Entretien avec Vincent Descombes réalisé par Claire Pagès

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Entretien avec Vincent Descombes réalisé par Claire Pagès

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Claire Pagès : J’aimerais vous interroger sur votre engagement dans le groupe « Socialisme ou barbarie », vous invitant à une sorte de « rétrospection ». Une demande de précision pour commencer. Pourriez-vous nous rappeler la période pendant laquelle vous avez fréquenté le groupe, car celui-ci a connu plusieurs époques, plusieurs scissions… Votre entrée dans le groupe est-elle bien postérieure à la scission de 1963-1964 entre une « tendance » emmenée par Castoriadis et Mothé (qui garde le nom « SouB » et la revue) et un groupement composite qui prend le nom de « Pouvoir Ouvrier » (dont P. Guillaume, J.-F. Lyotard, P. Souyri, A. Véga) ?

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Vincent Descombes : Dans ces années soixante, le groupe « SouB » était un peu connu dans le Quartier latin, surtout par sa revue, qu’on trouvait dans quelques kiosques, ou par le bulletin Pouvoir ouvrier, qui était parfois distribué, non sans mal, à la porte de la cour de la Sorbonne. Les quelques étudiants qui en faisaient partie l’avaient le plus souvent rejoint sous l’influence de Lyotard, qui enseignait alors en première année dans le cadre de ce qu’on appelait la « Propédeutique », par laquelle devaient passer tous les étudiants en lettres. Pour ma part, je n’ai pas connu Lyotard à cette époque, car j’avais été en classe préparatoire et n’avais donc pas suivi les cours de Propédeutique. Une fois en licence, j’ai pu entrer en contact avec le groupe grâce à un camarade. Toutefois, il m’a été demandé d’attendre que l’épisode de la scission soit achevé pour rejoindre le groupe, ce qui a pris quelque temps. Le groupe « SouB » auquel j’ai participé était donc déjà réduit à la « Tendance » qui avait suivi Castoriadis, alias Cardan, ou Chaulieu pour les plus anciens. Je l’ai donc connu tout à la fin de son activité, sans d’ailleurs être présent au moment de la dissolution, car je m’étais mis en retrait afin de me consacrer entièrement à préparer l’agrégation de philosophie.

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C. Pagès : Vous entrez très jeune à « Socialisme ou barbarie ». Quelle forme a pu prendre alors votre participation au travail du groupe ? Avez-vous participé à la revue ?

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V. Descombes : Il est intéressant que vous parliez d’un travail du groupe. En effet, le groupe travaillait, principalement à préparer la revue en discutant les textes des prochains numéros. C’était là une conséquence, peut-être inattendue, de la scission.

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En principe, nous formions un groupe politique et non une société de pensée. Nous aurions donc dû consacrer l’essentiel des discussions à définir notre ligne politique en nous confrontant à l’actualité, aux événements récents, en examinant les perspectives que cela offrait à la diffusion de nos idées, en décidant des alliances à envisager, etc.

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Mais, en fait, nous fonctionnions bien souvent comme un club de réflexion. La scission était derrière nous, mais il restait à mener jusqu’à son terme la critique de la doctrine marxiste sur laquelle le groupe avait jusque-là fondé ses activités. On pouvait donc passer une soirée entière à discuter de questions telles que celles de savoir s’il était possible de calculer un taux d’exploitation, de donner une définition opératoire de la plus value, ou de formuler des lois de dynamique économique. Parfois, on se serait cru dans un séminaire de sociologie consacré aux mutations des sociétés occidentales et aux nouveaux dysfonctionnements. Je me souviens d’ailleurs qu’un soir, des camarades s’étaient plaints du caractère trop théorique que prenaient les réunions.

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Dans la mesure où les textes théoriques à paraître dans la revue étaient discutés dans le groupe, on peut parler d’une élaboration collective. En fait, nous comptions sur Castoradis pour écrire ces textes et avancer des idées décoiffantes. Mais, de son côté, Castoriadis avait besoin d’interlocuteurs, qu’il ne trouvait d’ailleurs qu’incomplètement dans le groupe.

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C. Pagès : Dans mes deux premières questions, pour évoquer « Socialisme ou barbarie », j’oscillais entre les termes de « groupe » et de « mouvement ». De quel type de « formation » politique s’agissait-il plus précisément ?

