Le tas de sable

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Le tas de sable

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Je ne vais pas parler de la manière dont se déplace l’enseignement de la philosophie de l’université à l’école d’art mais plutôt de mon expérience en décrivant ce qu’est ma façon de faire. Or elle consiste, dans chacun de mes cours, à proposer une dramaturgie en m’appuyant sur le travail que je fais d’autre part. J’appartiens à un domaine qui est celui de la philosophie et c’est donc depuis ce lieu que j’envisage ou que je ramène à un moment ou à un autre les choses. Mais il faut dire que j’enseigne dans un endroit où les étudiants ne s’intéressent pas trop à ce domaine. Et puis il faut dire aussi qu’ils ne sont pas très patients, ni présents, ni tout à fait confiants ou respectueux pour certains de cette institution qu’on appelle le cours magistral. Enfin ils ont souvent d’autres choses plus importantes à faire : récupérer d’une soirée qui a eu lieu la veille, aller bavarder, rire, lire et surtout travailler dans leurs ateliers, et puis ils font aussi pour beaucoup un travail à côté de sorte qu’ils aménagent comme ils peuvent leur emploi du temps… C’est quand même à peu près cela la réalité de la situation. Or si j’ai la chance qu’ils viennent nombreux dans mes cours, c’est d’abord parce que je vais parfois les chercher dans leur atelier mais c’est aussi parce que je prends vraiment au sérieux mon travail – non pas mon rôle, mon emploi, ma fonction ou mon statut – mais mon travail et ce moment particulier. Et, comme je le disais, j’aménage la plupart du temps une dramaturgie en leur proposant plusieurs objets autour d’un même problème. Bien entendu, cela ne ressemble pas trop à ce qu’on fait traditionnellement dans un département de philosophie mais cela me ressemble assez. Je veux dire par là que je parle toujours de ce qui est important à mes yeux, en essayant à chaque fois de démontrer pourquoi j’aime une œuvre, un film, un livre, et j’expose ainsi comment je travaille en construisant à chaque fois une sorte d’espace où peuvent se rencontrer des mondes. Cet espace est une forme de la pensée. Et c’est sans doute dans cet espace un peu singulier qu’ils aiment venir pour s’y reposer ou y faire de nouvelles rencontres, trouver des figures, s’étonner d’un geste ou se confronter à des actes. Ma méthode consiste donc d’un côté, comme le font tous mes collègues, à présenter aux étudiants des objets qu’ils n’auraient sans doute pas rencontrés autrement, mais c’est toujours pour dire ce que j’en fais. Et puis il leur appartient ensuite de s’en ressaisir si cela les a touchés : de se servir de ces objets comme des points de repère et d’inventer à leur tour une façon de composer avec eux. Tout ça pour dire que je fais en réalité dans mes cours ce que je fais partout ailleurs lorsque j’interviens en inventant une certaine forme et en affirmant une position de la pensée. Voilà donc comment cela se passe pour moi mais, bien entendu, cet espace, il appartient en réalité à ceux qui le vivent, à ceux qui y passent, à tous ceux qui veulent se donner la peine de le partager.

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Or si je suis heureux d’enseigner dans une école d’art depuis maintenant plusieurs années, c’est aussi parce que la salle de cours n’est pas un endroit plus important que les autres. Elle n’est pas plus importante que la bibliothèque, la salle informatique, les couloirs, les ateliers techniques, une grande terrasse où on se retrouve souvent pour déjeuner quand il fait beau, pour parler ou pour fumer, elle n’est pas plus importante qu’une salle de montage ou qu’un atelier. C’est dans ces endroits où je passe précisément la plupart de mon temps à « enseigner ». Je ne le passe pas tant à faire des cours mais bien à circuler d’ateliers en ateliers en étant souvent accompagné par certains de mes collègues comme autrefois Hubert Marcelly et, aujourd’hui, Jean-Marc Chapoulie, Nicolas Tixier ou Didier Tallagrand pour découvrir et puis parler autour des projets, des films, des sculptures, des propositions ou des situations que fabriquent les étudiants. Et, bien sûr, j’apprends beaucoup de mes collègues mais aussi des étudiants. Ce que je cherche à dire, c’est qu’enseigner est au fond quelque chose d’assez mal défini y compris spatialement, quelque chose de suffisamment mal défini, de sorte qu’on peut toujours s’y prendre différemment, l’affirmer ou l’inventer autrement. Cela consiste la plupart du temps à parler, mais aussi simplement à être là, à faire attention à ce qui se passe, ce qui se dit, aux modes d’organisation, et surtout à faire attention aux formes qui apparaissent. Un de mes anciens collègues qui est un artiste que j’admire vraiment, Richard Monnier, passait tous les matins de très bonne heure dans l’atelier vide des premières années pour regarder ce qu’il y avait : des formes, des expériences, de petites découvertes – l’ordre et le désordre des situations qui s’y inventaient. Il est aujourd’hui à la retraite, et d’après ce qu’on m’a dit, il se rend tous les jours dans son atelier, un box pour voiture, pour y travailler. Il est assez peu invité à faire des expositions mais cela ne l’empêche pas de lire, d’écrire, et puis de faire toutes sortes d’expériences qu’il peut montrer à des amis ou dont il peut parler autour de lui. Alors nous avons là une manière de faire attention aux formes qui apparaissent, une manière comme il y en a beaucoup d’autres. Mais finalement, ce que je veux dire, c’est tout simplement que l’art m’intéresse dans ce lieu, dans une école – bien entendu, c’est aussi le cas dans les livres, les musées et partout ailleurs – mais il m’intéresse tout particulièrement dans ce lieu parce que j’ai le sentiment que c’est un moment de construction assez anonyme où il n’y a pas trop d’autres enjeux, et que j’y éprouve sans cesse des joies simples. Il m’intéresse parce qu’il s’agit d’une école et une école où finalement les choses sont suffisamment mal définies. Il m’intéresse enfin parce qu’il y a toutes ces situations, des expériences partagées, et que l’on y rencontre sans cesse des formes, des propositions, des objets. Voilà ce que j’avais à dire pour décrire sommairement les choses. Car il ne s’agit pas tant pour moi de dire comment l’enseignement de la philosophie se déplace ou bien ce que celle-ci déplace mais plutôt de parler des objets ou des situations que je rencontre.

