De siècle en siècle : le régime à tout prix ? Coup d’œil sur quelques évocations du régime dans l’histoire des pratiques médicales

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De siècle en siècle : le régime à tout prix ? Coup d’œil sur quelques évocations du régime dans l’histoire des pratiques médicales

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Le régime fait partie de ces thèmes récurrents qui nourrissent une littérature théorique comme une presse de circonstance. De régime, il en est question dans des ouvrages médicaux et paramédicaux, dans des livres d’histoire, de philosophie, mais aussi dans les magazines (dits « féminins »). Que faire d’une notion qu’un philosophe comme Paul Ricœur pourrait qualifier de « concept-valise » (comme il le fait pour celui de crise) ? Articulant théorie et pratique, compétence professionnelle (le savoir d’un médecin, d’un nutritionniste) et expérience personnelle (ce que chacun décide de faire, les choix qu’il opère), histoire et actualité ou encore tradition et modernité, le régime offre une panoplie d’orientations possibles et invite à faire couler l’encre : les plumes d’hier comme les imprimantes d’aujourd’hui.

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Notre parti pris consiste, sous la forme d’un coup d’œil, à revisiter certaines dimensions propres à cette notion à travers quelques périodes dans l’histoire de la médecine, de la maladie et de la santé.

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Prends soin de toi !

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« Ce que tu manges, ce que tu bois en plus de ce qui est nécessaire à ta santé, constitue autant de crédit supplémentaire à l’avancement de la maladie et de la mort ». Cette philosophie de la vie, qui réunit en un sort commun régime et équilibre, est formulée par Luigi Cornaro dans son livre, De la sobriété. Conseils pour vivre longtemps, 1558. Ce livre sera un best seller, connaissant de nombreuses rééditions jusqu’au XVIIIe siècle, recommandé par des générations de médecins alors même que les conseils de cet honnête homme qui a frôlé un centenaire bien rare à l’époque, visant à faire de chaque personne qui les suit le médecin de lui-même, aurait dû avoir pour conséquence de mettre au chômage bien des membres de cette profession. En effet, une prudence sans faille et un jugement avisé exempteraient chacun de tout recours à un médecin. Avant comme après Cornaro, une gamme d’injonctions allant de la bienveillance à la menace en passant par toutes les nuances de la prudence n’a cessé de scander les discours du soin, évoluant en un entrecroisement moral et médical. Pourtant, que reste-t-il de commun entre le siècle de Cornaro et le nôtre ? L’histoire des hommes est celle de leurs métamorphoses, et cela, dans tous les domaines de la vie sociale, des sciences, de la politique ; mais, traversant tous ces changements – ceux qui caractérisent l’évolution de la médecine depuis une conception humorale contemporaine de Cornaro à une approche expérimentale avec Claude Bernard trois siècles plus tard – quelques constantes sèment leurs occurrences au sein des discours de la santé et de la maladie, à l’instar du régime. Philosophie de l’existence, pensée et pratique médicales, pratiques de soin, arsenal de mesures préventives, thérapeutique ou encore souci de se préserver en toutes circonstances : le régime s’impose comme une boussole de l’existence depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

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Rapporté à l’équilibre, le régime ne saurait, en lui-même, définir une spécificité de l’homme. Après tout – et nombreux sont les chercheurs en éthologie à le dire – tout animal détermine naturellement l’alimentation qui lui convient le mieux. De même que fuir la douleur et rechercher le plaisir est instinctivement partagé par une communauté significative d’espèces vivantes, le régime, comme aptitude à choisir un mode de vie et une nourriture la plus adéquate à sa propre nature ne peut, à première vue, constituer un attribut distinctif de l’humain. Cependant, il s’agit d’une notion à l’intersection entre plusieurs champs de savoirs et domaines d’activités : technique, science, effort physique, médecine, philosophie, il est une composante dynamique et fondamentale de la connaissance de soi. Il est alors loisible d’énoncer que cette notion de régime constitue un aiguillon incontournable de tout discours sur le soin, qu’il oscille du côté du « care » ou bien de celui du « cure » pour reprendre l’actuelle terminologie récemment devenue à la mode.