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V. Descombes : Entre nous, nous disions : « le groupe ». Aurions-nous pu parler d’un « mouvement » ? Peut-être, si nous avions pu trouver une solution au problème qu’aurait posé un véritable élargissement de notre effectif : le problème de l’organisation, sur lequel « SouB » avait déjà buté dans les années cinquante.

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C. Pagès : Les militants de « SouB » étaient loin d’être les seuls, dans les années soixante, à travailler à une unité de la théorie et de la pratique. Mais comment le groupe concevait-il plus spécialement alors la « pratique théorique » qu’il désirait incarner ? Quelle forme cela prenait-il ?

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V. Descombes : « Pratique théorique », cet oxymore sonne un peu althussérien à mon oreille et me paraît d’ailleurs peu clair, car il ne suffit pas de décider que l’activité théorique s’appellera désormais « pratique théorique » pour résoudre le problème de savoir jusqu’à quel point une bonne pratique suppose un travail théorique.

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Dans les années soixante, en France, on parlait plutôt de praxis. Les milieux intellectuels de gauche, en partie sous l’influence de Merleau-Ponty, avaient fait bon accueil à certains thèmes du « marxisme occidental ». La collection « Arguments », aux éditions de Minuit, publiait des traductions de Lukacs, de Marcuse et d’autres.

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Chez les partisans de cette sorte de marxisme, l’idée d’unir la théorie à la pratique allait normalement de pair avec l’idée que la philosophie était achevée (avec Hegel), qu’elle avait accompli sa tâche théorique (sur un mode idéaliste), qu’il ne lui restait plus qu’à se réaliser. Ce thème jeune-hégélien de la fin de la philosophie pouvait se marier avec des motifs heideggériens. Je dois dire que je n’ai rien entendu de tel à « SouB ». Castoriadis prenait grand soin de ne pas se présenter à nous comme le philosophe qu’il était aussi. Dans le groupe, il se voulait un intellectuel dont le métier était l’expertise économique qu’il pratiquait professionnellement à l’OCDE. Néanmoins, il lui arrivait de nous renvoyer aux grands classiques, par exemple à Platon (sur les limites du gouvernement par les lois). L’idée qui se dégageait n’était pas du tout que la théorie (c’est-à-dire finalement la philosophie) avait fait son temps, mais que nous avions tous encore beaucoup à faire pour mieux comprendre notre temps.

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Par ailleurs, à « SouB », il y avait bien l’idée que la théorie politique est toujours en retard sur les pratiques et les inventions historiques. En particulier, nous rejetions vigoureusement le dogme léniniste d’une impuissance politique des classes laborieuses. Tout au contraire, l’idée constante du groupe a été que le mouvement ouvrier est, comme tel, porteur d’idées et d’un ethos qui lui sont propres, et sans lesquels aucune transformation radicale de l’ordre social ne serait possible. D’où notre rejet de tout ce qui était, dans d’autres cercles, exaltation de toutes les figures de victimes passives : l’idée sartrienne d’une négativité constitutive de la condition prolétarienne, le tiers-mondisme, etc., bref, toutes les formes de misérabilisme.

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C. Pagès : On a parlé à propos des positions de « Socialisme ou barbarie » d’un spontanéisme, associé au refus de diriger les luttes qu’elles soient celles des ouvriers ou des peuples colonisés. Je ne sais pas si l’on peut parler de façon aussi générale, car il n’y avait sans doute pas unanimité sur ce point. Souyri, spécialiste avant la seconde scission dans le groupe de la Chine, semble par exemple s’être distingué par une méfiance à l’égard de la spontanéité émancipatoire des masses et du spontanéisme politique, tant il jugeait profonde la dénaturation causée par l’exploitation. Néanmoins, comment cette confiance dans les mouvements sociaux et leur efficace s’articulait-elle avec la question centrale du groupe qui était celle de l’organisation ?

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V. Descombes : Les articles remarquables de Souyri sur la lutte des classes en Chine ont été d’une grande importance, ils ont permis au groupe (et en particulier aux jeunes que nous étions) de ne jamais céder aux sirènes du maoïsme quand elles ont commencé à se faire entendre dans les années soixante.