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Aussi je voudrais à présent évoquer une de ces situations qui est vraiment triviale. Il s’agit d’une aventure qui est arrivée à quatre étudiants [1][1] Amandine Pichon, Hind Chahoub, Marion Raimbault et... qui partaient en stage pour Lisbonne, il y a des années, dans le cadre de la Triennale d’architecture. Si j’évoque cette histoire c’est parce que nous sommes plusieurs enseignants, à commencer par mon ami Naïm Aït-Sidhoum qui l’a exposée et dont je reprends ici littéralement l’argument et les conclusions [2][2] Il s’agit d’une conférence prononcée lors de la journée..., nous sommes plusieurs à penser qu’elle est significative de ce que l’on fait dans une école d’art que l’on soit philosophe ou pas.

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Ces étudiants étaient donc partis pour Lisbonne invités par un collectif d’architectes qui y menait à bien un projet. En fait, ils intervenaient un peu en marge de Lisbonne, à Cova, un village qui a été construit sans permis par une population de pêcheurs au début du siècle dernier. Et ce village conserve depuis de nombreuses spécificités puisqu’il est géré par une association dans laquelle se sont regroupés les habitants. C’est dans ce cadre que sont arrivés nos quatre étudiants. Or après avoir mené à bien leurs projets, ils ont tout à coup décidé de se rendre utiles. Car il y avait au cœur du village un terrain de sport jonché de sable et de bris de verre ce qui le rendait impraticable et même dangereux. Ces étudiants s’étaient alors mis dans la tête de le nettoyer entièrement et puis de repeindre les lignes du terrain pour rendre service à la collectivité. Ils avaient donc commencé par faire un grand ménage et se retrouvaient avec un tas de sable assez conséquent dont ils se sont débarrassés en le jetant dans des conteneurs à poubelle qui se trouvaient à proximité. Or dès le lendemain matin, des villageois sont partis à leur recherche pour s’expliquer avec eux. Car voilà : ce village ne bénéficie pas d’un système de collecte des déchets pris en charge par la puissance publique et les villageois se sont donc débrouillés autrement en sollicitant une société privée pour les ramasser. Or lorsque l’employé de cette société a découvert le sable et les morceaux de verre, il a laissé les choses en l’état parce que cela ne faisait pas parti du contrat et il a même menacé de ne plus venir si cela se renouvelait. C’est le président de l’association qui est venu gronder les étudiants en ayant toutefois conscience de leur bonne volonté et de leur naïveté. Pour réparer le tort qu’ils avaient provoqué, nos étudiants ont donc vidé le conteneur en reconstituant entièrement le tas de sable. Et ils se trouvaient alors embarrassés avec ce volume dont ils ne savaient que faire. Une villageoise leur a alors suggéré de le disperser sur la plage mais pour cela il leur fallait le tamiser pour en extraire le verre. Et c’est donc ce qu’ils ont commencé à faire en se rendant compte que cela leur prenait beaucoup de temps… Entre temps, toute cette histoire avait naturellement fait le tour du village : on y racontait qu’un groupe d’étudiants français, vraiment sympathiques mais aussi très naïfs passaient leur temps à tamiser le sable. C’est alors que vint une dame qui avait entendu parler de cette histoire pour leur demander de transporter le tas de sable en l’état, avec les bris de verre, sur la route qui menait à sa maison. La route était en effet truffée de nids de poule et ce tas allait permettre de combler ici et là les trous de cette route qui n’était pas entretenue. Et voilà que finalement tout rentrait à peu près dans l’ordre et que nos étudiants s’étaient rendus effectivement utiles. Il s’agissait ensuite pour eux de repeindre les lignes du terrain de basket ce qu’ils firent un samedi. Or pendant qu’ils le faisaient, ils se rendirent compte que, le week-end, ce terrain servait de lieu d’affrontement entre des bandes rivales du village qui se jetaient des cailloux et des bouteilles de verre vides. Tout s’expliquait donc clairement et ces adolescents étaient désormais là à attendre, un peu désœuvrés, sans pouvoir se livrer à leur activité préférée. Il se trouve que parmi eux, il y en avait un qui s’est particulièrement intéressé à l’activité de nos étudiants qui repeignaient le terrain, or c’était en réalité le plus terrible d’entre tous, c’était même la terreur du village et il était notamment craint pour les graffitis de pénis géants qu’il dessinait sur les murs des maisons. Peut-être à cause de son intérêt pour la peinture ou parce qu’il s’ennuyait, ce dernier s’est proposé d’aider nos étudiants, ce qui a quand même impressionné les gens dans le village. Après tout, si ce groupe d’étudiants étrangers un peu naïfs arrive à faire de leur pire délinquant un peintre, c’est que leur action n’était pas si négligeable. Mais il faut dire aussi que la terreur du village n’était pas très douée ou appliquée : les lignes qu’il traçait n’étaient pas droites et puis il y avait un peu partout sur le terrain des tâches de peinture qui témoignaient de sa maladresse. Alors le village avait un nouveau terrain de sport viable mais il faut aussitôt ajouter que ce terrain avait une apparence pour le moins étrange avec ces lignes irrégulières et des taches éparpillées.

