même de la notion de contradiction semble emprunter, dans un premier temps, à la tradition marxiste un schème d’analyse connu. La contradiction est ce qui permet, pour Marx, de rendre compte de ce que l’histoire a de changeant sans emprunter la logique hégélienne idéaliste. On le sait, c’est la contradiction entre rapports de production et forces productives qui rend compte des solutions de continuité dans l’histoire entre les différents modes de production. Cette modalité d’analyse permet de rompre avec la logique hégélienne idéaliste en privilégiant une analyse matérialiste, fondant son caractère déterminé et inéluctable. La question de l’analyse du nouveau, du changeant revient toujours pour qui l’histoire constitue un objet d’étude.

28

Mais, là où Marx privilégie une logique trop uniformément économique et réductrice, Castoriadis va, sous le même vocable, proposer une approche différente déjà dans Socialisme ou Barbarie, dessinant par là ce qui se radicalisera en rupture fondamentale avec le marxisme. Car la contradiction ne dit pas la même chose chez Marx et chez Castoriadis. Pour ce dernier la contradiction renvoie à la « situation du prolétariat » : le problème vient du fait que « le prolétariat n’est pas étranger au capitalisme ; il naît dans la société capitaliste, il s’y trouve, il y participe [21][21] « Prolétariat et organisation I », op. cit., p. 28... ». Sa situation est « absolument contradictoire », tiraillé qu’il est entre les idées, normes et attitudes capitalistes et l’aspiration à un monde nouveau. Le « passage d’une situation à l’autre […] apparaît comme une contradiction absolue [22][22] « La direction prolétarienne », op. cit., p. 398. », contradiction qui est celle de la tension de toute nouveauté, prise entre la situation dont elle émerge et celle qu’elle contribue à faire apparaître. Là où les analyses de Marx péchaient par leur unilatéralisme économiste et leur réalisme, celles de Castoriadis prennent en compte la « contradiction », qui marque précisément la complexité : il y a contradiction parce qu’il y a tension entre différents niveaux de réalité, parce qu’il n’existe pas de détermination en dernière instance de la réalité par l’une de ses composantes. La contradiction marque déjà l’attention de Castoriadis à la difficile question de l’analyse de la rupture ; la discontinuité historique (recherchée ou étudiée ex post) recèle une dimension qui excède la raison, dont on ne peut rendre compte de manière mécaniste et déterministe. L’identification de ce lieu théorique est faite, manque encore la façon dont elle sera ensuite analysée, résultat d’une série de ruptures théoriques majeures, non seulement avec le marxisme mais avec la pensée héritée.

29

L’enjeu de la notion de contradiction concerne la question de la modalité d’analyse du passage, du changement dans l’histoire et de sa possibilité. La contradiction est, déjà dans ces textes, le nom de la non-détermination ; elle dit que la réalité n’est pas assimilable à ce que l’on peut démonter et démontrer. En tant que non-détermination elle circonscrit les solutions de continuité à l’œuvre dans l’histoire. La singularité de l’analyse de Castoriadis, et ce, dès les textes de Socialisme ou Barbarie en partie donc, consiste à analyser la rupture comme radicale, absolue écrit-il, rupture entre deux mondes aussi, entre deux mises en forme irréductibles entre elles. Ce faisant, ces analyses préparent largement et anticipent sur ce qui sera élaboré plus tard, à propos de la tension du langage, cherchant à dire le non-ensidique dans des termes ensidiques, mais aussi concernant le statut de l’altérité. Il y a contradiction parce qu’il n’y a pas de continuité permettant de penser le passage d’un monde à l’autre, pas plus qu’il n’y a de continuité entre deux institutions de sens.

30

On a là un bon exemple du caractère mêlé des textes de Socialisme ou Barbarie. Le langage employé relève de la pensée héritée, en l’occurrence marxiste par le choix de la notion de contradiction. Mais l’usage qui en est fait, la redéfinition proposée ouvrent des pistes nouvelles. La réalité n’est plus déjà analysée comme elle pouvait l’être chez Marx ; elle révèle des contradictions à la mesure de son caractère complexe.

31

Le caractère mêlé des textes de la période Socialisme ou Barbarie vient d’être évoqué. On le retrouve dans la présence de différences par rapport aux textes des années quatre-vingt, après avoir souligné les aspects les plus pérennes. Leur repérage permettra de mesurer la tension entre des lieux théoriques tôt circonscrits (création, nouveauté) et des reformulations paradigmatiques qui en modifient profondément la compréhension et l’analyse. Cela permet, à chaque fois, de cerner la singularité, et éventuellement l’exceptionnalité, des positions de Castoriadis à chacune des époques de son œuvre. La lecture à rebours proposée ici permet alors d’aborder la question du modèle d’analyse et de lecture de cette œuvre : peut-on y déceler différents moments ? Y a-t-il des évolutions telles qu’il soit utile et heuristique d’en identifier plusieurs ? La question n’est pas uniquement académique, elle permet aussi de mieux apprécier la dynamique de la pensée de Castoriadis, dont on peut penser qu’elle a consisté à revenir inlassablement sur un certain nombre de questions en faisant évoluer les outils conceptuels et les paradigmes à même d’en rendre compte.

