Un Collège sans condition

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Un Collège sans condition

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Le Collège international de philosophie est une institution pas comme les autres. Peut-être n’est-il pas même à proprement parler une institution, pas ce qu’on entend habituellement par « institution ». Il est une anomalie institutionnelle. Fondé par décret de la présidence de la République française en 1983, il constitue un hapax dans l’histoire des institutions philosophiques : c’est la seule institution qui n’étant ni une université, ni un groupe de recherche bénéficie d’une dotation d’un État démocratique qui ne lui impose en retour aucune contrepartie, ni aucun contrôle. Combien d’États démocratiques dans le monde soutiennent-ils aujourd’hui des institutions philosophiques parfaitement indépendantes et totalement souveraines ?

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Fondé il y a plus de trente-cinq ans, le Collège a connu des heurs et des malheurs, des périodes glorieuses, des moments de crise, mais il s’est maintenu avec une constance et une persévérance étonnantes en dépit des prophéties les plus pessimistes, de certaines attaques bien réelles. « Le Collège n’a que des amis » déclarait à l’occasion de son dixième anniversaire un Jacques Derrida ironique et un peu dépité. Sans doute. Mais le Collège a également pour lui – et Derrida ne l’ignorait pas – un atout qui explique sa longévité et sa vitalité dans un contexte institutionnel général pourtant difficile.

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De quoi s’agit-il ? Le Collège est sans condition. Sa formule extra-ordinaire qui est loin d’être simplement rhétorique lui confère sa force, constitue sa chance.

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Je connais le Collège depuis plus de vingt-cinq ans pour y avoir été successivement auditrice, responsable de séminaire extérieur, directrice de programme, présidente de l’Assemblée collégiale. Quelle que soit la place que j’ai pu y occuper, l’expérience du Collège m’a toujours paru frappée au sceau d’une radicale et incommensurable liberté.

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Le Collège n’est ainsi ni un centre de recherche, ni un département de philosophie, ni une association culturelle. Ce n’est d’ailleurs plus une association de droit privé depuis janvier 2014. Pour pouvoir bénéficier de manière pérenne de subventions de l’État, le Collège a été amené à rejoindre il y a quelques années une communauté d’universités – à laquelle son histoire est liée depuis sa fondation (Paris-Nanterre et Paris 8) – et d’associés (musées, bibliothèques, établissements publics), la COMUE Université Paris-Lumières. Cette mutation administrative du Collège en avait inquiété plus d’un en 2015. Elle s’est finalement passée en douceur et a permis au Collège de développer certaines collaborations fructueuses avec des musées (Louvre, Musée National de l’Histoire de l’Immigration, Beaubourg) et des établissements publics associés (Archives Nationales, Institut National de l’Audiovisuel).

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Le Collège est un lieu ouvert comme il en existe peu dans le monde. Ouvert aux directeurs et directrices de recherche aux statuts professionnels divers, aux parcours de vie et de carrières différents, aux nationalités et aux langues multiples. Ouvert à un public composite et lui-même en constant devenir.

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La proposition dont est né le Collège est simple. Elle est formulée au début du Rapport bleu, sources historiques et théoriques du Collège international de philosophie, récemment republié dans la « Collection Collège international de philosophie » aux Presses Universitaires Paris Nanterre :

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Dès lors, si nous proposons la création d’un Collège de philosophie, ce n’est pas d’abord pour marquer l’appartenance intégrale de cette institution à ce que nous croirions pouvoir d’avance déterminer comme sa destination ou son essence philosophiques. C’est, d’une part, pour désigner un lieu de pensée où se déploierait la question de la philosophie  : sur le sens ou la destination du philosophique, ses origines, son avenir, sa condition. Pensée ne désigne pour l’instant, à cet égard, qu’un intérêt pour la philosophie, à la philosophie, mais un intérêt qui n’est pas d’abord, nécessairement, et de part en part, philosophique. C’est d’autre part, pour affirmer la philosophie et définir ce qu’elle peut être et doit faire aujourd’hui dans notre société au regard des nouvelles formes de savoir en général, de la technique, de la culture, des arts, des langages, de la politique, du droit, de la religion, de la médecine, de la puissance et de la stratégie militaires, de l’information policière, etc.[1][1] François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye,...

