Oublier le capital

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Oublier le capital

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Les dernières nouvelles du capital sont quotidiennes, mais elles nous laissent sur notre faim. Le capitalisme se transforme, connaît d’incessantes mues, permettant à son noyau, aussi immuable que central, d’irradier le monde de ses effets, chéris par les zélotes, combattus par les nostalgiques, ignorés par l’immense masse indifférente. La quasi-cause des soubresauts des sociétés demeure, statue plantée au milieu du jardin économique contemporain. L’universalité du capital, concept adoré par les introspecteurs de la mondialisation, ne se dément guère, malgré la désaffection que rencontre le père de la critique de l’économie politique.

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Indestructible, indéboulonnable ! Le capital est comme l’atome, il est l’énergie et on l’envisage de loin. Il baigne dans le cœur du réacteur, et les populations le vénèrent et le craignent. Mais est-on bien sûr qu’il se niche dans ces centrales qui alimentent le monde ? Qui l’a vu ? Son électricité tisse le réseau, c’est donc bien qu’il est là ! Une nouvelle récente avance qu’il tendrait à l’invisibilité, tout en perfectionnant son règne absolu sur le moderne. Osera-t-on questionner cette foi qui ne se dit pas ? Que se passerait-il si l’on découvrait le leurre ?

Voyage en orthodoxie : un facteur de production

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Pour la théorie orthodoxe, le capital est globalement un facteur de production. Smith l’introduit de cette façon : « le capital est la partie du fonds accumulé dont on entend tirer un revenu ». Il poursuit dans une direction qui inspirera Marx : « Ce capital sort continuellement des mains sous une forme pour y rentrer sous une autre, et ce n’est qu’au moyen de cette circulation ou des échanges successifs qu’il peut rendre quelques profits ». Ricardo prend un virage, qui l’éloigne légèrement de la substance, pour s’approcher du rapport social, cher à Marx : « Le capital est cette partie de la richesse d’un pays qui est employée dans la production, et qui consiste en éléments divers tels les vêtements, les outils, les machines, les matières premières, nécessaires pour donner effet au travail » ; une autre traduction dit : « pour rendre le travail productif ». Cette approche consacre la dimension factorielle du capital tout en respectant évidemment la métaphysique classique du travail. Position qui accouche celle, plus explicite, de J.-S. Mill : « Ce que le capital fait pour la production, c’est de fournir l’abri, les outils et les matériaux que requiert le travail, et d’assurer l’entretien des travailleurs pendant la durée du processus. Toutes choses qui sont destinées à cet usage sont du capital ».

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Plus tard dans le XIXe siècle, on s’oriente vers une appréhension moins « physique » de ce fonds pour rejoindre la référence monétaire : Menger, définissant le concept, parle de « biens d’ordre supérieur » et « de propriété productive, somme d’argent utilisée à la production ». Bref, la théorie orthodoxe se tient, dans son immense majorité, à cette réserve prudente qui lui évite d’avoir à penser la catégorie, au-delà de ce vecteur de base, au-delà d’une substance, physique ou directement monétaire, qui, dans sa variante néo-classique, suscite des revenus dans sa conjugaison avec les autres facteurs productifs.

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Rappelons que cette dernière idée a fait l’objet d’une controverse connue entre Samuelson et J. Robinson. Cette dernière dénonçait alors la confusion entre deux concepts de capital : celui des auteurs néo-classiques et de leurs fonctions de production, où le capital se résumait à un vecteur physique auquel s’appliquait la productivité marginale, et celui, plus macro-économique, que propose la perspective keynésienne. Elle conclut sa démonstration : « Ainsi la valeur du capital dépend-elle du taux de profit général de la société. Il n’existe donc aucune façon de représenter une quantité de capital en se passant du taux de profit général, de sorte que dire que les profits correspondent au produit marginal du capital est dépourvu de sens. On ne peut partir implicitement d’un taux de profit pour évaluer le capital pour finalement conclure à la détermination de ce même taux par la productivité marginale du capital ». La circularité néo-classique, ici rappelée, reflète globalement l’impossibilité pour l’économie politique de fonder scientifiquement la notion, en dehors de l’agrégat du stock, vision primaire et singulièrement courte pour ce concept si fondamental.