32

Au-delà de ce qui a été rappelé, au-delà donc des continuités évoquées, la lecture des textes de Socialisme ou Barbarie (en particulier dans ceux cités précédemment) révèle un modèle d’analyse qui ne sera plus le même dans les différents volumes des Carrefours du labyrinthe. L’antinomie qui les structure n’a pas le tranchant de ses formulations ultérieures, en raison de la conception de la réalité qui la sous-tend. Telle sera l’hypothèse de lecture proposée : ce sont le rôle régulateur de la réalité et la conception objectiviste de la réalité qui limitent la portée heuristique des analyses proposées. On l’a circonscrit, l’analyse prend la forme d’une pétition de principe : la réalité est telle que la conscience prolétarienne est à l’avance ce qu’elle devra devenir à la faveur du travail organisationnel. La réalité objective contient en elle-même la raison de son analyse et de son effectivité. Il y a là un statut exorbitant accordé à la réalité (dont les attendus sont politiques, mais aussi épistémologiques, même si cette dimension n’est pas explicitée dans les textes) qui lui sera refusé dans la suite des positions de Castoriadis. La formulation des questions (qui garderont une forme antinomique, on y reviendra) y gagne alors en acuité théorique, en complexité précisément parce que le statut épistémologique de la réalité ne résout pas à l’avance les questions que l’on se pose à son sujet. Lorsque Castoriadis soutient que « il n’y a aucun privilège de la réalité [23][23] Le Monde morcelé, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p.... » ou que « l’état réel des choses » n’est rien d’autre que « ce que le monde institué et clos de significations de la société considérée » a déclaré comme tel [24][24] Figures du pensable, Paris, Éditions du Seuil, 1999,..., les changements de statut de la réalité et donc de paradigme produisent un questionnement d’une nature différente. Le changement dans l’histoire (de nature révolutionnaire ou pas) ne peut plus être analysé en fonction de ce qu’est la réalité en soi, en fonction de contradictions internes menant inexorablement à une résolution (cela est déjà acquis dans les textes de Socialisme ou Barbarie), mais plus non plus en fonction du travail d’une organisation dont le rôle serait de simplement « cristalliser » ce que la réalité contient et produit. L’ontologie chaotique, le caractère sans fond de l’abîme, pour prendre les termes dans lesquels pensera Castoriadis, constituent un nouveau paradigme théorique commandé par la réévaluation du statut de la réalité. L’abandon de toute dimension objective dirimante de la réalité et l’affirmation concomitante du rôle de l’imagination créatrice contribueront à transformer l’analyse. Pour autant l’attention à ce qui, dans le réel social-historique, constitue le lieu même de l’interrogation philosophique (à savoir le lien entre création, nouveauté et imagination) sera la même. Mais les outils conceptuels permettant d’en mener l’analyse ne seront plus, eux, les mêmes. Les disparitions du modèle théorique du sujet et du paradigme de la conscience et de la clarté contribueront à l’élaboration des propositions que développeront l’Institution imaginaire de la société puis la série des Carrefours.

33

*

34

La lecture proposée ici des textes de Castoriadis consacrés à la question du rôle de l’organisation aura été, on l’a dit, rétrospective, cherchant à rendre compte de leur caractère mêlé, articulant formulations héritées, objets et questions pérennes. Cette lecture aura aussi eu un effet en retour sur la saisie de la singularité de ses positions ultérieures, singularité qui tient aux révisions ontologique et épistémologique aboutissant à l’ontologie chaotique caractérisant par la suite ses positions. On l’a également dit, il ne s’agit en aucune façon de la seule analyse possible. Ces textes sont complexes, articulant différentes strates, jamais irréductibles à une seule de leur dimension. Ils sont compliqués à appréhender et à lire. L’hypothèse de lecture privilégiée aura certainement été sensible à l’importance de la part de la dimension héritée qu’ils comportent indéniablement, sans jamais pour autant pouvoir y être réduits.

35

Au moment de conclure, il est peut-être temps de revenir sur ce qui a été décrit comme la forme antinomique de ces textes, dont on a à plusieurs reprises affirmé qu’elle caractérisait la pensée de Castoriadis. L’antinomie ne doit évidemment pas être confondue avec la contradiction. Penser de manière antinomique consiste à penser conjointement deux aspects de la réalité entrant en tension. Penser de manière antinomique consiste donc à penser la complexité de la réalité sans la réduire ou la simplifier à l’une seule de ses dimensions ; cela revient aussi donc à ne pas imposer à la réalité un cadre d’analyse réducteur, cherchant à la plier à ce que l’on voudrait qu’elle soit.