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Le régime est un objet d’histoire, comme l’a montré par exemple Vigarello, de médecine, ce qu’ont montré des générations de médecins dans le contexte d’une médecine dite pré-scientifique, un objet récurrent des médias, ce qu’atteste une presse grand public estivale… L’objectif de cet article est donc d’évaluer comment le régime dit quelque chose de l’humain : comment ses évolutions, ses métamorphoses, rendent compte d’une évolution de l’homme pris dans son individualité, dans son intimité, vers l’homme social, comment le régime passe de l’ordre d’une santé individuelle inscrite dans une relation protocolaire entre le médecin et son patient, à celui d’une santé publique, enjeu d’une régénération politique et sociale. Les métamorphoses du régime parlent bien de celles de l’homme. Les discours formulant une injonction au régime traduisent une série évolutive de modalités visant à réaliser une humanité en l’homme ; ici, être humain, c’est savoir se comporter, c’est savoir affronter des situations, c’est savoir s’adapter. Ces évocations disent aussi une périodisation, nous conduisant de l’Antiquité hippocratique au début du XIXe siècle. Est-ce à dire que la suite ne mérite nulle autre prise en compte ? Que les évocations contemporaines du régime ne relèvent que de la mode et de l’affichage médiatique ? Pourquoi ne pas prendre au sérieux ces retours périodiques au régime ? S’agit-il d’un retour de l’ancien régime, d’une résurgence d’un passé datant d’avant la médecine empreinte de rationalité et de froideur scientifique ? L’un des enjeux liés aux discours du régime réside aujourd’hui dans un tiraillement permanent entre une posture du patient comme objet de recommandations médico-politiques (ne pas fumer, ne pas boire, et ainsi de suite) et un processus de constitution de ce même patient en sujet apte à évaluer, sans recours à quelque médecin ou institution, ce qui est le mieux pour lui, tel un « Cornaro » remis au goût du jour.

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Nous verrons donc, en un premier temps, comment le régime exprime une aptitude de l’homme à se réfléchir, à puiser en lui-même une force intérieure, corollaire de la vertu chère aux stoïciens. Le régime relève d’une médecine archaïque qui est la médecine la plus immédiatement humaine : l’homme, dans ce contexte, convoque thérapeutique et philosophie pour choisir l’existence qui lui convient le mieux. Néanmoins – et ce sera le deuxième temps – conduire sa vie s’inscrit dans un ensemble de pratiques relevant d’une politique : se gouverner soi-même. Mais le gouvernement de soi-même réfère à un gouvernement extérieur, supérieur, et la loi intérieure renvoie toujours à une loi extérieure. Lorsque le régime individuel de vie rencontre le régime politique et institutionnel, la question se pose de l’ambivalence de ses finalités, questionnement qui nourrira le troisième temps.

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La quête du régime exprime un désir d’autosuffisance, certainement catalysé dans un enjeu contemporain de complexification des liens, notamment de ceux qui sont censés relier le patient avec le médecin et l’institution médicale dans son ensemble.

1 - La natura medicatrix

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Le régime, dès l’Antiquité, est une notion qui se situe à l’intersection entre l’action humaine et la puissance exercée par les phénomènes naturels. Une telle notion oblige à penser l’homme en même temps que la nature, l’homme pris dans son environnement naturel. Cette approche trouve l’une de ses origines, assurément, dans le corpus hippocratique et suit une acception qui connaît peu de changements jusqu’au XVIIIe siècle. Il est une affaire de médecine, de philosophie et de grammaire. Si cette acception n’est pas retenue de manière centrale dans notre article, il convient néanmoins de le rappeler. Peut être pris en exemple un dictionnaire aussi conséquent que continue à l’être L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui, au milieu du XVIIIe siècle, s’impose pour bien des termes comme un véritable témoin de leur évolution, entre signifiants issus de la tradition et sémantique liée à la modernité. Tel est le cas pour « régime », terme pour lequel deux entrées sont proposées. Une première entrée appartient à la rubrique « grammaire » et fait l’objet d’un article conséquent qui commence par rappeler que le régime « vient du latin regimen, gouvernement : il est employé en Grammaire dans un sens figuré, dont on peut voir le fondement à l’article gouverner. Il s’agit ici d’en déterminer le sens propre par rapport au langage grammatical » (Beauzée, vol. XIV, p. 5). Ici, le régime pose la question de la convenance dans l’économie des rapports entre verbes, noms et compléments. Cette idée de convenance se retrouve dans la deuxième entrée de ce même dictionnaire : « C’est la pratique qu’on doit suivre pour user avec ordre et d’une manière réglée, des choses dites dans les écoles non-naturelles ; c’est-à-dire de tout ce qui est nécessaire à la vie animale, et de ce qui en est inséparable, tant en santé qu’en maladie. Voyez non-naturelles, choses. Cette pratique a donc pour objet de rendre convenable, de faire servir à la conservation de la santé l’usage de ces choses ; de substituer cet usage réglé à l’abus de ces choses qui pourrait causer ou qui a causé le dérangement de la santé, l’état de maladie ; par conséquent de diriger l’influence de ces choses dans l’économie animale, de manière qu’elles contribuent essentiellement à préserver la santé des altérations qu’elle peut éprouver, ou à la rétablir lorsqu’elle est altérée. Voyez santé et maladie » (vol. XIV, p. 11).