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Il n’en demeure pas moins que le discours économique met le capital à toutes les sauces, le terme revêtant des significations diverses suivant l’adjectif qui lui est accolé. Il signifie toujours cette force qui concourt à la production, à l’investissement, mais comme cette notion même de force est de plus en plus ambiguë, de plus en plus floue, nous sommes dotés aujourd’hui de capital technologique, de capital naturel, de capital humain, de capital culturel, etc. Il nous semble, en conséquence, que le concept soit désormais tellement large, qu’il recouvre des réalités tellement hétérogènes, qu’il tend à perdre toute signification propre.

Le coup de force de Marx : le capital est un nom propre

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La perception initiale du concept de capital chez Marx peut se résumer à la caractéristique suivante : c’est la valeur qui, par son mouvement, grossit. Rappelons-nous l’introduction du capital à la section ii du livre i : le capital est le nom que revêt l’argent quand sa circulation se révèle être productive. A-M-A’ est la figure du capital : « l’argent qui pond de l’argent ». On peut effectivement s’en tenir à cette peinture, à condition que l’on n’oublie pas la dernière phrase de Marx qui clôt le chapitre 4 : « A-M-A’ est donc réellement la formule générale du capital, tel qu’il se montre dans la circulation ». Cet appendice restrictif est important : nous savons à quel point le marxisme excelle dans le découpage entre la surface des phénomènes, souvent superficielle et trompeuse, et leur intériorité, accordant une nette prévalence à cette dernière.

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En résumé, il s’agit donc d’une substance qui répond à trois caractéristiques précises et liées :

  • elle vaut

  • elle se meut, ou elle circule

  • elle enfante la valeur

L’union de ces trois qualités forme le concept marxien de capital, tel qu’il se livre dans la circulation : une quantité qui se multiplie en circulant sous certaines conditions.

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La logique de cette définition marxienne, de cette combinatoire, aboutit à la proposition : le capital est le nom qui rend compte de l’agencement dynamique. On peut le dire différemment sous une terminologie moins marxienne en se rapportant à la séquence avance-réalisation qui participe d’une articulation similaire. C’est-à-dire que toute avance, tout mouvement d’amorce, en vue de fructifier ou de bourgeonner, est du capital.

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Ce qui nous conduit à conclure que la matière elle-même est totalement indifférente : elle doit uniquement être rapportable à une valeur socialement acceptée et objectivement mesurable. Ce qui signifie qu’elle n’est finalement qu’une quantité abstraite qui revêt, dans ses premiers pas officiels, des formes reconnues et substantielles, palpables.

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De sorte que la définition, dans une perspective parallèle et conforme à Marx, se réduit à la conjonction des deux dernières propositions : mouvement fructifiant d’une quantité abstraite. Cet énoncé est irréductible à une chose, ou à un objet ; il est aussi irréductible à une typologie particulière de mouvement. Il est aussi irréductible à l’un des éléments constituants sans le jeu de l’autre, quantité ou mouvement fructifiant. En somme, le capital est indéfinissable au sens du concept. Il n’est pas un concept, il est le nom d’une configuration.

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Comme le suggèrent divers passages de Marx, le capital est un nom que l’on décide d’attribuer à une circonstance spécifique. Il s’agit donc d’un véritable nom propre, le nom propre affirmant un sens est interne à l’espace qu’il désigne et recouvre : nul élément externe à lui-même ne peut concourir à sa définition.

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C’est pourquoi le capital est le nom propre désignant l’agencement « mouvement fructifiant des quantités abstraites ». Mais cet agencement spécifique semble synonyme de la configuration économique qui l’incorpore. Bref on ne sait pas si le capital est le nom de l’agencement ou celui de la configuration, les deux étant à la fois indissociables et peu distincts l’un de l’autre. Est-on dans le capital ou dans le capitalisme ? Hormis la tautologie qui consiste à rétorquer que le capitalisme est la structure économique qui correspond à la domination du capital, nous savons la réponse évasive.

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L’entreprise de dénomination devient ainsi encombrante, dans la mesure où l’on ne peut circonscrire un nom propre à la configuration sans que l’un ne réduise l’autre et réciproquement, sans que l’un n’excède l’autre et inversement. On peut certes vouloir nommer, et Marx ne s’en est pas privé, car il s’agit de désigner le lieu originel.

