Table ronde sur l'état actuel de la philosophie en Grèce

1débat enregistré le 22 juin 2005 à EKEMEL, avec la participation de Véronique Fabbri (CIPH), Georges Faraklas (Axiologika ; coll. « Philosophie »), Vassilis Kalfas (Hypomnima sti Philosophia ; coll. « Anciens philosophes »), Vasso Kindi (Cogito, Deukalion), Ioli Patellis (Axiologika, Deukalion), Eleni Perdikouri (coll. « Philosophie »), Panagiotis Poulos (EKEMEL), Aristotelis Stilianou (EKEMEL), Stelios Virvidakis (Deukalion ; coll. « Eumeneis Elegchoi »), Georges Xiropaïdis (coll. « Eumeneis Elegchoi » ; coll. « Langue, théorie, pratique »), Stavros Zoumboulakis (Nea Hestia).

2PANAGIOTIS POULOS : En tant que responsable du département de philosophie et des sciences de l’homme du Centre européen de traduction (EKEMEL) depuis sa création en 2000, il m’a paru naturel de prendre l’initiative de cette rencontre-débat avec les principaux directeurs de revues philosophiques, ainsi que des collections de philosophie en Grèce. En effet, cette rencontre vient consolider l’expérience acquise depuis cinq ans dans les divers ateliers de traduction de notre école (de l’allemand, de l’anglais, de l’espagnol, du français, de l’italien vers le grec) eu égard aux textes philosophiques des différentes traditions ; par ailleurs, elle semble, en quelque sorte, couronner notre collaboration étroite avec le Collège international de philosophie (colloque sur « Poétique et philosophie », Premières assises de traduction de textes philosophiques, atelier de traduction sur Deleuze, colloque international sur Walter Benjamin, sans oublier les efforts déployés par Barbara Cassin en vue de constituer une équipe grecque de philosophes-traducteurs, dans le cadre de son programme de recherches qui a abouti à la publication du Vocabulaire européen des philosophies), dans la mesure où elle conduit à ce numéro de la revue Rue Descartes, qui dresse un premier état des lieux du philosopher, en Grèce, aujourd’hui : ce qui semble en soi impliquer une certaine curiosité, ou, pour mieux dire, un certain intérêt du regard de l’Étranger envers ce qui, péniblement mais sans doute avec succès, se conquiert de nos jours en matière de pensée. Véronique Fabbri, qui a accompagné ce projet dès le début, a tout de suite des questions à poser aux différents participants.

L’histoire de la philosophie en Grèce, et la réception des débats contemporains : situation de l’enseignement et de l’université, tendances philosophiques en Grèce contemporaine

3VÉRONIQUE FABBRI : La constitution d’un réseau d’universités en Grèce est un phénomène relativement récent : quel effet cela a-t-il eu dans la transmission de l’histoire de la philosophie et l’accès aux débats contemporains ?

4STELIOS VIRVIDAKIS : Nous avons longtemps manqué de textes de référence ; pendant les années 1960-1970, il n’y avait pas de traduction fiable des grands textes classiques, problème pour nous tous, qui étions des étudiants grecs ne parlant ni anglais, ni français, ni allemand ; les enseignants ont été obligés d’employer des textes et interprétations de la bibliographie secondaire. Maintenant, la situation s’améliore : les étudiants peuvent souvent lire les textes dans la version originale, mais il y a aussi des traductions fiables.

5VASSO KINDI : Ce manque de traduction s’explique par deux raisons : d’une part, les professeurs influents de l’université d’Athènes donnaient leurs propres interprétations des textes classiques auxquelles il ne fallait pas toucher, alors qu’elles étaient très critiquables ; et deuxièmement, beaucoup de professeurs de philosophie en Grèce privilégiaient l’information sur la recherche : il n’y avait pas de cadre, pas de communauté de recherche, de traduction.