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Le Collège a été conçu comme le lieu où penser est exercer un droit que l’un de ses fondateurs, Jacques Derrida, a appelé à l’occasion de son premier séminaire au Ciph « le droit à la philosophie » et qu’il a ainsi glosé : « Qui a droit à la philosophie ? Qui en détient le pouvoir et le privilège [2][2] J. Derrida, Du Droit à la philosophie, Paris, Éditions... ? » Ce droit est de jure aussi bien que de facto reconnu à toutes et tous. Le Collège a été conçu à cette seule fin. Ce droit ainsi que les fondateurs du Collège l’ont compris et souhaité est un droit dont la prérogative n’appartient à personne, dont le privilège doit à chaque instant être interrogé et remis en question. Il échoit aussi bien à celles et ceux qui viennent suivre des enseignements et des activités, qu’à ceux et celles qui y mènent leurs directions de programme. Ces positions asymétriques sont d’ailleurs sans cesse appelées à être permutées, transformées l’une par l’autre. Le Collège se veut un lieu ouvert, le plus ouvert possible. Les cinquante-deux membres de l’Assemblée collégiale, basés en France et à l’étranger, sont élus pour 6 ans sur un projet de direction de programme. Aucune condition d’âge (de majorité, ni de forclusion), de nationalité, ni de titres universitaires n’est requise pour devenir directeur/directrice de programme. Le Collège est à ma connaissance la seule institution au monde à fonctionner de la sorte. Les rédacteurs du Rapport bleu l’entendaient bien de cette oreille : « il y va de l’originalité, de la force et du rayonnement de cette institution, la seule de ce type en France et peut-être au monde [3][3] Le Rapport bleu, op.cit., p. 49. ». Certes chaque projet de programme est scruté et sans doute apprécié selon des critères scientifiques de cohérence et d’originalité qui ne sont pas eux-mêmes sans relever de déterminations particulières. Mais l’état civil, l’origine, le niveau d’études des candidats à la direction de programme ne sont pas pris en considération. Cette formule de l’inconditionnalité est une manière de ne pas préempter l’intérêt, de ne pas insulter l’avenir d’une élaboration de pensée, d’une contribution créative de recherche.

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Inséparable de sa formule d’inconditionnalité, le désir des directrices et des directeurs de programme est le véritable moteur de l’institution qui fonctionne certes avec quelques principes de fonctionnement internes et quelques exigences administratives mais laisse essentiellement ouverte la possibilité de parler, d’échanger, d’inventer, d’écrire, de proposer, de penser. Le Collège n’a pas été créé « contre ». Sa proposition est foncièrement affirmative. Plus que jamais, il est un lieu indispensable d’élaborations, de créations, d’inventions, de débats, d’engagements et pourquoi pas de différends parfois inévitables.

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À l’heure de l’évaluation généralisée et de l’exigence d’excellence, le Collège se tient à distance autant que faire se peut de toute logique normative ou productiviste. Cela ne l’empêche pas – bien au contraire – de susciter une foule de projets scientifiques novateurs et ambitieux. Le pari qu’a fait le Collège depuis sa création en 1983 est que la liberté est la condition inconditionnelle de l’exercice de la pensée. Il a été imaginé par ses fondateurs et les générations de directeurs et directrices de programme qui s’en sont saisis comme lieu de l’exercice délibéré d’une indétermination et d’une ouverture « que nous désignons, affirment les auteurs du Rapport bleu, dans ce contexte, par le mot de pensée[4][4] Ibid., p. 37. ».

