« Demeure »

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À propos de Feu la cendre, j’ai écrit, naguère :

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“Advient alors, ici, au texte derridien une sorte de melos qui chemine, espacé ou densifié, à l’écart des routes balisées de la pensée endoxale et des airs reçus de ses discours. Véritable sortie musicienne hors de ceux-ci, qu’il faudrait nommer exôde, pour y inscrire, dans la conjonction d’étymons quasi homophones (ôdê/hodos), les connotations d’exil, d’errance, d’épreuve à endurer, voire de patrie à inventer.

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Ce melos insiste précisément dans la partie droite, ou « polylogue », de ce volume lisible (et dicible) comme un poème en prose alternant strophes et versets. Événement vif de langue, où l’expérience risquée de celle-ci, poétique et philosophique, s’aventure loin des frontières connues. [… Mais comment] rendre compte du bruire plus profond qui hante ce discours musicien [?]

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Car, à travers ce qui semble la diction poétiquement accomplie de Feu la cendre, au profond de ce mausolée de mémoire, en sa crypte, résonne sourdement, aussi, le bruissement d’un poème impossible et comme obscurément désastré, dont le sujet, de strophe en strophe, ne cesse de s’amuïr en son murmure. Et, tandis qu’il va se détissant, sa continuation ne semble même plus tenir à quelque “trait unaire”, mais bien à un seul syntagme, sporadique : « feu la cendre ».

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(« Tu as beau t’en défendre, tu n’es volume qu’à te couvrir de cendres, comme la tête en signe de deuil. »)

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S’annonce, ainsi, traversant la déploration de l’inévitable infidélité au souvenir d’êtres disparus – mélopée sans terme d’un deuil du deuil impuissant à garder mémoire de l’autre en tant qu’autre –, s’annonce, outre musique et comme aux confins de tout vocable, l’alliance de la joie avec le deuil. Par quoi le texte de Feu la cendre aborde au tragique qui excède toute douleur et mélancolie.

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Alors, se précise l’irruption lente (l’oxymore est nécessaire – et bien davantage que ne le dit cette formule usée) d’un tragique inexorable, neutre, mat. Soit ce qui devrait apparaître, enfin, comme le tragique même de notre modernité : non seulement que rien (n’) arrive, hors « feu la cendre »; mais encore que, dans l’espacement de l’écriture et l’évidement de la parole, vienne par « feu la cendre » l’implosion d’un silence qui, réverbérant le sans-reste de toute cendre, parviendrait, cette fois, à faire assez de bruit pour rien.

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Il s’agissait là, avant tout, mieux que d’acquitter l’incalculable d’une dette envers Jacques Derrida – du reste, il n’eût pas accepté le terme ni le fait –, d’expérimenter le possible de l’impossibilité du don, ne sachant pas, alors, que je me trouverais bientôt, à cause de lui, comme noyé en un deuil qui, d’un coup, obscurcirait le monde alentour, traversé d’un silence excédant toute déploration, précipité dans une inéluctable infidélité, d’où il me faudrait, à mon tour, tenter de faire assez de bruit pour rien…

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Mais, dans l’immédiate proximité de cette perte irréparable, je veux me souvenir :

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de quelques images fragiles (la neige drue de ses cheveux ; son regard de chat : mobile, vigile, siamois ; le panache blanc de son écharpe) ; de sa voix, aussi, qui, dans l’émoi, s’effilait vers l’aigu ; du don de son sourire filtrant une ironie espiègle ; de son écoute tendue passant du qui-vive à l’accueil grave.

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De son profond souci de l’autre : ses arrivées précipitées à nos rendez-vous du Lutétia dans la constante inquiétude d’y être en retard ; ses mots, découverts sur le répondeur, trop élogieux quant à mes textes ; sa conférence d’après le poème Aschenglorie de P. Celan, qu’il avait « réservée » à mon séminaire bordelais ; son parrainage pour l’entrée au Collège, après m’avoir encouragé à postuler ; l’acceptation immédiate de participer à mon jury de thèse d’État. Autant de générosités multiples.

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De la naïveté affectueuse qui, parfois, en naissait : m’expliquant, un jour, au téléphone, qu’il ne fallait pas rédiger « de trop longues quatrièmes de couverture », il ajouta, très sérieusement, « vous comprenez, Jean-Pierre, je prends ici le point de vue du passant ordinaire »…

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De la force joyeuse de son rire (oui : joyeuse, voire jubilante), dont, parmi d’autres exemples, il égaya l’auditoire de ma soutenance : j’avais déclaré dans la présentation : « la déconstruction fut ma Béatrice », à quoi il répondit, lors de son tour de parole, sans en relever l’emphase : « Ah ! si je l’avais appelée comme cela, j’aurais sans doute eu beaucoup moins d’ennuis » ; tandis qu’un peu plus tard, il me félicita du « véritable tour de force d’avoir fait parler Blanchot sur le jazz ! »…

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Je vous salue Jacques… Nous veillerons à ce qu’aucune cendre ne recouvre votre œuvre, en laquelle nous saurons, avec ceux qui suivront, entendre l’un des plus grands opéras de pensée de ce temps. Pour continuer la tâche : le devoir d’inventer, chacun, « notre » idiome, afin de commencer d’habiter ce monde en vrais humains.