6VASSILIS KALFAS : Il faut aussi souligner que la philosophie n’est pas enseignée dans les lycées : il y a un cours de philosophie en terminale, mais qui est assuré par les professeurs de grec, donc par des philologues, et qui est très peu ambitieux.

7Le développement de la recherche en philosophie a été graduel : il y a eu d’abord un intérêt pour l’Antiquité qui est assez ancien, ensuite, dans les années cinquante-soixante, pour l’existentialisme, puis pour le marxisme dans les années soixante soixante-dix – pour la Théorie Critique avec la revue Deukalion au départ, et pour Althusser, Castoriadis, et l’école italienne [1]. Enfin, les années soixante-dix quatre-vingt sont marquées par la grande vogue de l’épistémologie en Grèce, avec la traduction de textes de Kuhn, de Feyerabend, etc. et par un intérêt pour Hegel (mais dans le cadre de la théorie marxiste). L’intérêt pour l’épistémologie vient aussi bien des physiciens que des philosophes et d’anciens marxistes qui peuvent être scientifiques ou philosophes. Enfin on peut signaler aujourd’hui un intérêt accru pour la théorie de la littérature, qui passe par la tradition herméneutique aussi bien que par la philosophie française (Derrida, etc.).

8GEORGES XIROPAÏDIS : Non seulement on a manqué de textes de référence mais aussi des conditions nécessaires au dialogue, d’institutions qui auraient pu provoquer un dialogue intéressant et fécond entre les différentes tendances philosophiques, ce qui rend difficile la confrontation autour des problèmes d’éthique ou de morale, sur les questions des rapports entre l’Église et l’État. Quand Habermas publie en 1981 La Théorie de l’agir communicationnel, en une semaine en Allemagne, cette œuvre difficile se vend à 250 000 exemplaires, tandis qu’en Grèce, le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein a été vendu à 3500 ; Sein und Zeit atteint en Allemagne 1 500 000 exemplaires, tandis que le Timée de Platon, dans une traduction de Vassilis Kalfas, c’est tout au plus 10 000 exemplaires (ce qui n’est d’ailleurs pas négligeable, compte tenu des proportions).

9En dehors des chiffres de vente, ce qui caractérise la situation dans les trente dernières années, c’est le développement médiatique de trois grands courants philosophiques, qui ont en commun de dévaluer d’autres courants philosophiques européens ou mondiaux, comme la philosophie analytique, la phénoménologie, l’herméneutique, Heidegger, etc., ou la pensée post-moderne. Le premier, hellénocentrique, néo-orthodoxe (Giannaras, Ramfos), le second autour de Psychopedis, le troisième autour de Kondylis, considèrent que les autres courants relèvent du relativisme, de la non-philosophie, ce qui tend à bloquer le débat et l’ouverture à ce qui se produit dans le monde entier.

10S. VIRVIDAKIS : Pour les lecteurs français, il faut préciser de quelle tradition ils viennent. Psychopedis vient de la Théorie Critique, ou du moins d’une version kantienne au sein de la Théorie Critique, Kondylis, du nihilisme, à partir de Carl Schmitt en particulier. Il y a une sorte de mépris dans les écrits de Kondylis, notamment, à l’égard des autres traditions.

11GEORGES FARAKLAS : Il est injuste de reprocher à des gens qui ont une position philosophique de ne pas se faire les représentants des autres traditions philosophiques : on ne demande pas à Habermas d’être le représentant de la philosophie heideggerienne, ni aux heideggeriens d’être les représentants de Habermas.

12D’autre part, il est important de signaler que l’enseignement universitaire de la philosophie en Grèce ne s’est que lentement dégagé de la psychologie et de la pédagogie. Le premier département de philosophie, en Grèce, de philosophie stricto sensu, sans la psychologie, la pédagogie, a été constitué par Ioli Patellis à Patras. Enfin, j’ajouterai qu’aujourd’hui la plupart des étudiants de philosophie en Grèce lisent les textes en langue étrangère, plus fréquemment que les étudiants français, sans doute : nécessité fait loi. On ne peut tout simplement pas lire une bibliographie en grec seulement. C’est pourquoi le nombre de textes traduits en grec n’est pas représentatif de l’accès que peuvent avoir des étudiants aux textes originaux : ils peuvent d’ailleurs aussi lire Kant dans une traduction anglaise, ils peuvent lire Spinoza dans une bonne traduction française, ça n’est pas si mal. Ce qui à mon avis manque encore beaucoup en Grèce, ce sont les textes de bibliographie secondaire.