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À cet égard, le Collège a pris longtemps avant les lois de programmation le contre-pied de toute politique d’évaluation et d’orientation de la recherche et de la création. En matière de recherche, la liberté pleine et entière de chacun s’impose. L’encadrement de la recherche participe de ce que Kant désignait comme un usage privé de la raison, d’une raison sous tutelle des injonctions institutionnelles et étatiques. Or le savoir le plus disruptif aussi bien que les découvertes les plus originales de la science résultent d’un processus qui ne saurait être décidé d’avance, ni contraint : les auteurs du Rapport bleu ont, comme d’autres avant eux, parié sur les effets aussi inattendus qu’incalculables de la libido sciendi. La liberté dont disposent au Collège les directeurs et directrices de programme est totale : elle est la condition de possibilité de l’exercice public de la raison dont parle Kant dans « Was ist Aufklarung ? » (1784) : « Or pour répandre ces lumières, il n’est besoin de rien d’autre que de la liberté ; de fait de sa plus inoffensive manifestation, à savoir l’usage public de la raison et ce, dans tous les domaines ». C’est l’exercice de cette liberté qui permet notamment l’émergence d’objets philosophiques nouveaux. Un lieu tel que le Collège est pour cette raison aujourd’hui plus que remarquable, – indispensable dans le paysage de la recherche non pas seulement française mais mondiale.

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Au Collège, les directrices et directeurs de programme sont libres de définir leurs sujets de recherche – ce que dans notre jargon, nous appelons « leurs directions de programme » ; les thématiques de leurs séminaires ne sont soumises à l’approbation d’aucun tiers. Les directrices et les directeurs de programme ne s’autorisent que d’eux-mêmes. Ce qui n’empêche pas une collégialité bien réelle, parfois même conflictuelle.

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Le Collège n’appartient pas – loin s’en faut – aux seul.e.s directeurs et directrices de programme. Il appartient aussi bien à ses auditrices et ses auditeurs. Le public du Collège est hétérogène : il est jeune et moins jeune, composé d’étudiants, de professeurs, de chercheurs, de curieux, de spécialistes aussi bien que de néophytes. Il est sans condition d’inscription, d’acquittement de droits. Les directrices et directeurs de programme ne savent jamais précisément à qui ils s’adressent. Ils font face à une assistance entièrement composée d’auditeurs libres. Cette situation d’adresse dont le Collège n’a certes pas l’exclusivité est aussi déstabilisante qu’intéressante.

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Le Collège ne délivre pas de diplôme ; celui qui a eu cours un temps n’était pas reconnu comme un titre universitaire à part entière. Le Collège relève d’une transmission d’un autre type que celui qui se pratique à l’Université. L’enseignement qui y est proposé n’est pas l’objet d’une vérification de connaissance, n’est sanctionné d’aucune reconnaissance symbolique. Le Collège se veut un lieu de savoir et de recherche à mi-chemin entre les institutions d’enseignement et de recherche et la société : il occupe délibérément un espace médian, voire marginal, interstitiel, voire interlope auquel il contribue à donner forme.

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Le Collège a été pensé comme un espace où des enseignements, des activités, des projets peuvent s’inventer. Le formidable appel à l’imagination scientifique et créative que représentent sa proposition et sa formule n’échappe pas à ses partenaires. Tout au long de mon mandat de présidente de l’Assemblée collégiale, j’ai été frappée par le fait qu’alors même que les moyens du Collège étaient limités, les partenaires que nous sollicitions, aussi prestigieux soient-ils, étaient désireux de collaborer avec nous. Je me suis souvent demandée pourquoi. Sans doute les raisons de cet enthousiasme à travailler avec le Collège sont-elles la conséquence de notre histoire prestigieuse, peut-être de l’originalité de nos propositions de travail. Mais la raison profonde de cet engouement pour le Collège tient aussi aux effets puissants de la liberté dont naissent toutes nos réalisations. Au Collège, tout ou presque est permis : créer un groupe de recherche international et interdisciplinaire, donner carte blanche à un artiste contemporain pour monter une soirée en forme de performance sur l’œuvre d’un philosophe, organiser des promenades philosophiques dans un musée, engager des débats autour de sujets philosophiques avec des adultes autistes, nouer des liens avec des institutions françaises et internationales, animer une émission de radio, etc. Dans tous ces cas, le désir de chacun et la volonté de l’assemblée collégiale sont essentiels à la réalisation d’actions hors normes et hors les murs.