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Deux idées méritent d’être soulignées : dès le Ve siècle avant notre ère, le régime occasionne deux ensembles de réflexions et d’interrogations sur la nature de l’homme et sur l’homme au sein de la nature. La première idée énonce que l’homme ne peut être médicalement appréhendé en dehors d’un milieu, non pas au sens que Claude Bernard confèrera à ce terme en parlant de « milieu intérieur », mais au sens premier et général de milieu naturel. La deuxième idée porte sur la distinction entre le naturel et le non naturel, dont les relectures successives, comtienne, durkheimienne et canguilhemienne, se traduiraient par une distinction entre le normal et le pathologique. En quoi le régime dit quelque chose de significatif sur l’emprise du milieu sur l’homme ? Et en quoi est-il porteur de transformation et de préservation ?

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Si l’anthropologie est une notion qui n’est explicitement théorisée et conceptualisée qu’à partir du XVIIIe siècle, issue du lexique germanique, et utilisée par les médecins (Ernst Platner) et les philosophes (Kant), la médecine antique propose une anthropologie archaïque décisive pour dresser un portrait de l’homme en santé et en maladie. Le corpus hippocratique qui constitue l’un des plus volumineux durant toute l’Antiquité grecque et romaine, qui sera traduit et sans cesse discuté par les Arabes puis jusqu’à l’âge classique au moins, se livre à une investigation approfondie des caractères physiques et moraux propres à l’homme. Un seul ouvrage, attribué à Hippocrate lui-même, mérite notre attention, car il restera, jusqu’au milieu du XIXe siècle, un véritable livre de chevet pour les médecins : Air, eaux, lieux. L’auteur propose une étude des hommes tels qu’ils sont marqués par le milieu naturel dans lequel ils vivent, affectant de manière profonde le physique comme le moral. Émerge une doctrine de l’homme et des maladies qui confère une existence conceptuelle à l’idée de milieu : climat, région, mœurs, coutumes… Être, exister, c’est donc d’abord être imprégné par un ensemble de facteurs environnementaux. Juan Huarte dans son Examen des esprits pour les sciences, où sont montrées les différences d’esprits qui se trouvent parmi les hommes, et à quelle sorte de Sciences chacun est propre en particulier en 1645, et Montesquieu dans L’Esprit des lois en 1748, dont l’une des thèses fondamentales établit que toute loi est toujours relative à un milieu déterminé, puisent dans cet héritage hippocratique et néo-hippocratique. Les préceptes de santé prennent, chez le médecin de Cos, la forme aphoristique qui inspirera bien des successeurs à l’image du médecin hollandais du XVIIe siècle, Hermann Boerhaave. Or cette présentation permet de formuler des recommandations aussi courtes que sobres même si, parfois, leur concision prête à des ambigüités dans leur interprétation. Pour être à même de bien cerner l’origine et la nature d’une affection « On remarquera la constitution innée, le pays, les habitudes, l’âge, la saison, la nature de la maladie, son état, et de rémission, qu’elle se termine ou non » (Aphorisme 4, trad. Mercy, 1821). De telles recommandations s’adressent, bien sûr, en premier lieu au médecin, mais elles parlent aussi à l’homme avisé, mais également au malade lui-même. Quelques règles sont ainsi communes aux hommes, bien que perfectionnées par les médecins, telles que l’art de l’observation, de l’analyse, du discernement et le sens de la précaution.