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À vrai dire, l’idée de diriger, depuis l’arrière-salle d’un café de la Place de la Bastille, les luttes mondiales des peuples, cette idée aurait été jugée ridicule. Il me semble que le groupe a toujours su l’éviter et qu’il en avait fait un point de principe. Il n’était pas question de diriger quoi que ce soit. Néanmoins, il y avait certainement une ambiguïté dans la définition du rôle qu’il s’assignait sagement, et qui était de coordonner, de mettre en rapport tous les mouvements, d’abord en essayant d’en donner un tableau d’ensemble, ensuite, concrètement, en favorisant des contacts entre eux. Mais coordonner, mettre en rapport, n’était-ce pas déjà centraliser et donc se donner un rôle directeur, alors que nous ne prétendions à rien de plus qu’à proposer une « orientation », comme le disait le sous-titre de la revue ? On en arrive ainsi à la question de l’organisation.

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C. Pagès : Comment formuleriez-vous aujourd’hui ce qui opposa Cornelius Castoriadis et Claude Lefort touchant cette question de l’organisation ?

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V. Descombes : Leur discussion sur cette question décisive a débouché sur une impasse. Je reviens plus bas sur ce point.

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C. Pagès : Le groupe s’était donné le nom de la revue qu’il publiait, « Socialisme ou barbarie ». À quoi identifiait-on cette barbarie ? La concevait-on de la même manière que Rosa Luxemburg qui, avec les luxemburgistes, avait la première employé cette expression pour indiquer l’alternative devant laquelle l’humanité se trouvait placée ?

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V. Descombes : À ce qu’il me semble, il y a eu sur ce point une évolution. Si l’on regarde les premiers numéros de la revue, une idée qui se dégage est que l’humanité vit sous la menace d’une troisième guerre mondiale, elle-même porteuse de toutes les monstruosités concevables, à l’image de celles des deux premières. D’autre part, dans la vie quotidienne, l’inhumanité qu’évoque le mot « barbarie » était celle de l’organisation aliénante du travail.

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Dans les années soixante, il s’agira de plus en plus de dénoncer le leurre d’une société de consommation.

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Nous avons eu une fois cette discussion. La question était : lequel, d’Huxley ou d’Orwell, a le mieux donné figure à la barbarie qui nous menace ? Je me souviens de Castoriadis disant que nous avions tendance à nous représenter la barbarie sous son jour répressif autoritaire, comme dans 1984, mais que la société oppressive qui se dessinait (avec l’abondance et le nouveau régime consumériste de l’économie) ressemblait peut-être à celle que met en scène Brave New World.

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C. Pagès : Et le « socialisme » auquel les militants de « SouB » travaillaient recevait-il une définition univoque ? Cette question engage celle de savoir le type de théorie du capitalisme que le groupe pouvait développer.

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V. Descombes : Au fond, les camarades qui avaient suivi Castoriadis avaient accepté de renoncer à interpréter le cours historique des choses à la lumière du matérialisme historique, tout en maintenant l’idée que le système social existant était travaillé par une contradiction fondamentale. Selon le dogme marxiste, cette contradiction est infrastructurelle : le conflit entre la croissance des forces productives et la forme des rapports de production doit provoquer tôt ou tard une crise finale du système tout entier. La nouvelle analyse générale que proposait Castoriadis en 1963 prolongeait en réalité le diagnostic porté par le groupe sur le processus de bureaucratisation dans les grandes organisations et dans la production de masse : il y avait un conflit, insoluble dans le cadre du système, entre, d’un côté, le besoin de faire appel à l’activité propre des gens (leur inventivité, leur sens pratique), et, de l’autre, la nécessité de les empêcher de développer cette activité dans un sens autonome, ce qui aurait détruit le système.

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À l’heure du new management et de l’ubérisation, cette analyse de Castoriadis me semble avoir conservé beaucoup de sa pertinence. Néanmoins, le contexte contemporain est différent, en raison de facteurs tels que la globalisation du marché du travail ou le développement des nouvelles technologies. Dans les années soixante, il allait encore de soi que l’unité économique élémentaire – celle pour laquelle nous défendions l’idée d’une gestion ouvrière – était l’entreprise au sens de l’usine (une usine non délocalisable), voire de l’atelier (dans lequel tout le monde a sous les yeux l’ensemble du processus de production assigné à cette unité).