36

Or la pensée de Castoriadis relève de cette forme antinomique, consistant à penser et réfléchir en même temps deux questions. Par exemple, lorsqu’il écrit : « Deux questions fondamentales surgissent dans le domaine social-historique. Premièrement, qu’est-ce qui tient une société ensemble ? […] Deuxièmement, qu’est-ce qui fait surgir des formes de sociétés autres et nouvelles [25][25] Domaines de l’homme, Paris, Éditions du Seuil, 1986,... ? ». Mais aussi quand il repère et circonscrit la dimension nonensidique de la réalité social-historique tout en reconnaissant en même temps qu’il ne saurait être question de se passer de la notion de causalité.

37

Une telle complexité constitue, à mon sens, l’une des qualités les plus aiguës de la pensée de Castoriadis, l’une des marques aussi de sa singularité philosophique. Dans son vocabulaire cela porte un nom, la densité [26][26] Voir par exemple la définition donnée dans Domaines.... Penser la réalité nous confronte à ce mystère : la réalité est susceptible d’ordonnancements ensidiques, sans jamais pourtant pouvoir y être réduite. Penser la réalité social-historique consiste donc à être attentif à la dimension antinomique des questions. De cela témoignent déjà, dans un autre vocabulaire et un autre contexte, les textes publiés dans Socialisme ou Barbarie.

Notes

[1]

Voir l’analyse qu’en propose P. Caumières dans Castoriadis. Le projet d’autonomie, Paris, Éditions Michalon, 2007, p. 21 sq.

[2]

« La direction prolétarienne », Socialisme ou Barbarie n° 10, juillet 1952 ; cité dans La Question du mouvement ouvrier. Tome 1. Écrits politiques 1945-1997, I, Paris, Éditions du Sandre, 2012, p. 395.

[3]

« Prolétariat et organisation II », in Socialisme ou Barbarie n° 28, juillet 1959 ; cité dans La Question du mouvement ouvrier, éd. citée, p. 343.

[4]

« La direction prolétarienne », op. cit., p. 398, 399.

[5]

« La direction prolétarienne », op. cit., p. 395, 396, 399.

[6]

« Prolétariat et organisation I », Socialisme ou Barbarie n° 27, avril 1959 ; cité dans La Question du mouvement ouvrier, éd. citée, p. 283. Il précise (p. 305) qu’il n’y a pas de « “démonstration” de l’écroulement inéluctable de la société d’exploitation ».

[7]

« Prolétariat et organisation I », op. cit., p. 299 ; les « conditions objectives » sont évoquées p. 305.

[8]

« Prolétariat et organisation I », op. cit., p. 304.

[9]

« Prolétariat et organisation II », op. cit., p. 347.

[10]

« Bilan », Socialisme ou Barbarie n° 26, novembre 1958 ; cité dans La Question du mouvement ouvrier, éd. citée, p. 262.

[11]

« Prolétariat et organisation II », op. cit., p. 301.

[12]

« Bilan », op. cit., p. 260.

[13]

Ibid., p. 264.

[14]

Idem.

[15]

Ibid., p. 261.

[16]

Idem.

[17]

Je me permets de renvoyer à l’analyse des positions de C. Lefort relatives à cette question que j’ai proposée dans « C. Lefort et les aventures du prolétariat » in Cornelius Castoriadis et Claude Lefort : l’expérience démocratique, N. Poirier et A. Caillé (dir.), Éditions Le bord de l’eau, Lormont, 2015.

[18]

Ces analyses sont reprises et synthétisées dans l’Institution imaginaire de la société, Paris, Éditions du Seuil [1975] 1999, p. 22 sq.

[19]

Précisons encore que la question de la justesse d’une telle critique à l’égard de Marx n’est pas ici évaluée (même si elle est partagée). Ce qui compte concerne la logique et les termes de l’analyse critique de Castoriadis.

[20]

O. Castoriadis, à de nombreuses reprises dans les Carrefours du labyrinthe, fait référence à la création ex nihilo, qui n’est ni in nihilo ni cum nihilo. Pour les difficultés de cette formulation, je me permets de renvoyer à « Discontinuité et rupture chez C. Castoriadis : le cercle de la création » in Temps, temporalités et histoire chez C. Castoriadis, S. Vibert et T. Tranchant (dir.), Éditions des Presses de l’Université Laval, Québec, 2020.

[21]

« Prolétariat et organisation I », op. cit., p. 284.

[22]

« La direction prolétarienne », op. cit., p. 398.

[23]

Le Monde morcelé, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p. 109.

[24]

Figures du pensable, Paris, Éditions du Seuil, 1999, p. 267.

[25]

Domaines de l’homme, Paris, Éditions du Seuil, 1986, p. 222.

[26]

Voir par exemple la définition donnée dans Domaines de l’homme, op. cit., p. 230.