Dernières nouvelles du communisme

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Dernières nouvelles du communisme

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La position périphérique de Cuba dispense les Européens de prendre au sérieux la crise d’une société qui a pourtant suscité tant d’espoirs et de fantasmes politiques depuis la révolution de 1959 : périphérie des Caraïbes abandonnées aux désastres climatiques et aux fatalités tyranniques ; périphérie de ce régime communiste satellisé par l’URSS puis livré à lui-même depuis le déclin soviétique ; périphérie de cette île au bord de la Floride et de ses mirages capitalistes. La radicalisation du pouvoir et la répression accrue des opposants depuis 2003 ont cependant révélé un complexe de tensions où se jouent à la fois le deuil d’une utopie émancipatrice et la crispation d’une idéologie contemporaine : Cuba n’est plus, depuis longtemps, l’espace d’édification d’un modèle socialiste libérateur ; cependant, Cuba demeure une référence pour la résistance au libéralisme économique et à l’empire états-unien. Pour cette dernière raison sans doute, de nombreux Européens de gauche n’arrivent pas à condamner son dirigeant, malgré son gouvernement inique et dictatorial. Car se prononcer contre Fidel Castro reviendrait à devenir anti-castriste, donc proaméricain.

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Une telle crainte révèle bien, aujourd’hui, le mauvais usage de l’antiaméricanisme et ses effets délétères, car en son nom les soutiens au Lider Maximo deviennent complices d’une politique totalitaire qui maintient la population cubaine dans la misère et qui emprisonne systématiquement tout opposant. Comme l’anticommunisme, l’antiaméricanisme relève d’une fonction idéologique permettant d’unifier une communauté contre un ennemi symbolique et supposé agir partout. Certes on ne peut occulter la politique continuellement agressive des États-Unis à l’égard du régime castriste, mais précisément ces deux hostilités s’entretiennent l’une l’autre. Castro a besoin des États-Unis et de leur injustifiable embargo pour mobiliser les citoyens contre l’agresseur (alors même que Cuba commerce avec une quarantaine de pays non communistes) et pour mieux masquer les carences et les impérities de sa propre politique. De même, Bush a besoin d’agiter encore l’épouvantail communiste pour rallier les émigrés cubains en Floride. La rhétorique de la guerre idéologique rend les ennemis consubstantiels et interdépendants, ainsi que l’a montré le 11 septembre et ses suites : la victoire de Ben Laden est apparue clairement lorsque Bush a repris le discours de l’affrontement du bien contre le mal ; l’américain adoptait alors le discours de son ennemi.

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Sous couvert d’antiaméricanisme, la propagande castriste, relayée en Europe, oppose à la barbarie capitaliste ses réussites dans deux domaines de l’égalité sociale : l’éducation et la santé. Toutefois le communisme ne se réduit pas à ces ambitions qui emporteraient l’adhésion du moindre social-démocrate, et il les conditionne à une tutelle absolue de l’État. Cuba n’échappe pas, de ce point de vue, à la logique totalitaire et au mensonge égalitariste. Et il suffit de circuler à La Havane, hors des balisages touristiques, pour observer les disparités et les hiérarchies étatiques. Les quartiers verdoyants de la nomenklatura dessinent une banlieue riche qui contraste terriblement avec celles des pauvres et leur misère chaotique. Seule l’avant-garde marxiste-léniniste peut prétendre aux situations de privilège. Cette illusion d’égalité socialiste que ne cessent de démentir tous ceux qui tentent de déjouer l’absolu contrôle étatique se redouble d’un autre mensonge, celui d’une nation qui a éliminé les inégalités raciales. Si le racisme n’est pas imputable au régime, il demeure néanmoins, malgré son déni, et les citoyens de première zone n’ont qu’à se frotter légèrement le bras pour signifier qu’ils parlent des êtres à la peau noire.