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C. Pagès : Le groupe et sa revue avaient à l’époque un caractère assez confidentiel. Sans doute, à la suite de la révolution hongroise de 1956, le groupe gagna-t-il des militants attirés par l’analyse qui avait été faite dans la revue des conseils ouvriers. Néanmoins, sa diffusion restait très limitée. Plus tard, Mai 1968 et ses suites popularisèrent sans doute certaines idées de « SouB », faisant connaître davantage ce qu’avait été le groupe ou, du moins, contribuant à faire connaître certains de ses anciens protagonistes. Aujourd’hui, le groupe fait l’objet d’un regain d’intérêt. Peut-on parler pour autant à son sujet d’actualité ? Pour le dire autrement, les questions politiques qui sont les nôtres rejoignent-elles vraiment celles du groupe à l’époque et ces dernières perdurent-elles véritablement aujourd’hui ? Nos interrogations politiques présentes n’étaient-elles pas impossibles ou impensables à l’époque, si bien qu’en dépit de notre intérêt, de notre attachement, voire de notre fascination pour « SouB », son travail demeure en grande partie inactuel ?

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V. Descombes : Des questions qui se posaient alors, quelles sont celles qui se posent encore à nous ? J’en vois au moins deux.

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D’abord, la question dite « de l’organisation ».

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Comment construire une organisation militant pour un socialisme d’association plutôt qu’un socialisme d’État ? Un des grands principes dans le groupe était qu’un parti politique doit veiller à s’organiser lui-même sur le modèle qu’il préconise pour la société globale. Il doit donc être exemplaire. L’idée est que la manière dont fonctionnent des partis ou des organisations préfigure la manière dont ils gouverneront la société s’ils arrivent au pouvoir. Si leur fonctionnement est bureaucratique, la société qu’ils préparent, celle qu’ils souhaitent profondément, sera bureaucratique. Derrière cette question posée sur notre propre activité, il y avait donc en réalité la question de savoir si un régime de démocratie directe est possible.

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La question de l’organisation fait partie de ces thèmes qui ont été abondamment discutés, mais elle n’a pas trouvé de réponse ni dans le groupe, ni ensuite dans les écrits propres de Lefort et de Castoriadis.

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La position de Lefort a sa cohérence. Il refuse l’idée même de former un (nouveau) parti. Puisque notre critique fondamentale du système existant porte sur l’impossible séparation entre les tâches de direction et celles d’exécution, nous devons éviter tout ce qui reviendrait à nous ériger en direction autoproclamée du mouvement révolutionnaire. Le groupe ne doit donc pas prendre la forme d’un parti politique.

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Pourtant, si l’on poussait ce principe jusqu’à ses dernières conséquences, cela reviendrait à renoncer à toute action propre et à laisser d’autres collectifs prendre l’initiative. Un groupe qui refuserait de se donner une organisation devrait limiter son activité à faire circuler des idées ou des projets développés dans la société elle-même. Il ne resterait plus à attendre que cette société se mette en mouvement sous d’autres impulsions.

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La position de Castoriadis a aussi sa cohérence, du moins si l’on accepte son idée, qui est que la catégorie du politique se définit par le fait qu’il y a des situations dans lesquelles un groupe doit se faire communauté politique, donc assumer une décision particulière comme étant la décision du groupe. Il lui faut donc une organisation.

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Autre question qui reste actuelle, celle que pose l’articulation entre d’un côté les « questions sociales » (chômage, salaires, conditions de travail, etc.), et de l’autre ce qu’on appelle aujourd’hui les « questions sociétales » (les combats pour la « reconnaissance » des minorités plutôt que pour le pouvoir d’achat).

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Quand on regarde quels ont été les thèmes abordés dans la revue, on constate qu’elle a donné de plus en plus de place à des phénomènes d’actualité (en France et à l’étranger) qui préfiguraient Mai 68 : les conflits de générations (« révolte des jeunes », comme on disait alors), les mouvements des femmes, les crises de la transmission (malaise de l’université, querelles pédagogiques), la mise en question des institutions psychiatriques, etc.

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Aujourd’hui, on peut se demander si tous ces combats sociétaux n’ont pas contribué à l’atomisation de la société et à sa fragmentation. D’autre part, dans cette concurrence entre le social et le sociétal, quelle est la place des questions touchant à la qualité de la vie, aux conditions d’existence, au règne de la technique (nous lisions Ellul avec attention) ? Il ne s’agit là ni de revendications syndicales classiques, ni de réclamations intéressant des minorités, mais d’affaires qui concernent tout le monde et qui devraient intéresser tout le monde.

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C. Pagès : En dépit du temps écoulé depuis la dissolution de « SouB », qui a signé la dissolution d’un groupe militant révolutionnaire mais pas des discussions politiques qu’il a initiées ni de la production intellectuelle de ses grandes plumes, qu’est-ce qui vous rattache encore aujourd’hui à cette expérience de jeunesse ? Est-ce la forme d’une militance ? La rencontre avec la figure de Cornelius Castoriadis ? D’autres choses encore ?

