Critique de la philosophie de terrain : plaidoyer pour l’enquête philosophique

Vous consultez

Critique de la philosophie de terrain : plaidoyer pour l’enquête philosophiqueLecture du livre de Christiane Vollaire, Pour une philosophie de terrain[*]

1

Au moment où la grande opposition entre « analytiques » et « continentaux » en philosophie semble révolue, il est peut-être temps de rouvrir une discussion, plus encore que sur la méthode, sur les objets de la philosophie. Apparaît alors une autre opposition qui me semble aujourd’hui acquérir de plus en plus d’importance. D’une part, le grand renouvellement de la métaphysique analytique ou « continentale » réinstalle sur scène une philosophie qui prend pour objet le monde et/ou la réalité « prise comme un tout », se caractérisant comme une méta-réflexion sur les catégories de la pensée. De l’autre, les philosophies post-pragmatistes ou post-structuralistes tendent à élargir l’horizon « empirique » car, d’une part, elles revendiquent un caractère « régional » – s’attachant seulement à un certain type d’objet (vulnérabilité, care, genre, rapports sociaux de domination, etc.) – et, de l’autre, s’attachent à repenser le rapport entre philosophie et sciences humaines et sociales abandonnant définitivement les tentations « impérialistes » du passé. Le livre de Christiane Vollaire, Pour une philosophie de terrain, participe de ce débat en ouvrant, sous le signe d’une réflexion sur la relation de la philosophie à l’empirique, un questionnement très utile sur la différence entre le travail du philosophe du XXIe siècle de celui du sociologue, de l’historien ou de l’anthropologue.

2

Traditionnellement, en effet, le philosophe travaillait sur les textes d’une tradition canonique représentant l’histoire de sa discipline autant que sur les débats de son temps. Il produisait alors une théorie sur la base de sa connaissance des concepts, se justifiant de la cohérence d’un discours et d’une argumentation pour arguer de la nécessaire distance à l’égard de données empiriques ou « de terrain ». Tout autre était le métier du chercheur en SHS (Sciences Humaines et Sociales), qui travaillait, quant à lui, sur des personnes ou encore sur des archives entendues comme « documents » ou « monuments » du passé, objectivant le plus possible son vécu comme sa position d’observateur afin de donner une justification scientifique de ses données et de ses résultats. Or, cette distinction nette est mise à mal, plus encore que du point de vue théorique, quant à l’évolution même du « métier » de philosophe. Non seulement toute une nouvelle génération de philosophes se fait historienne, revendiquant une approche particulière aux archives de la philosophie qui a le mérite de remettre en discussion la tradition canonique, mais encore elle propose, de plus en plus souvent, une nouvelle forme d’approche de la réalité humaine (voire animale ou végétale), qui implique de se saisir des outils ou des résultats des sciences humaines comme de l’éthologie ou de la botanique. En ce sens, le philosophe ne peut plus revendiquer un rapport « sauvage » à l’empirique, fondé sur ses intuitions ou ses expériences « privées » de l’objet, dans l’indifférence totale par rapport aux questions soulevées par le « terrain » des SHS. En SHS, on ne l’oubliera pas, le « terrain » (fieldwork) désigne autant une attitude de recherche, qui implique un engagement en première personne du chercheur dans des interactions intersubjectives afin de produire des connaissances qualitatives sur le réel, que ce réel lui-même qui est l’objet de l’investigation, soit l’ensemble de ces interactions, leur organisation et leurs effets. Or, le philosophe soucieux de renouer son rapport à ce terrain, entendu à la fois comme attitude et comme objet, peut et doit choisir entre plusieurs options.

3

Dans une position épistémologique plus traditionnelle, on le sait, le philosophe travaille à la définition des concepts, voire à la méthodologie des SHS, souvent avec une ambition normative. Naturellement cette posture s’expose au risque de reconduire une position de surplomb du philosophe par rapport au travail du chercheur en SHS qui a déjà fait l’objet de nombre de contestations (on rappellera, parmi les autres, les critiques très pertinentes de Bourdieu par rapport à cette attitude « impérialiste » de la philosophie). Mais, probablement, le risque encore plus grave dans ce cas de figure, c’est de censurer tout rapport de la philosophie au terrain en tant qu’objet, le réduisant à des données conduisant un sens que seule une certaine conceptualité philosophique pourrait faire émerger.

4

Mais le philosophe peut aussi choisir de donner plus de crédit aux données et aux résultats récoltés par les SHS, s’appuyant sur ces derniers pour (re)construire une certaine interprétation du réel qui lui permet notamment de rediscuter certains acquis de la philosophie politique ou morale (c’est souvent le cas dans les approches contemporaines qui s’inspirent de l’École de Francfort). Dans ce cas de figure, le philosophe ne revendique pas un accès plus originaire à une signification de la donnée à laquelle le chercheur en sciences humaines resterait pour ainsi dire aveugle. Mais, parallèlement, il n’ira pas non plus lui-même « sur » le terrain, s’en remettant ainsi à une division du travail sanctionnée par le partage académique et disciplinaire du savoir. Encore une fois, le risque est de construire une « théorie » par-dessus les épaules de l’ethnologue ou du sociologue, mais moins pour l’incapacité de saisir le terrain comme un objet original, que pour l’impossibilité de concevoir une attitude proprement philosophique au terrain.