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Le premier modèle – premier au sens arithmétique comme ontologique – est celui de la nature : natura medicatrix. Cette écoute de la nature n’est pas le seul apanage des médecins, parce que la connaissance ne connaît pas les frontières réparties sous la forme de champs disciplinaires strictement délimités : les écoles de médecins sont également des écoles de philosophes. En attestent les paroles suivantes tenues par Sénèque dans son De vita beata :

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Du reste, d’après le grand principe de tous les stoïciens, c’est la nature que je prétends suivre : ne pas s’en écarter, se former sur sa loi et sur son exemple, voilà la sagesse. La vie heureuse est donc une vie conforme à la nature ; mais nul ne saurait l’obtenir, s’il n’a préalablement l’âme saine et en possession constante de son état sain ; si cette âme n’est énergique et ardente, belle de ses mérites, patiente, propre à toute circonstance, prenant soin du corps et de ce qui le concerne, sans anxiété toutefois, ne négligeant pas les choses qui font le matériel de la vie, sans s’éblouir d’aucune, et usant des dons de la Fortune, sans en être l’esclave. (De la vie heureuse, trad. Baillard, Paris, 1834).

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Loin de n’être que passivité, suivre la nature exige de la connaître, de l’appréhender par le biais du logos. C’est donc une quête permanente de la nature, largement déclinée, permettant à chacun de se connaître soi-même tout en appréhendant en connaissance de cause les phénomènes propres au milieu dans lequel il évolue : la connaissance du climat dicte les opportunités pour chaque activité, l’observation de l’air informe sur les risques épidémiques, l’étude des plantes ouvre la porte d’une pharmacopée adaptée, rien ne doit être laissé au hasard. Cette exigence médico-philosophique pour reprendre une formule de Jacky Pigeaud (Les Maladies de l’âme à l’âge antique), de se conformer au modèle de la nature, va de pair avec le souci à l’origine de toute pratique de soin, de toute médecine et de tout régime, de distinguer entre naturel et non naturel, entre santé et maladie ou encore entre normal et pathologique. Ce qui définit les conditions d’une vie humaine acceptable doit correspondre aux distinctions proposées par Galien (De oculis), vraisemblablement antérieures à lui et qui imprègneront les pratiques de soin du point de vue médical jusqu’au XVIIIe siècle : les choses naturelles, les choses non-naturelles et les choses contre-nature. Les choses naturelles correspondent aux éléments, tempéraments, parties, humeurs, esprits, facultés, tout ce qui concourt à former le physique de l’homme ; dans les choses non-naturelles, on trouve l’air, la matière des aliments et de la boisson, le mouvement et le repos, le sommeil et la veille, ce qui est retenu dans le corps et ce qui en sort, et les affections de l’âme : ces choses concernent toutes les actions de l’homme en vue de conserver la santé ; lorsque ces actions font l’objet de mauvais usages, produisant un effet contraire au bien, on les nomme choses contre-nature : les maladies, leurs causes et leurs symptômes. Il faudrait un développement plus étendu pour examiner avec rigueur comment ces distinctions se retrouvent dans les discours et les pratiques médicales, mais elles imprègnent assurément un ensemble de conceptions médico-philosophiques décrivant en quoi doit consister une « vie bonne » chez tout être humain, en lien avec l’idée d’un équilibre qui, comme l’évoque Gadamer, constitue un fil à plomb de la médecine, en régulant « la variation des événements » (Philosophie de la santé, trad. M. Dautrey, 1998, p. 48). Mérite d’être retenue, une oscillation du discours médical quant au statut même de la maladie : ce qui arrive, qui doit arriver, mais qui ne devrait pas se produire. L’idée de « contre-nature » ne renvoie pas ici à une dimension artificielle de la maladie, ni même surnaturelle (on ne reprendra pas l’idée de la punition divine généralement peu pertinente pour caractériser la pensée médicale antérieure à l’événement de sociétés laïques), elle désigne le surgissement humain au sein de l’ordre naturel dans la mesure où c’est bien l’homme qui, faisant un mauvais usage de ce que lui apporte la nature, corrompt en quelque sorte l’ordre naturel. Le « contre-nature », c’est le déséquilibre, et celui-ci provient d’une mauvaise gestion des besoins et des demandes du corps, généralement par ignorance plus que par vice. Alors que la médecine se donne pour visée le rétablissement de la santé, soit un retour à l’équilibre, le régime et les pratiques de soin qui lui sont liées, de même que l’hygiène doivent prévenir et anticiper toute perturbation. La pensée médicale, autant si ce n’est avant la philosophie, instruit l’idée d’un libre arbitre puisque c’est à chacun, sujet de lui-même, d’apprécier ce qui convient le mieux à son équilibre.

2 - Le régime : une auto-médecine ?

