Depuis si longtemps, depuis si peu de temps

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Depuis si longtemps, depuis si peu de temps

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Elle avait après tout quelque chose de sévère dans sa séduction, de puissant dans sa légèreté, de très âpre dans sa délicatesse.

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J’avais écrit sur elle ces quelques notes. Il y a longtemps, il y a très peu de temps. Je les redonne dans leur sévérité, leur clarté, leur âpreté.

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1. La référence « classique » essentielle de Françoise Proust est sans aucun doute Kant. Il y a, le concernant, un travail de présentation, d’édition, d’interprétation considérable. Françoise Proust excelle quand il s’agit, soit de mettre en évidence l’enjeu réel des textes les plus controversés (comme celui sur la question du mensonge), soit de déplacer les accentuations de telle sorte qu’un motif essentiel, mais jusqu’ici mal aperçu, autorise une réorganisation de l’ensemble. C’est le cas quand elle discerne dans la Critique de la raison pure l’exigence inaugurale d’une réception passive qui ne soit pas simple empiricité, mais qui soit elle-même a priori, d’une sorte de pathétique transcendantale. Ce motif, du reste, finit par devenir, outre son assignation proprement kantienne, le fil conducteur de toute l’entreprise de Françoise Proust. Il est certain en effet que sa pensée assume l’existence d’un champ transcendantal. Mais ce qui se trouve constitué dans ce champ n’est ni de l’ordre de la connaissance, ni de l’ordre de la volonté. C’est à une théorie transcendantale de l’affect, ou des passions, que le désir philosophique de Françoise Proust est fondamentalement attaché. On pourrait presque dire que ce qu’elle a entrepris de fixer a pour titre général : Critique de la passion pure.

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2. L’inspiration transcendantale, comme Heidegger en a fait la démonstration, n’exclut pas, mais appelle, des thèses ontologiques. Il en va bien ainsi pour Françoise Proust, dont on soutiendra qu’elle esquisse une ontologie du double, de l’équivoque de l’être entre la forme pure de son « état » et l’activation, comme au revers de cet état, d’une passivité qui le contrarie, et qu’elle nomme le contre-être. Ce tressage de l’être selon ce qui simultanément le maintient et s’oppose de façon immanente à ce maintien est évidemment particulièrement déchiffrable quand il s’agit de l’ontologie du temps. Françoise Proust, dans le cadre d’une théorie ramifiée et fibrée du temps, qui s’articule à une subtile lecture de Walter Benjamin, rend raison de ce que le temps puisse à la fois être le nom de la continuité et celui de la discontinuité, le nom du déploiement immanent de ce qui est selon sa ligne conservatrice, et le nom de la frappe événementielle qui conjoint dans le temps le précaire et l’invincible.

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3. La médiation pour la pensée de l’anti-dialectique de l’être et du contre-être est probablement le couple de l’activité et de la passivité. Tout l’effort de Françoise Proust est d’établir que la positivité est du côté de l’affect passif, de ce qui reçoit l’ordre établi de l’être sous la forme de coups, et par là même dispose sa propre activité comme contre-coup, comme contre-attaque, ou comme résistance. Trouver le dispositif rationnel où l’affect est aussi et en même temps puissance du « contre », invincibilité de la résistance, la conduit du côté de Spinoza, dont on sait que toute l’investigation va à penser conjointement la face active de la substance, la natura naturans, et sa face passive, la natura naturae, sans avoir recours à une théorie de la contradiction ou de la négativité. La lecture de Spinoza par Françoise Proust se fait en réalité à travers Nietzsche relu par Deleuze et par Foucault. Car le problème fondamental, une fois assumé que l’être est avant tout puissance, est de montrer que la création, l’invention, le nouveau, loin d’être univoquement du côté de la force active comme telle, se trouvent du côté de l’activation de la force réactive. Les analyses détaillées de cette activation en donnent à la fois le point de départ (l’indignation, la colère, la réception passive, mais aussitôt courageuse, de l’intolérable du monde), et le protocole, où se déploie un jeu dissymétrique des forces, la ruse de la résistance déplaçant les règles du jeu, conjoignant la mobilité la plus radicale et l’immobilité la plus fixe, et visant moins à dominer la puissance établie qu’à disperser ou désagréger ses éléments constituants.