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Le touriste européen n’a pas besoin de voir ces exclusions ni de les comprendre puisqu’il profite des conséquences avantageuses d’une misère économique récurrente. La Havane est en effet redevenue le bordel qu’elle était sous Batista, et ses rues sont massivement remplies d’enfants à peine pubères qui se prostituent pour quelques dollars. Parfois les relations durent au-delà d’une nuit et l’Européen feint au mieux de croire à l’hospitalité insulaire, au pire de confirmer le tempérament insatiable des indigènes. Il a aimé le film de Wenders, Buena Vista Social Club, et il retrouve les airs de salsa lors des soirées sur le Malecon. Peu importe que les jeunes Cubains soient lassés d’être identifiés à leur musique locale et qu’ils aient envie d’autres rythmes, tout est disposé pour authentifier l’imagerie touristique, les plages à cocotiers, le rhum et les cigares, la gentillesse de la population… de quoi oublier la main de fer qui a transformé le pays en prison.

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La dérive dictatoriale s’est en effet conjuguée avec le système totalitaire ; le Lider Maximo omniprésent diffuse sa prose monolithique sur les ondes et dans la presse, tout organe indépendant étant éradiqué, par le brouillage des radios ou l’interdiction des écrits et des informations non étatiques. Même lors des passages cycloniques, Castro occupe la télévision unique pendant plusieurs heures pour affirmer qu’il peut vaincre aussi bien les ouragans que les Américains. Le dictateur fait la pluie et le beau temps, il peut décider de donner vingt ans de prison pour simple délit d’opinion comme il peut amnistier sans raison, usant des parodies de procès et de l’arbitraire souverain. Le Caligula des Tropiques resterait caricatural s’il ne menait à bout la logique du communisme et la concentration du système totalitaire tel que l’a décrit Hannah Arendt. Le contrôle s’y exerce à la fois de manière policière et par une réquisition de tous les instants qui nie les frontières entre vie privée et vie publique : répression et mobilisation. D’un côté le maillage serré est assuré par des gardiens en grand nombre et par un espionnage généralisé. L’usage des ordinateurs est soumis à l’autorisation de l’État, l’Internet interdit sauf pour les officiels, et les quelques postes de messagerie électronique sont exposés aux caméras de surveillance. Même les diplomates étrangers évitent d’utiliser leur téléphone mobile pour communiquer confidentiellement. Les côtes sont sévèrement gardées et l’aéroport contrôlé avec une extrême vigilance. Les visas de sortie étant plus restrictifs pour les professions dites intellectuelles, certains se déclarent artisans, comme ce dentiste emprisonné pour s’être dit plombier mais reconnu par une patiente au poste de contrôle.

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Là se manifeste l’autre versant du totalitarisme qui fait de chaque citoyen révolutionnaire un gardien, c’est-à-dire un policier qui épie ses voisins, sa famille et lui-même, effectuant ses rapports, prêt à dénoncer et à témoigner. La propagande officielle s’en glorifie, exigeant travail et surveillance pour la Révolution cubaine qui est entrée dans le processus de la fraternité-terreur : elle maintient la population dans la peur d’un danger externe, celui de l’invasion états-unienne, et d’un péril intérieur, celui des traîtres qui ne suivent pas la voie du parti communiste, « la force dirigeante ». Quartier par quartier, les Comités de Défense de la Révolution, que compose la moitié de la population, espionnent et mobilisent à partir de cette menace constamment brandie. Il faut des traîtres pour continuer à entretenir l’unité d’une communauté politique encore enchantée par la rhétorique des slogans. Régulièrement le Lider Maximo organise de larges manœuvres militaires qui alimentent la fiction d’une armée populaire et sonne chacun au rappel et à la réquisition des pensées et des corps.

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Pourquoi un tel système dont on connaît aujourd’hui le désastre par son ampleur dans les pays ex-communistes ne suscite-t-il pas, en Europe, de réaction aussi forte lorsqu’il s’agit de Cuba ? Pour quelles raisons une partie de la gauche française se rend-elle encore complice de crimes politiques aussi flagrants ? Sans doute, en finir avec le soutien à Cuba reviendrait à enterrer définitivement le souvenir des utopies tiers-mondistes et des luttes anti-impérialistes, et une position de principe nourrit la sympathie pour tous les pays du Sud qui subissent la domination états-unienne. Cependant les plus thuriféraires de la Révolution cubaine ont depuis longtemps rompu avec le régime de Castro et le système totalitaire. L’alignement de Cuba sur l’URSS, notamment au moment de la répression tchécoslovaque en 1968, avait déjà fait déchanter plus d’un militant de gauche venu cultiver la canne à sucre dans l’île révolutionnaire. Et Sartre qui avait publié une série d’articles euphoriques en 1960 rompit définitivement en 1971 lors de l’emprisonnement du poète Padilla. Aujourd’hui, si l’enthousiasme a disparu, un certain penchant demeure toutefois qui ne porterait pas à conséquence s’il ne justifiait pas le déni d’une résistance au totalitarisme. Car la dissidence cubaine, en France, n’est pas vraiment prise au sérieux, ou du moins fait-elle l’objet d’une reconnaissance très tardive. Il suffit de rappeler combien la libération de certains dissidents des pays de l’Est, tels que Sakharov, a suscité de mobilisation pour apprécier le faible degré d’implication des médias français.