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En quoi figurerait comme une exigence du régime la nécessité d’être médecin de soi-même ? Le médecin de soi-même, titre d’un ouvrage important d’Évelyne Aziza-Shuster (1975), est un thème qui scande depuis l’Antiquité les rapports de l’homme à la médecine et, plus globalement, aux pratiques de soin. Une telle ambition n’a pas disparu aujourd’hui mais ses motivations se sont, pour ainsi dire, inversées. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, c’est l’insuffisance des dispositifs de prévention et de réparation propres à l’univers médical qui pouvait générer une démarche d’auto-médecine. La méfiance envers les médecins, immortalisée par Voltaire qui ne voulait pas leur confier le peu qui lui restait de santé, la hantise des hôpitaux d’avant leur réforme et leur évolution en structures scientifiques (XIXe siècle), plus encore la rareté des médecins à l’échelle d’un pays comme la France étaient autant de facteurs favorisant, au travers de dictionnaires portatifs de santé, des manuels pour se soigner soi-même, en particulier pour des affections dont la gravité n’était pas avérée. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, une autre forme de méfiance se fait jour, envers le monstre froid que serait devenue l’institution médicale, et l’expression d’un désir de retourner à la nature, de ne pas dépendre d’une société jugée trop technique, de refuser une logique clientéliste. Mais c’est aussi au milieu de ce même siècle, en parallèle avec l’émergence d’une éthique médicale explicite, que s’est formulée, connaissant une importante montée en puissance, la revendication de faire de tout patient, de tout malade un sujet de lui-même. Ce sont autant d’éléments qui ont contribué à redonner corps à l’évocation du médecin de soi-même.

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Mais, avant d’être un idéal, une probable utopie, le « médecin de soi-même » relève d’une exigence de nature politique. C’est ici que le terme même de régime accuse pleinement son double sens : régime comme gouvernement et régime comme conduite de sa santé. Le régime instruit une philosophie de l’existence : savoir en toutes circonstances se gouverner. Il contribue à rendre effective une forme d’autonomie, mais cette dernière notion fait l’objet d’une évolution considérable entre les XVe et XVIIIe siècles. L’antiquité prescrit des régimes de vie – exemple médicaux et philosophiques (stoïciens) – pour parfaire une conformité de l’homme non seulement avec la nature, mais aussi avec la société : l’auto-régulation de chacun participe d’une régulation sociale vitale pour l’équilibre de toute la cité ; sur un tel point, un certain unisson caractérise un édifice hippocratico-aristotélicien. L’époque moderne régénère cette exigence du régime, insistant sur une conformité avec la société et sur une convenance morale : le régime doit policer l’homme. Si l’héritage de l’Antiquité prévaut dans l’écriture de nombreux ouvrages visant à conseiller les hommes quant à la préservation de leur santé, l’intervention du terme de « gouvernement » comme un peu plus tard de « politique » de santé, appliquée à une gestion individuelle de la vie quotidienne, tend à infléchir le discours dans le sens d’une exigence sociale et morale. Il faut rechercher un modèle comportemental ; d’où le succès du livre de Luigi Cornaro évoqué en introduction. Dans ce même sillage, Nicolas-Abraham de La Framboisière écrit un Gouvernement nécessaire à chacun pour vivre longuement en santé, (1600). L’auteur vante un livre écrit en français, qui s’adresse au « vulgaire » et qui se veut distinct d’une littérature jargonnante et absconse ; il justifie une pratique qui s’est effectuée de tout temps : le fait d’emprunter à ses prédécesseurs les propos sages et raisonnables. On y trouve le croisement de deux temporalités. D’une part, l’homme y est appréhendé au travers des distinctions héritées de Galien : les choses naturelles, non-naturelles et contre-nature, et les tempéraments liés aux humeurs (sanguin, phlegmatique, bilieux et mélancolique). D’autre part, il y est inséré dans un contexte qui a changé depuis l’Antiquité, fait de convenances et d’exigences renouvelées, à l’exemple des règles de beauté, de propreté et d’hygiène (Livre III, chap. 1 et 2).