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Le projet suppose une certaine conception du mouvement fructifiant. En effet nous savons qu’il y a deux manières de « grossir » dans un mouvement : par bourgeonnement filiatif ou par agglomération attractive. Si nous nous référons à des métaphores : par prolongement interne (la fleur, la fécondation, la polymérisation, etc.), ou par accolement externe du même (une sorte de division cellulaire inversée, la boule-de-neige qui grossit en dévalant la pente et en happant les particules de neige éparses). Dans l’espace économique, nous dirions augmentation par production, dans le premier cas du bourgeonnement ; et augmentation par détournement ou attraction dans l’hypothèse de l’agglomération. Nous sommes bien en présence de deux modèles, quasiment opposés, de la dynamique en économie.

Dépasser le capital, envisager l’avance

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La conservation du terme de capital est incompatible avec la reconnaissance des deux modalités de la dynamique économique dans la mesure où il correspond au premier modèle, et que le second qui pose l’attraction, la capture, exclut de fait un capital facteur de production. Aussi, dans la perspective de l’ouverture de la définition aux deux modalités de la dynamique, nous sommes tentés de dépasser la définition initiale en proposant la formulation suivante : « un élément, réductible en une quantité abstraite, dont la mise en action autorise un grossissement ». Cette formulation est plus conforme au procès d’investissement, et elle ne préjuge pas des modalités de l’enrichissement. De plus, elle évacue la présence obligée du profit, du « plus » différentiel qui est censé rendre le système logique.

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Dans la séquence fondamentale de l’avance-réalisation, l’élément essentiel, décisif, est celui d’avance. L’avance étant équivalente à « la mise en circulation » ou « l’entrée en économie active » qui est l’acte, ou le geste, fondateur de la dynamique économique. L’avance, dès que l’on veut bien considérer cette catégorie abstraite, apparaît comme le levier de l’activité économique, l’unique déclic fondamental. La « mise en action » autorise le grossissement dont nous estimons qu’il s’agit d’une capture, par dérivation, de quantité abstraite, monétaire, ou réductible en signes monétaires.

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Si nous poursuivons en ce sens, il y aurait capital dès que nous serions confrontés à une avance : capital synonyme d’avance. Cette dernière tentative exclut le projet d’une quelconque dénomination synthétique et centrale du système. En adhérant à cette vue, on quitte évidemment les terres qui ont accouché de la notion de capital filiatif de la science économique orthodoxe et marxienne, tout en jetant des ponts avec certaines approches comme celle de Böhm-Bawerk dont l’invocation du temps rejoint parfois, nous semble-t-il, l’idée d’avance : « L’élément temps est la véritable essence du concept de capital ».

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Notre parcours peut alors se résumer selon les séquences suivantes :

  1. un concept de capital, synthétique et reconnu, ne peut être produit ;

  2. le terme capital n’est que le nom propre d’un agencement ;

  3. le nom débouche sur la confusion entre la configuration et le concept ;

  4. cette confusion condamne l’entreprise de dénomination ;

  5. l’usage du concept de capital entérine le modèle filiatif de la croissance ;

  6. l’idée d’avance, qui incorpore les deux modèles de la dynamique, est supérieure aux conceptions restreintes de l’appellation capital.

Il est donc urgent, et fondamental, de s’émanciper du terme de capital, qui implicitement nous interdit une analyse appropriée de la modernité économique, dans la mesure où il privilégie exclusivement le modèle arborescent-filiatif, au détriment du modèle agglomérant-captif que la mondialisation de l’économie financière révèle au grand jour.