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Voilà l’histoire – telle que nous l’ont rapportée nos étudiants livrés à eux-mêmes –, que je tenais à raconter pour conclure, celle d’une situation un peu burlesque, ridicule, où de jeunes gens qui voulaient bien faire ont finalement causé quelques soucis autour d’eux.

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On sait bien quelle est la méthode des architectes, des urbanistes, mais aussi plus généralement des gens qui parlent, pensent ou agissent pour le bien des autres. Bien souvent, ils ne font pas vraiment une expérience, ils ont plutôt généralement tendance à identifier un problème pour lequel ils ont déjà une solution toute prête. Ils importent ou imposent des problèmes pour pouvoir y répondre et, ce faisant, ils justifient de leur compétence et de la nécessité de leur activité au sein d’une collectivité. Une fois qu’on a identifié ce type de logique, et le présupposé sur lequel elle repose, il faut bien en tirer quelques conclusions : ces gens et le monde qu’ils amènent avec eux sont parfaitement inutiles en réalité. Nos étudiants sont arrivés de la même manière en voulant se rendre utiles mais ils ont fait les choses de travers. Ils arrivaient avec une solution toute prête mais en réalité ils ont inventé un problème qui a la forme matérielle d’un tas de sable. Car ce tas de sable est une forme. Bien entendu, ce n’est pas une œuvre d’art, ce n’est pas une proposition d’urbanisme ou d’architecture, ce n’est pas de la philosophie et encore moins un traité concernant la politique, mais pourtant ça nous parle de tout cela en même temps. Ils n’ont pas résolu ou répondu à un problème de sculpture mais entre le grand nettoyage d’un terrain de sport et ce tas de sable qui voyage de lieu en lieu comme un supplément encombrant pour finalement remplir des trous sur une route, nous avons manifestement une forme. Ils n’ont pas vraiment aidé cette population qui n’avait d’ailleurs pas besoin d’eux, mais ils ont au moins compris comment ce village s’organisait et puis cela a finalement donné un terrain de sport irrégulier. En outre, je trouve que c’est une belle proposition d’architecture et d’urbanisme – il ne s’agit pas de dire aux gens comment ils doivent habiter, circuler ou ce qu’il doivent faire, il s’agit plutôt de les encombrer avec un tas de sable. En somme, ce que je veux signifier est que cette idée du tas de sable est en quelque sorte coincée entre tous ces mondes, dans un voisinage indécis – la sculpture, l’urbanisme, l’architecture, la philosophie, la politique –, elle est encombrante et voilà pourquoi je me sens particulièrement en amitié avec elle. Ce supplément vient en quelque sorte casser un certain ordre des choses, ou plutôt il dérange et il affirme quelque chose – comme le fait par ailleurs une œuvre ou un livre. Mais si cette histoire m’intéresse, c’est surtout parce qu’elle a lieu en marge, en silence, à côté et que ses acteurs sont anonymes. Il ne s’agit pas d’architectes reconnus, d’urbanistes, de philosophes ou d’artistes qui interviennent dans une manifestation culturelle mais tout simplement de jeunes gens qui avaient des idées d’art en tête. Or, s’ils voulaient faire une bonne action dans un village qu’ils ne connaissaient pas, ils ont en réalité fabriqué un problème en désorganisant un peu les choses. Je veux dire qu’ils ont congédié les présupposés ou les évidences qu’ils avaient en arrivant. Or moi, comme professeur, comme philosophe ou comme simple passant, je dis que ça me va. Et ça me va parce que cela me donne une idée.

Notes

[1]

Amandine Pichon, Hind Chahoub, Marion Raimbault et Jérémy Lanchon.

[2]

Il s’agit d’une conférence prononcée lors de la journée d’étude proposée par la section Design et Espace de l’École supérieure d’art d’Annecy le 14 janvier 2016.