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V. Descombes : J’aurais du mal à distinguer dans ma tête ce que j’ai appris grâce au groupe de ce que j’ai pu recevoir de Castoriadis lui-même, lorsque je l’ai revu par la suite. Ayant quitté Paris en 1967 pour rejoindre mon poste en province et ensuite pour remplir mes obligations militaires dans la coopération, je l’avais perdu de vue, mais j’ai retrouvé le contact avec lui en 1979, à l’occasion de sa réponse à l’envoi que je lui avais fait d’un livre dans lequel je lui consacrais quelques pages, d’ailleurs trop brèves à son goût (Le Même et l’autre, 1979).

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De toutes ces rencontres, j’ai tiré l’idée que j’ai eu l’occasion, grâce au groupe, d’envisager des questions que je range en trois classes.

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Il y a d’abord des questions qui ont été posées dans le groupe et qui ont reçu une réponse, ou du moins un début de réponse, dans les analyses publiées dans la revue. Il s’agit avant tout des questions que l’on devait se poser alors sur la nature du régime soviétique ou celle du régime chinois, donc plus généralement sur le contenu d’un programme socialiste. Les analyses en termes de classes sociales que Castoriadis et Lefort ont avancées dès la fin des années quarante resteront, même si elles ne rendaient compte qu’en partie des phénomènes totalitaires en Europe, ou même du seul système soviétique. Pour le groupe, les événements de 1956 en Pologne et en Hongrie étaient avant tout des épisodes dans l’histoire du mouvement ouvrier mondial. On croyait que l’effondrement des régimes communistes, quand il aurait lieu un jour, serait le fait d’une insurrection des travailleurs. La dimension nationale de ces révoltes de 1956 n’était pas suffisamment prise en compte.

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D’autre part, je crois qu’il y a quelque chose à retenir de l’idée que le système capitaliste pratique une sorte de double injonction : soyez autonomes et inventifs, mais dans les conditions qui vous sont fixées, autrement dit, soumettez vous de vous-mêmes à l’exigence de productivité. On se heurte ici à une contradiction inhérente à un système social qui doit fonctionner comme un système tout en étant fondé sur le principe de l’individualisme.

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En second lieu, il y a des questions qui ont été posées dans le groupe, mais auxquelles ce dernier n’a pas su répondre. Avant tout la question dite de l’organisation, déjà rencontrée plus haut. Ce qui veut dire : la question que pose à un groupe, pris collectivement, la nécessité de se donner une organisation qui fasse de lui un groupe politique, c’est-à-dire un groupe qui, dans une situation donnée (qu’il n’a pas choisie), doit se fixer une ligne d’action collective ou bien disparaître. Cette question est celle du politique comme tel, c’est-à-dire des nécessités que doit accepter quiconque veut avoir une activité politique.

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À cette question, le groupe « SouB » n’a jamais réussi à donner une réponse satisfaisante, ce qui veut dire que sa réflexion sur le politique était inaboutie. À mon avis, l’extraordinaire épisode de Mai 68 a amplement confirmé ce diagnostic. D’abord, les membres dispersés du groupe ont pu croire qu’on y était, que le soulèvement que nous avions annoncé était en train de se produire. Ensuite, il a fallu réviser ce premier jugement, et rendre compte d’une façon ou d’une autre du reflux général et finalement, à plus long terme, de l’échec du mouvement de Mai.

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Il est vrai que sur les nécessités inhérentes au politique comme tel, Castoriadis a avancé des idées plus convaincantes dans ses séminaires sur la Grèce, notamment lorsqu’il insiste sur la différence entre un pouvoir exécutif (administration) et un pouvoir gouvernemental (voir son séminaire de 1984-1985 publié sous le titre Thucydide, la force et le droit). Contrairement à ce que professent certains théoriciens et à ce que suggère faussement le terme même de « pouvoir exécutif », il est strictement impossible qu’un pouvoir gouvernemental se borne à exécuter les lois et les injonctions du pouvoir législatif érigé en unique souverain.

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À noter que les mouvements sociaux récents (« Indignés », « Nuit debout », « Gilets jaunes ») n’ont pas trouvé le moyen d’échapper à la malédiction de l’horizontalité érigée en principe de fonctionnement collectif. Et ce ne sont pas les théoriciens contemporains de la démocratie directe qui pourront leur donner ce moyen, car ils paraissent se satisfaire de réduire l’action politique à la protestation.