Nous ne sommes pas dans le capitalisme

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Le capital s’affirme tel le centre du tout économique considéré comme une structure. Cette perspective est épistémologiquement datée. En effet, cette problématique assigne un rôle à un signifié central qui s’institue avant tout comme « présence », présence éclairante des liaisons mais aussi instance de méconnaissance. De sorte que ce centre originaire de la structure devient subrepticement non-lieu suivant une mécanique substitutive qui nous éloigne de son essence, en même temps qu’il continue de se dire présent : tout est capital, tout découle du capital, il est au milieu de tous les jeux et de toutes les stratégies, et, en même temps il s’est déporté de son centre pour s’éloigner, pour échapper à toute question, pour devenir fonction. Dès lors, l’affaire est bouclée, le signifié central (le capital), qui ne l’est plus, réglemente le tout structuré (le Mode de production capitaliste) qui devient la seule réalité appréhensible : la configuration, amputée de son centre originaire, devient l’objet transcendantal de la connaissance : mode de production capitaliste, ou, plus communément, capitalisme. Désormais, le centre et la structure sont indiscutables !

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J.-F. Lyotard, à la façon du philosophe se penchant sur l’économie et sur la notion de capital en particulier, avait pourfendu avec bonheur et lucidité ce « travail du concept » : « Les scientifiques commencent à laisser choir le misérable travail du concept. Ils savent que celui-ci est l’imposture même, ce qui travaille n’est pas le concept, que le concept est le capital qui fait semblant de travailler, et qui détermine les conditions du travail, qui délimite les dehors et les dedans, les autorisés et les interdits, qui sélectionne et valorise, qui investit. Ils réalisent que le concept est commerce, mais que le mouvement, la force de ce commerce n’est pas le concept, cette pauvre petite souffrance d’universitaire radical-socialiste ».

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Notre système n’est pas capitaliste, et il n’est pas le lieu du capital, il ne comporte aucun centre. Et la première démarche déconstructive contemporaine consiste à se débarrasser du terme compromis de capital qui fige l’analyse économique dans son parti pris productif-filiatif et qui l’enferme dans l’idée esthétique de structure centrée. La modernité économique ne semble pas déchiffrable en terme de structure, et surtout pas suivant la forme matricielle d’un signifié central, originaire des liaisons et des calculs. De plus, la grille de lecture orthodoxe du monde économique véhicule un ensemble terminologique : il s’agit de le critiquer, et de le remplacer ! Dans cette perspective, nous estimons que l’idée d’avance rend assez exactement le procès d’initiative et la dimension de calcul qu’incarne la modernité économique. Car l’avance n’est qu’avance, avance de rien, d’aucune matière particulière, d’aucune richesse. C’est une avance tout court, on pourrait dire un crédit de temps… De surcroît, l’avance creuse l’espace, suscite l’angle ou la pente, et impose ainsi notre problématique de l’économie comme système dynamique « penché » et ouvert, et non comme structure équilibrée et centrée. L’économie est une anticipation.

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À la hussarde, nous avons brocardé le concept de capital, flou, inutile et dommageable pour l’intelligence de l’activité économique. Il en est évidemment de même pour le terme de capitalisme qui n’en finit pas de tromper le monde. Cette appellation gêne et bloque toute perspective qui souhaiterait appréhender d’une manière critique la société contemporaine de l’économie.

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Longtemps l’appellation a fleuri dans son antagonisme avec le communisme, qui n’a jamais été l’envers du système dit capitaliste, mais, au contraire, une de ses variantes, une projection spécifique des desseins de l’économie politique, de son architecture, de la chronologie qu’elle s’est donnée à partir de sa mauvaise lecture de la révolution industrielle. Aujourd’hui elle perd de sa vigueur, et il est urgent d’en profiter, et de s’affranchir définitivement d’un terme qui interdit une claire perception des véritables traits constitutifs de la modernité économique : le capitalisme, dans son invocation, pollue l’analyse.

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Capitalisme signifie souvent : libre entreprise, joug du marché, recherche du profit, exaltation de la propriété privée, exploitation de l’individu. Or, toutes ces caractéristiques, peu contestables, ne participent en rien à la définition profonde de notre système. Elles n’en constituent pas l’essence, elles expriment des conséquences ou des formes. De sorte que toute perspective critique de notre système contemporain articulée autour du vocable « capitalisme » se retrouve à pourfendre ces traits, souvent exacts mais non signifiants, qui sont accolés à l’énoncé compromis. Oublier le capital, exit le capitalisme !

Plan de l'article

  1. Voyage en orthodoxie : un facteur de production
  2. Le coup de force de Marx : le capital est un nom propre
  3. Dépasser le capital, envisager l’avance
  4. Nous ne sommes pas dans le capitalisme