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L’indifférence cache aussi un racisme implicite qui accorde moins de crédit à ces opposants des îles : ils restent des dissidents exotiques, assurément périphériques. Certes l’organisation Reporters sans frontières s’est engagée dans une campagne de soutien aux dissidents cubains, dont beaucoup sont journalistes, France-Culture a parrainé l’un d’entre eux, Raul Rivero, auquel Libération a consacré sa Une lors de sa mise en liberté conditionnelle, mais Le Monde diplomatique continue d’apporter sa caution au régime et la prose de son directeur, Ignacio Ramonet, est diffusée gracieusement et officiellement sur l’île. Les centaines de prisonniers politiques, le refus de toute visite du Comité International de la Croix-Rouge, n’entament pas la sympathie pro-castriste. De nombreux écrivains français viennent présenter leurs œuvres à la Foire internationale du livre de La Havane sans un mot sur la situation politique. Et les universitaires français, pourtant si prompts à vouloir boycotter les universités israéliennes, jugent inopportun de cesser leur collaboration avec Cuba, un pays qui duplique à si grande échelle l’icône gaucho-christique de Guevara. Peu importe que pour faire la nique aux États-Unis on cautionne les cachots insalubres de la dictature communiste. L’attitude récente du gouvernement espagnol semblerait cependant donner raison aux partisans indéfectibles : contestant les sanctions décidées par l’Union européenne contre Cuba à la suite de la grande répression de 2003, Zapatero a décidé de renouer le dialogue avec Castro et celui-ci, bon bougre finalement, a libéré quelques journalistes, comme signe de bonne volonté. Peut-on cependant se réjouir d’un tel marchandage dont on sait qu’il est devenu la pratique mafieuse et politique de nombreux groupes terroristes, et qui consiste à traiter les journalistes comme des monnaies d’échange ?

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Ce chantage d’État, typique des régimes tyranniques, augure-t-il d’une évolution de Cuba vers la reconnaissance d’une liberté de penser, de parler et d’écrire ? Il faudrait beaucoup de cynisme ou de naïveté pour le croire. Au moins le poète Raul Rivero y a-t-il recouvré le droit de vivre, lui qui croupissait loin de La Havane, privé, comme tous les prisonniers cubains, des soins élémentaires que le glorieux système de santé nationale est censé prodiguer. La propagande d’État le décrivait comme un riche agent de la CIA, mais Rivero, je peux en témoigner, habite un quartier des plus pauvres de la capitale, ceux que les touristes ne voient jamais car les taxis redoutent de s’y aventurer ; il refuse l’exil que tant de ses compagnons ont choisi et il analyse lucidement son itinéraire politique, depuis l’écrivain et représentant officiel du régime cubain à Moscou au journaliste indépendant. Il serait toutefois erroné d’en faire un symbole, car les voies de la résistance à Cuba restent multiples et incertaines. L’avenir montrera si elles pourront surmonter leurs contradictions, entre l’opposition tacite de quelques intellectuels cubains officiels qui préservent leur liberté de voyager, le désir de revanche des émigrés qui souhaitent récupérer leurs biens, et les dissidents qui cherchent désespérément à briser le carcan totalitaire. Du côté du pouvoir, en tout cas, le futur est programmé pour le pire, avec une succession qui allierait le népotisme et le militarisme puisque Castro voit en son frère, chef des armées, son possible successeur. Le communisme n’est jamais aussi bien partagé qu’en famille.