5

Il reste alors la troisième voie, à laquelle nous convie Vollaire dans son livre, à savoir la définition de cette attitude. Son livre, en effet, ne parle pas à proprement dire de l’articulation entre le travail des chercheurs en philosophie et en SHS, mais bien plutôt de la possibilité de définir un « terrain philosophique » en passant derrière les sciences sociales, ou pour mieux dire en se passant des sciences sociales. On peut affirmer que ses arguments pour distinguer la notion philosophique de terrain de celle des SHS s’articulent en trois points. Il s’agit d’abord d’une différence concernant la finalité, car la philosophie ne cherche pas à fournir des données objectivables ou des constantes contextuelles concernant l’objet terrain, elle affiche plutôt une ambition transformatrice (p. 38). La philosophie cherche à agir sur le monde, à exercer une activité critique, ou pour reprendre Marx qui est cité justement sur ce point, à « transformer le monde » (p. 64-75). Autrement dit, la philosophie se rapproche moins de la recherche classique en sciences sociales, que des objectifs de la recherche-action. Deuxièmement, la philosophie renonce à toute quête d’objectivation, son but étant moins de créer des données interprétables, que d’amener l’interrogé et l’interrogateur à se comprendre. De là le refus net de la méthode directive de l’entretien, et la défense de la méthode non-directive ou semi-directive (p. 40-50). Troisièmement, l’enquêteur philosophique est, selon Vollaire, un quémandeur qui doit questionner sa position, qui doit travailler sur lui-même, en abandonnant tout surplomb par rapport à son objet d’enquête pour épouser notamment le point de vue des subalternes (p. 41).

6

On remarquera que sur tous ces points, la démarche philosophique n’est en réalité pas si éloignée de la méthodologie qualitative en SHS, plus particulièrement en ceci que le chercheur en SHS doit aussi pouvoir questionner, voire objectiver sa position par rapport à l’interlocuteur (c’est la raison pour laquelle il écrit un journal la plupart de temps, en ethnométhodologie), et ceci est vrai autant pour l’école bourdieusienne (cf. l’Esquisse pour une auto-analyse de Pierre Bourdieu) que pour l’école dite de l’interactionnisme symbolique. Pourtant, la démarche philosophique de Vollaire se veut plus radicale dans son refus de la démarche objectivante, en ce qu’elle vise plus originairement la reconnaissance des processus de subjectivation à l’œuvre dans la pensée et les interrelations des acteurs de terrain : seulement « par ces données subjectivement vécues et réfléchies, peut se dessiner une objectivation possible des situations et des rapports de pouvoir » (p. 179). La véritable polémique contre les sciences sociales, en somme, est dirigée contre l’illusion de la neutralité axiologique, enracinée autant dans la distinction fait/valeur que dans le mythe de l’objectivité du donné. La philosophie de terrain de Christiane Vollaire, en revanche, accepte d’entrée de jeu son positionnement « politique », à côté des « savoirs assujettis » comme l’aurait dit Foucault. Cela signifie que, même là où elle n’est pas encore ouvertement normative, la philosophie de terrain prend position dans le champ des subordonné-e-s et des dominé-e-s, afin de produire une double transformation : de la situation sociale, mais d’abord et surtout en commençant par questionner la posture philosophique elle-même. De ce point de vue, si le terrain philosophique n’est d’abord pas producteur de donné, c’est qu’il doit produire plutôt un changement spirituel du philosophe lui-même qui s’y engage, c’est un travail sur soi, occasion de changement de soi et du monde où le philosophe devient acteur en abandonnant sa position de surplomb autant que le monde abstrait des idées pour se confronter au « réel » (expression utilisée à plusieurs reprises par Vollaire). On devrait davantage parler des effets de l’attitude « terrain » que du terrain comme objet, effets qui se mesurent en somme presque plus à la personne du philosophe que par l’obtention d’un résultat « scientifique » de l’enquête. C’est sans doute pour ces raisons que la notion de « terrain » dessinée par Vollaire semble plus utile à la philosophie qu’aux SHS, ce qu’on ne saurait lui reprocher, mais qui va de surcroît susciter au moins deux questions.

7

La première est de savoir ce que Vollaire appelle le « réel », et pourquoi le réel que le philosophe rencontre sur le terrain serait plus « réel » que celui qu’il rencontre dans la théorie. À défaut de nous engager dans un questionnement métaphysique, on pourrait ainsi reformuler la question : l’engagement du philosophe, qui accepte de plonger dans une réalité qui n’est pas seulement celle de sa profession, est-il suffisant pour fonder une philosophie de terrain ?

8

La deuxième question portera sur la nature du « terrain philosophique », afin de demander en quoi il se distingue du terrain du chercheur en SHS. Quelles sont les conditions de l’enquête de terrain proprement philosophique ? Et surtout, qu’est-ce que le terrain philosophique nous apporte en plus de celui des sciences sociales ?

9

Le livre de Christiane Vollaire est un livre courageux et précieux, il nous met sur la voie d’une problématisation philosophique de la notion de terrain et, en ce sens, il ouvre une brèche dans laquelle on peut espérer que bientôt d’autres s’aventureront. L’essentiel de nos remarques critiques pourrait se résumer à celle-ci : peut-être que l’ouvrage aurait gagné d’une approche moins frontale et exclusive de la méthodologie de l’enquête de terrain et des approches qualitatives mises au point dans le domaine des SHS. Mais cette critique ne méconnaît aucunement la valeur de cet ouvrage qui, pour le dire avec les mots de l’auteure, doit être lu comme l’embryon « d’un possible non encore constitué, dont les potentiels sont encore multiples et ne vont prendre forme dans le réel qu’à l’occasion d’une sollicitation » (p.178). Que la philosophie doive rester ouverte à ces occasions, à ces sollicitations, comme des possibles pouvant être déployés, est sans doute la raison qui informe toute la démarche de Vollaire, la rendant si profonde et passionnante.

Notes

[*]

Creaphis Éditions, 2017.