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Les conseils de santé s’inscrivent dans une logique du savoir vivre. Le souci de soi est une composante majeure dans la distribution des règles de l’apparence. L’exigence de soin se mêle souvent à une exigence esthétique : la santé est du côté du beau ; ce qui est plaisant à regarder, à entendre, contribue indéniablement à élever l’esprit et à fortifier les défenses du corps. Un tel conseil, La Framboisière le donne aux personnes âgées dont l’humeur a tendance à s’assombrir : « Pour donner plaisir à leurs yeux, ils passeront le temps à voir de belles femmes, à regarder la variété des fleurs, la diversité des belles couleurs, et porteront toujours quelque précieuse bague, et, entre autres, saphirs et l’émeraude, pour ce qu’il n’y a point de couleur qui conserve plus la vue que le vert et le violet. » (ibid., chap. VII). Mais les enjeux relatifs à la recommandation de se gouverner soi-même ne se limitent pas à cette panoplie d’exigences. C’est à la fin du XVIIe siècle que se formule par intermittence le souci d’une santé publique, étendue à une population significative, motivée, notamment, par des enjeux économiques. La grande enquête sur les maladies du travail, recensant par corporations d’artisans les différentes formes de fléaux, est publiée par Bernardino Ramazzini en 1700. Une telle préoccupation s’inscrit dans un processus de reconnaissance, de valorisation croissante du travail. Les arts et les métiers font leur entrée dans le cénacle des sciences, de la philosophie, notamment avec l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert à partir de 1751. Avant que le tiers-états, du « rien » qu’il fut pendant si longtemps, aspire à devenir « tout », pour reprendre les mots de Sieyès à la fin de ce même siècle, la bonne santé de la production est assurément considérée comme un facteur déterminant pour le devenir de l’économie ; pour cela, il faut donc des artisans en bonne santé. C’est dans le cadre du débat sur la réforme des hôpitaux (Rapport Tenon sur l’Hôtel-Dieu) que se trouve formulée de manière explicite l’exigence d’une santé publique, et c’est dans ce contexte que, sans abandonner l’idée d’un gouvernement de soi, cette aspiration connaît un infléchissement sensible. L’hôpital moderne, s’exemptant de sa fonction d’hospice accueillant malades, miséreux, aliénés et autres « parias » de la société, sortant de son image de cour des miracles, deviendrait comme le restitue Foucault (Naissance de la clinique) un lieu au sein duquel s’institutionnalise la médecine comme science et comme corps professionnel juridiquement délimité. Ce nouvel hôpital qui, en fait, ne verra le jour qu’au début du siècle suivant avec la création des Écoles d’internat notamment, n’accueillant que de « vrais » malades, contribuerait à séparer les gens en bonne et ceux en mauvaise santé. Il serait cette « machine » à même de distinguer positivement le normal du pathologique, laissant aux personnes saines la charge de contribuer activement au développement et à la production de toutes les forces de la société. Dans ce contexte, la bonne santé exige une gestion rigoureuse : rester dans cet état implique de prévenir tout risque de dégradation.

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De l’ancien au nouveau régime, médecins, savants, philosophes et politiques se rejoignent parfois dans le projet de créer un homme nouveau, un homme régénéré. Se connaître soi-même revient comme une injonction à rechercher et à exploiter cette ressource précieuse qu’en des temps plus contemporains d’un Aristote l’on aurait peut-être appelé vertu. Cette régénération ne relève pas d’une pure formule stylistique. L’homme régénéré est celui qui, par son mode de vie, est à même de participer au grand mouvement de rupture d’avec les corruptions générées par les habitudes de l’ancien régime. À cette fin, trois objectifs doivent être remplis par chaque citoyen, comme le montrent Tissot dans son célèbre Avis au peuple sur sa santé, également Cabanis ou encore Lanthenas, théoriciens de l’idée de régénération de l’homme : sortir de la misère, de l’ignorance et de la maladie. Le travail, l’éducation et une médecine préventive qui se fonde en partie sur l’hygiène et le régime sont les réponses à ces trois enjeux. Le gouvernement de soi-même devient désormais un impératif national car celui dont il s’agit de prendre soin, au-delà de l’individu lui-même, c’est le citoyen. En écho avec la logique issue du Contrat social, celuiqui transgresse les lois se nuit à lui-même autant qu’à la Cité dans son entièreté, en une dynamique réflexive qui est instituée par le Contrat ; de même, celui qui ne prend pas soin comme il convient de son corps, de sa santé, nuit par là-même à la santé de la nation. L’un des gestes emblématiques d’une telle politique de régénération remet, paradoxalement, au centre des dispositifs thérapeutiques de prévention, une pratique ancestrale et funeste : la saignée. Il ne s’agit pas encore de donner son sang, puisque les techniques de la transfusion sont loin d’être maîtrisées à cette époque, mais de le réguler : la tempérance, tempérament modèle pour tout citoyen, pour tout individu, exclut un sang trop vif comme un sang trop pâle, trop rapide comme trop lent.