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Enfin, il y a des questions qui n’ont pas été posées ou ne l’ont pas été avec suffisamment de sérieux, peut-être parce que cela était difficilement envisageable à l’époque, peut-être parce que le groupe n’était pas parvenu à se défaire de ses préjugés idéologiques.

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J’en mentionnerai une qui me paraît très actuelle. Quelle est donc la psychologie morale que suppose le projet d’autonomie que nous défendions ? La psychologie morale, c’est-à-dire l’ensemble des ressorts psychologiques, des motifs habituels et des vertus que suppose l’engagement politique et personnel dans un projet général de gouvernement de soi, tant collectif qu’individuel. Cette psychologie apparaît très exigeante : pour que disparaisse le besoin d’une direction extérieure, il faut des individus extrêmement socialisés, capables d’exercer sur eux-mêmes une forte discipline. Est-ce que les contemporains seront à la hauteur ? Étions-nous nous-mêmes à la hauteur ? Déjà, avant 68, se posait à nous la question de savoir pourquoi les gens préféraient la consommation, le divertissement et la civilisation des gadgets aux perspectives exaltantes de liberté que nous défendions (en gros, l’autogestion, comme on a dit après 68). Nous disions : c’est la faute à la « privatisation », laquelle est un effet de l’aliénation par le système. Mais dire « aliénation », c’était mettre un mot sur le phénomène à expliquer (à savoir, l’écart entre ce que les gens auraient dû penser et ce qu’ils pensaient effectivement), ce n’était pas l’expliquer. Il est vrai que certains parmi nous croyaient que cette explication serait fournie par la psychanalyse freudienne, ce qui revenait à traiter l’écart en question comme une anomalie et non comme un trait de la nature humaine. Castoriadis aimait à citer Rousseau sur le peuple anglais qui n’est libre que durant le temps de l’élection des membres du Parlement : « sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien » (Contrat social, III, XV). Mais des individus réels peuvent-ils être souverains 24 heures sur 24 ? C’est le même Rousseau qui écrit : « on ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques » (ibid., III, IV). La démocratie directe ne peut être qu’intermittente, il est impossible de siéger en permanence dans des assemblées générales, ou même dans des commissions. Lorsque celles-ci se prolongent, elles tendent à devenir le lieu des combines. Les gens sont fatigués, ils rentrent chez eux, et la place est alors libre pour toutes les manipulations, comme nous en faisions l’expérience à l’époque dans les assemblées générales de l’UNEF, vite noyautées par les communistes ou les trotskistes.

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Finalement, des idées du groupe sur la démocratie, que retenir ? Il me semble que c’est Castoriadis qui l’a le mieux dit quand il a proposé cette définition du régime démocratique : c’est le régime de ceux qui ont compris qu’il n’existe pas de recours contre soi-même. « La démocratie est le régime politique où l’on n’a à craindre que ses propres erreurs et où l’on a renoncé à se plaindre de ses malheurs » (La Cité et ses lois, Éditions du Seuil, p. 203).

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Autrement dit, la démocratie est le régime dans lequel on accepte d’être responsable de soi-même, et par conséquent dans lequel on peut s’en donner les moyens.

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Cette définition est de la plus grande actualité, car nous vivons des temps oligarchiques. Partout en Europe, on observe le phénomène de ce qu’on a fort bien appelé « la sécession des élites », d’où l’opposition entre ceux qui sont somewhere et ceux qui sont anywhere, pour parler comme David Goodheart. Nos politiques paraissent trouver normal de nous dire que les décisions importantes se prennent ailleurs que dans notre Parlement ou notre Gouvernement.

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Lorsque se présentent des situations qui appellent une décision politique de la part de notre gouvernement – crise de l’emploi, crise migratoire, etc. –, nous entendons les politiques que nous avons élus dire que ces problèmes ne sont pas de leur ressort, qu’il faudra les traiter au niveau des instances européennes. Mais, dans ces conditions, qui doit répondre des politiques qui sont effectivement menées (y compris lorsque cette politique consiste à ne rien décider, comme cela arrive souvent) ? D’où la situation présente, que l’on présente parfois comme une crise de la représentation (les gens n’accepteraient pas d’être représentés) alors qu’elle est bien plutôt une crise de la démocratie (les gens se plaignent de ne pas être représentés là où les décisions effectives se prennent).