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4. Françoise Proust procède, à partir de sa logique tanscendantale de la puissance et de l’affect, à des variations probantes, qui sont de trois ordres. S’agissant de l’historico-politique, elle entend montrer que la résistance est ce qui rend raison de l’historicité active, dès lors qu’on a compris que, si même elle est toujours localisée et ponctuelle, cette résistance est universelle et omniprésente, étant une structure immanente de l’être-puissance. Mais elle montre aussi qu’il existe des points de cristallisation, internes aux « grands événements » politiques, de la résistance comme telle, reconnaissables à ce qu’ils sont en dissidence partisane à l’intérieur même du cours général de la séquence. Car il y a résistance à toute saisie de la résistance elle-même par les schèmes préétablis de la force active. Il y a résistance au devenir de la résistance. D’où la signification symptomale de l’écrasement par les bolcheviks de la révolte des marins de Cronstadt, ou des anarchistes catalans par les communistes orthodoxes. S’agissant de la guerre, elle reprend les grandes analyses clausewitziennes du primat de la défensive, comme l’héritage de la théorie des guerres de partisans, et, faisant entrer en philosophie l’extrême de l’actualité, elle pense la singularité du mouvement zapatiste au Chiapas. S’agissant enfin de la vie et de la mort, armée par l’expérience et ce qu’elle supporte de savoir profond, Françoise Proust déploie une grande philosophie de la maladie, dont elle montre qu’elle ne se pense qu’à partir d’une vision proprement stratégique de la vie, laquelle ne doit pas être abordée comme une évidence de l’être, mais comme une invention précaire et subtile du contre-être.

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5. Ce que cette œuvre appelle n’est pas de l’ordre du jugement académique, mais de l’évaluation et de la discussion philosophique. Tout se joue, à mon sens, dans l’ordre du fondement, sur la question ontologique du contre-être.

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L’image récurrente du double sert à éviter toute bascule du côté de la dialectique en son sens hégélien. Mais il n’est pas assuré qu’on puisse si facilement soustraire à toute dialecticité une pensée aussi fortement établie dans le couplage de l’actif et du passif. Ce couplage lui-même est problématique, pour autant qu’il oblige à penser l’être dans le registre de la force ou de la puissance, ce qui est sans doute l’option première de Françoise Proust, son option qu’on pourrait dire anté-prédicative. Si l’on veut éviter un dualisme facile, il faut assigner dès lors le caractère actif ou passif d’une force directement au rapport des forces, comme le montre l’exemple inaugural du gros poisson qui chasse le petit. Il en résulte que, comme le dit explicitement Deleuze, l’être est plutôt relation que puissance. Mais il s’ensuit que la résistance n’est pas une caractérisation intrinsèque, ou immanente, de la force. Elle est une détermination relative. Mais cette relativité à son tour exclut qu’on soit assuré que la résistance mérite d’être comme telle positivée, ce que tout le mouvement de pensée de Françoise Proust, et plus encore son ton, porte à l’évidence. Certes, elle prend bien soin de dire que la résistance est de l’ordre de l’être, et nullement du devoir-être. Qu’elle choisisse cette part de l’être comme cela seul qui fait sens pour elle n’en est pas moins frappant. Une autre façon de présenter la question serait la suivante : comment combiner l’assertion que la résistance est rare, ou précaire, et son fondement proprement structurel dans la logique immanente du contre-être ? Au fond, tout le propos de Françoise Proust est de penser l’être de telle sorte qu’on puisse fusionner dans sa duplicité constitutive l’être proprement dit, ou être de l’être, et l’événement, ou activation du contre-être, passivité transie par le courage de la contre-attaque. Je ne pense pas, pour mon propre compte, qu’une telle fusion, étayée sur une logique de l’affect, puisse rendre compte de la séquentialité des vérités, qu’elle soient vitales, artistiques, ou politiques. Je me sépare de Françoise Proust et sur la doctrine de l’être, que je pense indivis, pure actualité multiple, et sur celle de l’événement, qui est non pas contre-être, ou doublure structurelle de l’être comme état, mais suspension hasardeuse d’un des axiomes du multiple.

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6. Qu’importe, cependant ? Une pensée, qui résiste, invente la loi de son propre cheminement.

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Aujourd’hui, elle nous manque. Très souvent, dans telle ou telle situation, je vois qu’elle nous manque. Ce qui nous manque le plus est son excès. L’imprévisibilité de sa fureur, même, nous manque gravement. L’impatience stratégique qui la poussait à se précipiter vivement vers une défaite sans importance, car seule la précipitation valait preuve. Il faut la lire, la relire, en espérant que la durée des pensées soit sur son manque comme un mémorial. Sur la pierre aveugle de son absence comme une fleur éternelle.