3 - L’exigence régulatrice

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Le sang, cette contribution vitale à toute la physiologie du vivant et de l’homme, oscillant entre révolution harvéyenne, résurgence humorale, entre science et mythe, exprime au plus haut point, dans ce contexte, l’exigence régulatrice qui prend corps avec l’émergence d’une nouvelle société. Le bon citoyen est celui qui va verser son sang. Deux occasions se présentent : la guerre et la saignée. Si la première évoque le sacrifice du citoyen devenu soldat, de la partie pour le tout, la deuxième renvoie à une logique de la prévention et de l’équilibre. La saignée se présente d’abord comme une question de physiologie ; elle renvoie à l’immense circuit hydraulique que constitue l’économie animale – porte d’entrée chirurgicale et thérapeutique de presque tous les médecins –, elle devient également au cours du XVIIIe siècle, une question de morale et de politique, question si sérieuse qu’elle tend à justifier une telle pratique jusqu’au XIXe siècle au moins (Certaines affections du sang se traitent encore, aujourd’hui, par des saignées, comme pour l’ématochromatose, une maladie qui se signale par un excès de fer dans le sang, et pour laquelle on recourt à quelques saignées qui, dans certains cas, peuvent aller jusqu’à une fois par semaine), afin de réguler le sang. Quelles vertus, à l’aube de l’avènement de la médecine expérimentale, trouve-t-on à la saignée ? Pour la tuberculose, le cancer, les fièvres ou encore l’épilepsie et l’hystérie, la saignée serait hautement recommandable. Elle facilite les mouvements des artères et du cœur, dont les contractions sont plus souples ; elle facilite l’absorption, favorise la nutrition, fait baisser la chaleur de la peau et facilite la respiration… tels sont certains des arguments avancés en faveur de cette pratique par Guersent (Adelon, Dictionnaire de médecine, 1827, vol. XIX, art. « saignée »). Cette argumentation est également relevée par Chantal Beauchamp (Le Champ et l’imaginaire médical, préface de Marc Ferro, Éditions Desclée de Brower, 2000).

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La saignée intervient donc dans les deux dimensions de la médecine que sont la thérapeutique et l’hygiène ; elle reste l’un des actes médicaux les plus usités dans un éventail considérable de cas de maladie. L’intérêt d’un questionnement épistémologique sur la perduration d’une telle pratique, bien au-delà des derniers souffles d’une médecine humorale, mériterait un développement à part entière. Ce qui peut déjà être constaté, c’est qu’une partie des raisons pour lesquelles la saignée perdure réside non dans les sciences médicales telles qu’elles existent entre la fin du XVIIIe siècle et les première décennies du siècle suivant, dans le contexte d’une médecine encore pré-bernardienne, mais dans les pratiques de soin liées à des habitudes, des cultures au-delà de la médecine stricto sensu.

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Le XIXe siècle est indiscutablement ce moment de rupture d’avec une conception intimiste du régime et de l’hygiène, où, comme le montre Michel Foucault (Histoire de la sexualité), se généralisent des politiques de contrôle. Le corps est objet de science au sein des hôpitaux universitaires, il est objet de contrôle en particulier pour les femmes. L’exigence régulatrice est multiforme et hétéroclite : enjeu médical, scientifique, économique et politique.

4 - Quels choix de vie ?

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Quelle conduite de vie, quelle pratique de soin adopter ? Telles sont les interrogations qui sont suscitées par la quête d’un régime. De telles questions ne sont nullement reléguées dans un passé révolu. Ainsi se retrouvent deux motivations déjà présentes du temps d’un La Framboisière : esthétique et thérapeutique.