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Le Collège s’engage dans la Cité : il se veut de plain-pied dans le monde. Le contemporain est son objet autant que son sujet. Il va au-devant de nouveaux publics, se mêle de ce dont traditionnellement l’institution philosophique ne s’occupe pas.

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Le Collège s’est fixé pour lui-même une double mission : celle de s’engager dans la pensée comme expérience et de se situer dans le contemporain. D’inspiration lointainement mais résolument kantienne, l’acte de naissance du Collège – son Rapport bleu – réaffirme que la philosophie ne peut se détourner de ce qui l’entoure, doit engager et interroger sa pratique. C’est la raison pour laquelle les thématiques de recherche n’ont cessé de se transformer depuis sa création. Des questions neuves ou encore marginales tendent à se formuler au fil des directions de programme. La thématique de l’archive, celle du climat ont émergé dans les dernières années pour donner lieu et forme à des projets collaboratifs d’envergure internationale. Le Collège a la faculté de générer et de fédérer autour de lui des réseaux de recherche plus nombreux et plus anciens que lui : la légèreté de sa structure et la simplicité de son fonctionnement interne, l’originalité de ses propositions transversales lui donnent une acuité et une plasticité réelles dans l’identification, le montage et la direction de projets même très ambitieux. Tel a été le cas du « Projet Archive » développé entre 2017-2020 et soutenu par la COMUE Université Paris-Lumières. Visant la mise en rapport entre théorie et pratique, ce projet a consisté à réunir autour d’une problématique inscrite au cœur du projet du Collège des praticiens et des théoriciens de ce qui s’appelle les archives – ou encore de ce que les philosophes avec leur tendance incorrigible à l’abstraction conceptuelle désignent du singulier « archive ». Durant trois ans, à raison de trois séminaires par année, archivistes venus de grandes institutions archivistiques, muséales et patrimoniales françaises et internationales (Musée du Louvre, Académie des Sciences, Archives nationales, Archives diplomatiques, INA, Musée national de l’histoire de l’immigration, IMEC, etc.), philosophes, historiens, sociologues, critiques littéraires, psychanalystes issus du Collège ou d’autres institutions se sont retrouvés pour évoquer des problématiques techniques et politiques liées aux archives à l’ère contemporaine. Un livre – Dialoguer l’archive, co-écrit par les membres du groupe, paru aux éditions de l’INA en 2019 – et un colloque international « Défis de l’archive : rencontres internationales » qui s’est tenu aux Archives nationales et au Collège de France en janvier 2020, sont nés de ce groupe de travail.

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Que fait-on au Collège ? De l’enseignement, de la recherche, – de l’enseignement immédiatement issu de la recherche, de la formation et de l’auto-formation à la recherche – des expériences, voire des expérimentations dont les auteurs du Rapport bleu pressentaient avec raison qu’elles pourraient le cas échéant s’avérer artisanales : « L’attitude spéculative et l’expérimentation artisanale trouveront ici le lieu le plus accueillant pour leur cohabitation [5][5] Ibid. ». Il n’y a qu’à feuilleter le programme papier ou électronique du Ciph pour se convaincre que ce vœu n’est pas resté lettre morte. Les directions de programme, les séminaires couvrent des champs pointus ou obliques, revisitent des problèmes anciens ou mettent en avant – au risque de certains errements, de la rencontre de certaines impasses – des « objets » nouveaux. Les avancées du savoir et la créativité de la pensée sont à ce prix que le Collège a eu le mérite de reconnaître avant même de voir le jour : « Ce Collège ne serait pas un établissement, une institution immobilisée dans laquelle on chercherait à couvrir des domaines reconnus par des programmes assurés de leur efficience, de leurs performances et de leur productivité. Ce sera plutôt un lieu de provocation, d’incitation à la recherche, d’exploitation spéculative ou expérimentale, de propositions et de stimulations dans des directions nouvelles [6][6] Ibid., p. 37. ».

