L’action politique selon Tassin : une réactualisation d’Hannah Arendt pour les activistes

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L’action politique selon Tassin : une réactualisation d’Hannah Arendt pour les activistesLecture du livre d’Étienne Tassin, Pour quoi agissons-nous ? Questionner la politique en compagnie d’Hannah Arendt[*]

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Le projet d’Étienne Tassin est de réactualiser la philosophie politique d’Hannah Arendt. À cette fin, il emploie plusieurs tactiques. Premièrement, il développe une lecture d’Arendt avec des accents inspirés de Rancière, voire de Balibar et occasionnellement de Deleuze et Lefort, et il le fait en s’appuyant sur certains moments de la pensée d’Arendt qui se prêtent à une terminologie contemporaine orientée vers des notions telles que la singularité, la pluralité, le processus de subjectivisation, le refus de l’État ou d’une quelconque organisation politique. Deuxièmement, cette lecture aide l’auteur à dessiner un espace de conceptualité pour l’activité politique différent du cadre dominant en philosophie politique, celui du juridisme normatif et libéral (p.117-122, p. 182). Troisièmement, au niveau de l’adresse pragmatique du livre, Tassin développe une philosophie de l’agir politique non pas pour l’homme politique, mais pour l’activiste contemporain engagé dans une lutte pour une forme de justice. Mais ce qui sous-tend ces trois tactiques, ce qui fonde ce livre et ses treize chapitres (tirés tous de publications antérieures) est un projet beaucoup plus vaste : construire une phénoménologie de l’agir politique. Pour ce faire, en partant d’une conception de la phénoménalité de l’action, tirée pour la plus grande partie de La Condition humaine, Tassin entend faire dériver tous les concepts clés de sa vision de la politique. Autrement dit, il repense le sujet politique (chapitre 4), la citoyenneté, la sphère publique (chapitres 6 et 9), la violence politique (chapitre 8), les droits de l’homme (chapitre 9), la révolution (chapitre 10) et la domination (chapitre 11) comme autant d’émanations, d’épiphénomènes ou de perversions de l’agir politique. Ainsi, non seulement la condition de possibilité d’une quelconque institution ou pratique politique tient-elle dans l’existence préalable d’une pluralité d’actions politiques mais l’être même de ces institutions et pratiques consiste dans un assemblage de ces actions. Nous avons donc affaire à une espèce de monisme de l’action. Par conséquent, une des démarches caractéristiques du livre de Tassin sera la réduction ontologique de chaque phénomène ou statut – citoyenneté, espace publique, etc. – au statut d’un épiphénomène de l’action.

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Cependant, il y a deux opérations préalables à cette réduction ontologique : premièrement une opération de différenciation de l’action d’avec d’autres concepts de l’activité humaine, comme la fabrication ou le comportement ; et deuxièmement une tentative de définition positive de l’action. Avant de reprendre la distinction tripartite d’Arendt entre l’action, la production et le travail, Tassin procède à sa propre différenciation préliminaire : l’action n’est pas la réaction mécanique ou le comportement ; l’action n’est pas la fabrication de produits ou d’œuvres, l’action n’est pas une espèce d’opération instrumentale agençant des moyens à une fin, et finalement l’action n’est pas une forme de gestion, d’appropriation ou d’organisation de la société (p. 27). En revanche, quand il s’agit de fournir une définition positive de l’action ce n’est pas si simple : on ne peut pas dresser une liste de propriétés ou de qualités, ni identifier l’action par la construction de son sujet idéal, d’autant plus que Tassin entend récuser les catégories traditionnelles – intention, volonté, conscience, délibération, décision (p. 63). Pour construire un concept de l’action, la tactique de Tassin, en suivant Arendt, est de se focaliser sur deux aspects de ce que l’action fait : la natalité et la pluralité. On pourrait très bien dire que ces deux concepts – natalité et pluralité – sont la clef de voûte du projet de Tassin.

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Par natalité, Tassin entend la capacité de l’action à faire surgir, manifester et distinguer le « qui » de son propre sujet, au-delà de toute assignation de ce sujet à un « quoi », c’est-à-dire, à une identité ou à un type sociologique. Avec Arendt, on ne pense plus l’action comme l’effet de son auteur, le sujet de l’action étant compris comme cause. Il faut plutôt penser l’action comme ce qui donne naissance à son acteur (p.34, p. 64). Voici la première dérivation ontologique : l’acteur est produit par sa propre action. Malgré le deuxième chapitre, qui cherche à expliquer cette production par une suite d’analogies avec le théâtre, sa nature n’est pas tout à fait claire. On peut expliquer l’identification d’un agent en employant l’approche nominaliste de Locke pour l’interprétation de l’action de l’autre : l’attribution d’une nature à une action et d’une intention à son sujet dépend du contexte sociolinguistique de son destinataire ou de son juge. Mais Tassin a trouvé sa voie en suivant Arendt, et non pas Locke, et d’autre part il essaie de différencier la question de la manifestation de l’action de celle de son interprétation ou de son intention, et de privilégier plutôt la détermination du sens et du principe d’une action (p.37-38).

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Par pluralité, Tassin entend la mise-en-rapport des acteurs entre eux moyennant l’action. C’est l’occasion de sa deuxième réduction ontologique : « l’action donne naissance à une communauté d’acteurs, mais cette communauté ne préexiste pas sous cette forme – sa forme née de l’action –, à l’action elle-même » (p. 35). Autrement dit, chaque action politique crée sa propre communauté d’acteurs. Pourtant, on pourrait objecter qu’au niveau de sa motivation ou de son intention, une action suppose l’existence préalable d’une communauté politique. Notons que la mise-en-garde essentielle – « cette communauté ne préexiste pas sous cette forme – sa forme née de l’action » – permet à Tassin d’éviter l’objection d’une volatilisation de tout être politique. Il ne dit pas qu’aucune communauté ne préexiste à une action donnée, mais que sa forme particulière ne préexiste pas à l’action en question. Si, en revanche, l’existence entière de l’acteur, de l’espace public, du citoyen ou de la communauté dépendait de l’existence préalable et primordiale de l’action, là où il n’y a plus d’action politique mais que de l’administration ou des opérations stratégiques et instrumentales, ces phénomènes cesseraient d’exister, et on n’aurait plus les moyens de penser la durée (d’une organisation, d’un mouvement, d’une tradition) en politique. C’est ce risque de volatilisation qui se retrouve derrière le goût marqué de Tassin pour les invocations d’une essence révolutionnaire de l’action politique dans la modernité, une révolution toujours à recommencer pour rétablir, ou plutôt faire resurgir, la communauté des acteurs et son espace public (p. 40, p.189).

Notes

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Étienne Tassin, Pour quoi agissons-nous ?, Éditions Le Bord de l’eau, 2018