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Si la médecine – science médicale, pratiques de soins, techniques – n’en a pas fini de connaître une révolution amorcée depuis maintenant presque deux siècles, si l’hygiène qui se met en place à la fin du XIXe siècle apparaît radicalement métamorphosée au regard des discours et des prescriptions qui la portaient auparavant, qu’en est-il du régime ? Un développement bien plus long, qui n’est pas l’objet du présent article, conduirait à resituer cette thématique dans un environnement urbain croissant, dans un temps qui est bien souvent celui de l’empressement, du court terme. Dans un tel cadre, les évocation précédentes d’un ancien régime pourraient résonner en un écho approximatif avec les conseils qui alimentent régulièrement – tel un air nostalgique – les pages de magazines, surtout peu avant l’été, là où conseils pour un régime sain cohabitent avec une revue des différents philosophes de l’Antiquité ; on y voit généralement des ventres plats et des visages épanouis et ensoleillés voisiner avec le buste d’un de nos sages antiques…

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Ces quelques développements ont porté sur les acceptions originaires du régime et de leurs déclinaisons dans les champs de la morale et de la politique. Cet article peut être lu comme un coup d’œil sur des éléments d’histoire du régime, coup d’œil mais aussi clin d’œil, car ce que nous dit l’histoire d’un phénomène, l’histoire d’une pratique, peut contribuer à nourrir un regard critique sur l’état présent. L’état du régime actuellement connaît, en apparence, une oscillation entre surconsommation et retour à la nature, autant d’excès, autant de défauts qui hypothèquent une appréhension équilibrée de ce que pourrait être un régime, débarrassé de tout discours culpabilisant : le régime ne devrait être ni un sacerdoce, ni un luxe. Entre les deux, une gamme reste à trouver, à condition que le piano soit accordé.


Bibliographie

  • Adelon, Béclard, Biett, Dictionnaire de médecine, Paris, Éditions Béchet jeune, 1821-1828.
  • Aziza-Shuster, Évelyne, Le Médecin de soi-même, Paris, Éditions des Presses Universitaires de France, 1972.
  • Beauchamp, Chantal, Le Sang et l’imaginaire médical, histoire de la saignée aux XVIIIe et XIXe siècles, préface de Marc Ferro, Paris, Éditions Desclée de Brouwer, 2000.
  • Cornaro, Luigi, De la sobriété. Conseils pour vivre longtemps, 1558, texte présenté par Georges Vigarello, Éditions Jérôme Millon, 1991.
  • Diderot, d’Alembert, Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres ; édition de 1751-1780, art. « Régime » (vol. XIV).
  • Foucault, Michel, Naissance de la clinique, Paris, Éditions des Presses Universitaires de France, 1963, Histoire de la sexualité, La volonté de savoir, Paris, Éditions Gallimard, 1976.
  • Galien, Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales de Galien, trad. sur les textes imprimés et manuscrits, accompagnées de sommaires, de notes […] précédées d’une introduction ou étude biographique, littéraire et scientifique sur Galien, vol. 1 Daremberg, Charles (trad.), Paris, J.-B. Baillière, 1854-1856.
  • Huarte, Juan, Examen des esprits pour les sciences, où sont montrées les différences d’esprits qui se trouvent parmi les hommes, et à quelle sorte de Sciences chacun est propre en particulier, trad. de Charles de Vion (seigneur de Dalibray), Paris, J. Le Bouc, 1645.
  • Hippocrate, Aphorismes et Prognostics d’Hippocrate, trad. M. Bosquillon, Paris, Crochard, 1814. La Framboisière, Nicolas-Abraham de, Le Gouvernement nécessaire à chacun pour vivre longuement en santé, avec Le Gouvernement requis en l’usage des eaux minérales, tant pour la préservation, que pour la guérison des maladies rebelles, Paris,1608.
  • Pigeaud, Jackie, Maladie de l’âme. Étude sur la relation de l’âme et du corps dans la tradition médicophilosophique antique, Paris, Éditions Les Belles lettres, Paris, 1981.
  • Ramazzini Bernardino, Essai sur les maladies des artisans, 1700, trad. du latin avec des notes et des additions par M. de Fourcroy, Paris, Moutard, 1777.
  • Sénèque, De la vie heureuse, trad. Baillard, Paris, Éditions Hachette, 1834.
  • Tissot, Samuel Auguste André David, Avis au peuple sur sa santé, ou Traité des maladies les plus fréquentes, par M. Tissot, […] Nouvelle édition, augmentée de la description et de la cure de plusieurs maladies, et principalement de celles qui demandent de prompts secours. Ouvrage composé en faveur des habitants de la campagne, du peuple des villes, et de tous ceux qui ne peuvent avoir facilement les conseils des médecins, Paris, P.-F. Didot le jeune, 1762.

Plan de l'article

  1. 1 - La natura medicatrix
  2. 2 - Le régime : une auto-médecine ?
  3. 3 - L’exigence régulatrice
  4. 4 - Quels choix de vie ?