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Les enseignements occupent au Collège une place centrale et se déclinent de plusieurs manières : séminaires, colloques, samedis du livre, grandes conférences. Mais les enseignements ne sont pas le tout de la transmission du philosophique ou autour du philosophique. Le Collège n’a pas cessé depuis sa création de réfléchir à de nouvelles modalités d’intervention et d’incursion dans le champ culturel, artistique et social, à investir des lieux hors les murs des salles de classes, d’aller au-devant de spectateurs dans des salles de cinéma (les Écrans philo), des salles de théâtre ou de danse (les Bords de plateaux), dans les musées (les Promenades philosophiques). Ces formules sont l’occasion d’expériences parfois périlleuses pour ceux qui s’y prêtent mais toujours enrichissantes. Je pense notamment aux soirées de la Philo au musée mises en place au Centre Georges-Pompidou qui étaient l’occasion pour les directeurs et directrices de programme qui le souhaitaient de commenter des œuvres d’art contemporaines ou d’imaginer des parcours de visite, répondant par-là aux vœux formulés en leurs temps dans Le Rapport bleu : « Liberté, mobilité, inventivité, diversité, voire dispersion, tels seraient les caractères de ces nouvelles “formations” philosophiques [7][7] Ibid., p.35. ». Une telle expérience était pour chacun une chance aussi bien qu’un risque. Celui d’investir des espaces inconnus au point d’en perdre ses repères, de se laisser désorienter dans son discours, ses habitudes de pensée.

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Ces nouvelles incursions obligent le philosophe à remettre en question un certain type d’autorité (fondamentaliste, transcendantale ou ontologique) qui s’accommodait parfois d’une certaine extériorité (et donc d’une relative incompétence) au regard de tel ou tel champ de savoir déterminé ; elles l’obligent à changer en tout cas de style et de rythme, parfois de langue, sans pour autant renier la philosophie et sans croire à sa pure et simple invalidité. Sans cesser de s’interroger sur le sens et la destination de la philosophie et de ce qui continue à s’affirmer sous ce nom, le philosophe semble devoir aujourd’hui transformer ses modes de questionnements pour répondre aux provocations et aux attentes venues de lieux encore ignorés, le plus souvent, des institutions philosophiques, exclues par les problématiques qu’elles reconnaissent et légitiment[8][8] Ibid..

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Le Collège est le lieu où s’exposer aux limites de ce que l’on sait, de ce que l’on peut faire, où tenter des expériences de pensée nouvelles nées de mises en situation inédites ou singulières. De ces rencontres peuvent naître des pistes de recherche auxquelles on n’avait pas songé.

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La collégialité est l’un des piliers du Collège, avec l’internationalité et l’intersectionnalité. Les débats peuvent y être âpres. La mémoire orale désormais intégralement numérisée et accessible [9][9] Les enregistrements des séminaires et colloques du... ou l’archive éditoriale – ainsi le colloque « Lacan avec les philosophes » (1990) qui est sur le point d’être republié dans la collection Collège international de philosophie – porte l’empreinte de différends qui n’étaient pas de pure forme, mais attestent de l’expression de positions parfois inconciliables sur des problèmes théoriques ou de filiation qui secouent l’Assemblée collégiale et auxquels elle ne répond pas nécessairement d’une voix unanime. Cette culture du débat au risque du dissensus est aussi inscrite dans l’histoire du Collège depuis sa fondation.

