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Comment penser philosophiquement la mondialisation, en évitant les jugements de valeur et les discours prophétiques ? Une philosophie de l’Histoire anime aussi bien l’affirmation d’une marche forcée que sa dénonciation par les réquisitoires anti-globalisation. La bonne conscience du néo-libéralisme prétend que s’y accomplit providentiellement la réunion des individus par les échanges et la fin des souverainetés nationales. Ses adversaires se contentent souvent de réactualiser une dialectique anti-capitaliste ou un protectionnisme communautaire, réduisant la mondialisation à l’hégémonie étasunienne.

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La figure de l’étranger ouvre un angle différent, critique d’abord, pour analyser le cynisme d’une utopie marchande qui prétend abolir les frontières mais ne cesse de recréer des ostracismes par sa définition de l’espace en zones économiques discriminantes. Cette extension défait en même temps les points de résistances par l’absorption des différences, sous le nom de world culture, tel motif exotique se fondant au sein des formes commercialement réglées. Toutefois la notion d’étranger permet aussi de considérer les formes d’hybridations inédites qui se développent dans la mondialité d’aujourd’hui. Déjouant les fixations identitaires, les nouvelles configurations générées par les déplacements circonstanciels permettent de concevoir une étrangeté opératoire, en processus, et conduisent à réévaluer les oppositions convenues entre cosmopolitisme et enracinement, citoyenneté républicaine et communautarisme.

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La perméabilité des modèles et des pratiques a déjà trouvé son paradigme culturel et idéologique avec le mot de métissage, valorisant le croisement et la variation des sources. Antidote aux fictions généalogiques meurtrières, aux fantasmes d’une pureté des races ou des peuples, le métissage n’en présente pas moins quelques revers lorsqu’au nom du mélange il dilue les altérités, rejoignant par là l’humanisme niveleur des histoires singulières. Sa morale généreuse occulte parfois la violence des brassages, les logiques d’intégration et de rejet qui impliquent l’étranger avec ses différends. Elle efface la complexité d’une transmission dans la planéité sans profondeur des échanges, d’un présent industrieux et oublieux des traumatismes collectifs. L’étrangeté demeure d’autant plus qu’elle est refoulée, sans retour possible à une origine, relief en creux d’un amalgame indifférencié. Elle ne disparaît pas dans l’homogénéité communautaire ou l’intégration citoyenne mais se dit davantage en termes de multi-appartenance ou de pluri-référentialité, de passages et d’hybridité. La tension entre inclusion et exclusion, constitutive à la fois de la subjectivation et de l’insertion, joue à double sens dans les constructions imaginaires de l’étranger et de l’autochtone : le premier configure sa propre étrangeté au regard de l’intégré, et le deuxième met sa propre appartenance à l’épreuve d’une telle altérité. C’est dire que l’univers mondialisé des rencontres n’efface pas les lieux ni les différences, mais qu’il introduit du jeu dans les affiliations.

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L’étranger peut prendre plusieurs noms, qu’il soit réfugié, apatride, exilé ou vagabond, relégué au superflu de la globalisation économique. Cependant toutes ces figures ne se superposent pas et il serait illusoire d’imaginer un peuple des exclus, regroupant les victimes sous l’œil de la mauvaise conscience. L’égalisation des oubliés de l’Histoire s’exerce à leurs dépens. Devant la difficulté à cerner un centre souverain de la mondialisation a surgi la tentation de trouver un salut théorique en fédérant tout ce qu’elle rejette. Unifier les luttes et les ruptures de la mondialisation en sacralisant les marginalités nomadiques, relève alors d’un volontarisme marxiste mâtiné de mystique biblique. Cependant l’étranger, en tant que déplacé, produit lui-même des déplacements singuliers, non réductibles aux multiples transferts de population ni à leurs mobilisations distinctes. Le nomade n’a pas besoin de bouger, précisaient Deleuze et Guattari, en le distinguant du migrant. Mobiles ou non, les étrangers ne s’équivalent pas, même si les exclusions se réfléchissent. Là tient l’étrangeté de l’étranger, non convertible en fraternité ni en élection des parias.

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Si la figure de l’étranger permet d’approcher les contradictions et les déplacements liés à l’expansion des échanges, elle ne constitue pas pour autant une entité sociologique identifiable et elle pose précisément la question d’une identification des acteurs-figurants de la mondialisation. Depuis un lieu périphérique qui ne prétend pas renverser la centralité, la pensée d’Edouard Glissant suggère de remplacer l’ontologie des identités par une ontologie de la relation. Elle ne cherche plus à définir en soi des sujets, des corps du politique, mais elle se porte sur le change de l’échange, sur le passage lui-même. La notion de mondialité n’y définit pas une totalité mais désigne l’infinie prolixité des rencontres imprédictibles. Aussi la relation y est-elle affranchie de toute morale et surtout de toute nécessité. Elle se décline en processus, en fusions, en dissolutions, en réifications à l’œuvre dans le chaos-monde. Sartre avait tenté de saisir ces mouvements lorsqu’il essayait de sortir le marxisme de son formalisme, mais il demeurait encore attaché au schéma d’une totalisation enveloppante et spiralée. L’être de la relation suit plutôt des cheminements a-géométriques, et ne relève pas d’une intelligibilité globale. Par la différenciation de ses sources, par l’extension de ses croisements, il se poursuit sans fin selon une division et une multiplicité que n’arraisonnent aucune nécessité ni légitimité.

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Une telle attention aux vécus contradictoires de la relation a des implications politiques et poétiques, dans la mesure où elle ébranle les discours de légitimation identitaire et les modes de représentation par lesquels se construisent les appartenances à des communautés et à des territoires. En contestant les rapports de filiation et d’appropriation qui fixent les droits et les souverainetés, elle ouvre une réflexion sur les frontières, leurs franchissements et leurs reconfigurations, selon la place qu’elles réservent à l’étranger, à sa mémoire et à sa langue. La relation n’est pas l’adjonction ni l’assimilation, mais la mise en circulation de cette étrangeté qui fait entendre à chacun la dissonance de sa propre voix dans les articulations inédites de la mondialité.