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Le Collège peut beaucoup, mais ne peut rien sans un minimum de moyens matériels. La recherche requiert du temps. La perte des décharges-horaires dont ont pu bénéficier des directeurs et directrices de programme professeurs dans le secondaire jusqu’au début des années 2010 – et qui n’a pu à ce jour et malgré nos tentatives répétées être compensée par aucun dispositif alternatif – empêche nombre de membres de l’Assemblée collégiale de pouvoir diriger leurs programmes dans des conditions normales. Ce point n’est pas de détail : le Collège international de philosophie est lui-même historiquement lié à une association fondée par Jacques Derrida en 1974, le GREPH (Groupe de Recherches sur l’Enseignement Supérieur Philosophique), créée pour défendre l’enseignement de la philosophie et la possibilité pour les professeurs du secondaire de poursuivre leurs recherches. Cette mission est d’ailleurs inscrite noir sur blanc dans le Rapport bleu :

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La pensée la plus rigoureuse et la plus créatrice y serait représentée en la personne de ceux qu’on appelle des penseurs, des philosophes, des savants, des écrivains, des artistes, certes, mais aussi des analystes ou des praticiens compétents dans les domaines les plus divers, du droit à la médecine, de l’informatique à la stratégie militaire, de l’industrie et du commerce à l’urbanisme, etc. Les activités du Collège seront ouvertes à tous. Elles seront à la fois de recherche et de formation à la recherche pour étudiants ou non-étudiants, universitaires ou enseignants du secondaire et du primaire, qui obtiendraient de leur administration les moyens de se libérer à cet effet, dans certaines conditions à préciser, d’une partie de leurs obligations d’enseignement. Ce dernier point est capital et il répond à une demande autant qu’à un besoin profondément ressenti par les enseignants[10][10] Ibid., p. 52..

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Tous les professeurs, qu’ils soient professeurs des écoles, certifiés, agrégés, aujourd’hui contractuels de l’Éducation nationale et de l’enseignement supérieur, enseignants-chercheurs ont également leur place au Collège. La seule différence entre eux est que certains – enseignants du supérieur et des grands organismes de recherche – disposent dans le cadre de leur activité professionnelle du temps nécessaire à l’exercice de ce besoin également reconnu à tous les autres. Le besoin que nous ressentons tous de pouvoir libérer du temps pour la recherche et la formation à la recherche, selon la subtile distinction du Rapport bleu, est reconnu et soutenu par le Collège depuis sa création. Le dispositif des décharges – ou tout autre dispositif alternatif produisant les mêmes effets – est et reste consubstantiel du projet et de la vocation du Collège.

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L’intersectionnalité que promeut et pratique le Collège depuis près de quarante ans n’est pas une simple interdisciplinarité. La notion de « limitrophie » externe et interne à laquelle recourent les auteurs du Rapport bleu entraîne un questionnement de type philosophique sur des disciplines plurielles, dont la philosophie. Ce qui est en jeu, c’est la mise en question de la philosophie comme discipline et du philosophique dans sa souveraineté disciplinaire :

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Le recours philosophique n’a plus dans ce cas sa forme classique hiérarchisante : arbitrage d’une instance ontologique ou transcendantale légiférant sur des questions de possibilité, etc. Ce qui se cherche maintenant, c’est peut-être un autre style philosophique et un autre rapport du langage philosophique aux autres discours (plus horizontal, sans hiérarchie, sans recentrement radical ou fondamental, sans architectonique et sans totalisation impérative). Sera-ce encore un style philosophique ? La philosophie survivra-t-elle à l’épreuve de ces nouveaux savoirs, de cette nouvelle topologie des limites ? Ce sera l’épreuve et la question même du Collège[11][11] Le Rapport bleu, op. cit., p. 46..

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Les fondateurs ne s’y sont pas trompés. La résistance du philosophique à son exposition au dehors, dans la friction avec les autres disciplines, les autres discours et pratiques y compris sociales, artistiques et culturelles n’est ni simple à surmonter, ni à dissiper une fois pour toutes. Elle est constamment en jeu et en question au sein de l’Assemblée collégiale, dans les activités collégiales aussi bien qu’individuelles des directeurs de programme, philosophes de formation ou non. Cette mise à l’épreuve de l’hospitalité mais plus encore de l’hégémonie du philosophique face à l’étranger est une épreuve nécessaire pour une société démocratique aussi bien que pour l’avenir de la philosophie elle-même. Loin de l’affaiblir, la formule du Collège permet aux philosophes et aux autres d’interroger leurs impensés disciplinaires et leurs points aveugles institutionnels. Ce n’est pas par hasard que les auteurs du Rapport bleu renvoient en plusieurs endroits de leur propos au texte du Conflit des facultés (1798) où Kant note que si la philosophie est considérée comme la reine des facultés, le département de philosophie est soumis aux disciplines représentant le pouvoir d’État, en l’espèce la théologie, le droit et la médecine. C’est ce « paradigme kantien » que le Collège, institué et subventionné par l’État, entend interroger : « une certaine hégémonie du philosophique va de pair avec le confinement, voire la répression de l’enseignement et de la recherche philosophiques par la société civile ou par l’appareil d’État [12][12] Ibid., p. 48. ». On comprend que certains gardiens – philosophes ou non – du temple de l’histoire de la philosophie n’aient pas tous vu d’un bon œil la création du Collège. Le Collège est pourtant tout sauf une menace pour la philosophie institutionnelle. Il est à côté de l’université, ne vient en rien la concurrencer. Tout au plus vient-il l’enrichir du déplacement et du dialogue qu’il lui adresse.

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Le Collège est le lieu de l’entre. Il est à l’articulation des disciplines, des vies. C’est le sens de directions de programme qui ne durent qu’un temps et ne sont pas renouvelables. Celles-ci offrent à ceux et celles qui en bénéficient la possibilité de s’en servir comme d’un tremplin à une recherche, à une reconversion thématique au sens le plus littéral du terme. Le Collège est un lieu de passage, l’occasion d’un déplacement possible, de ce que les auteurs du Rapport bleu appellent un « transfèrement ». Il est le lieu où critiquer et reposer la question de l’universel à nouveaux frais. Au Collège s’inventent des rythmes et des formes pour la pensée, se renégocient des styles philosophiques et de styles de vie individuels et collectifs.

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Que peut le Collège aujourd’hui ? C’est la question qui est posée à une Assemblée collégiale dont la moyenne d’âge est actuellement celle de l’institution (un peu moins de quarante ans). On ne peut que se réjouir de ce rajeunissement. Les directrices et directeurs de programme actuels n’ont pas connu les premiers temps de l’institution, la culture ni les conflits qui ont scandé les débuts du Collège. Ils investissent à leur tour une institution qu’il leur appartient de faire vivre selon leurs désirs et les moyens qu’ils se donneront. Que veut le Collège ? C’est la question à laquelle chaque génération a eu à répondre. Se réinventer, s’approprier un lieu ouvert et libre en prenant appui sur ce que près de quarante ans de pensées et d’expériences leur ont transmis. Inconditionnellement.

Notes

[1]

François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye, Dominique Lecourt, Le Rapport bleu, Paris, Éditions des Presses universitaires de Nanterre, 2019, p. 31.

[2]

J. Derrida, Du Droit à la philosophie, Paris, Éditions Galilée, 1990, p. 10.

[3]

Le Rapport bleu, op.cit., p. 49.

[4]

Ibid., p. 37.

[5]

Ibid.

[6]

Ibid., p. 37.

[7]

Ibid., p.35.

[8]

Ibid.

[9]

Les enregistrements des séminaires et colloques du Collège international de philosophie sont librement consultables sur les bornes INA partout en France dans les bibliothèques et médiathèques, notamment à l’Inathèque (Bibliothèque Nationale de France) et à l’IMEC (Caen). Liste des lieux de consultation : http://www.inatheque.fr/consultation/services-de-consultation.html

[10]

Ibid., p. 52.

[11]

Le Rapport bleu, op. cit., p. 46.

[12]

Ibid., p. 48.