13S. VIRVIDAKIS : Finalement, on peut dire que la plupart de ces courants sont représentés dans la plupart des départements actuellement, bien que certains aient des tendances plus marquées que d’autres. Par exemple, le département où je travaille est un département de philosophie des sciences qui a été fondé par des scientifiques intéressés par la philosophie des sciences, ce qui n’est pas fréquent en dehors des pays anglo-saxons. Mais dans la plupart des départements, l’ensemble des champs de recherche est représenté, comme à Ioannina, à Thessalonique, à Patras, en Crète.

14V. FABBRI. : N’y a-t-il pas un risque inhérent à tout enseignement universitaire, à toute histoire de la philosophie, de reproduire cette substitution de la littérature secondaire à la lecture des textes, dont vous parliez au début ?

15IOLI PATELLIS : Ça dépend de la manière dont on fait son cours, et de toute façon, il est nécessaire d’en passer par une bibliographie secondaire, car Platon sans bibliographie secondaire est à peu près incompréhensible, c’est plutôt un problème de manière d’enseigner.

16G. FARAKLAS : Cette littérature secondaire est intéressante ; elle constitue un forum de dialogue entre les différents points de vue ou perspectives. Le problème en Grèce, que Stelios Virvidakis a bien pointé, c’est qu’il n’y avait pas de traductions de textes classiques pendant un temps, mais plutôt des traductions d’introductions à un auteur, ou des traductions d’histoires de la philosophie (Bréhier, Châtelet, Ross sur Aristote, c’est très bien, ou Taylor sur Platon, mais, pour un étudiant, une introduction à Aristote ou Platon tend à se substituer à la lecture des textes d’Aristote ou de Platon). Ce que l’on essaye de faire ces dernières années, c’est de publier des revues qui présentent des articles pointus – académiques, universitaires, d’accord, mais pointus –, qui offrent une lecture plus originale d’un texte, et aussi de traduire ce genre d’approche, qui peut être croisée avec d’autres lectures divergentes.

17ARISTOTELIS STILIANOU : Pour les revues et les collections, les lecteurs ne sont pas un public académique, c’est un public plus vaste, ils ne sont pas spécialistes : ils ont besoin d’une explication, d’une bibliographie secondaire.

Le rôle dynamique des revues dans l’ouverture de la philosophie à un public plus large

18V. FABBRI : Pouvez-vous préciser comment les différentes revues et collections que vous représentez ici conçoivent leur contribution propre à ce renouvellement des recherches en philosophie ?

19STAVROS ZOUMBOULAKIS : La revue Nea Hestia, que je dirige, est une revue littéraire et non pas philosophique. Elle part de l’idée que la philosophie et la politique sont nécessaires à la littérature ; c’est pourquoi nous avons fait plusieurs numéros sur des philosophes, des questions philosophiques. Ils ne s’adressent pas spécialement à la corporation des spécialistes, professeurs et étudiants, etc. D’ailleurs, il est très difficile d’obtenir des textes qui ne soient ni journalistiques, ni trop académiques. Le modèle ce serait la revue Esprit, où des spécialistes de renom laissent de côté leurs outils spécialisés pour discuter des sujets importants. Ce qui nous manque, c’est l’essai philosophique, qui s’adresse au public cultivé.

20V. KINDI : La revue Cogito, que je représente, et qui en est à son troisième numéro, une revue donc très jeune, essaye de s’inscrire dans cet esprit qui passe entre la philosophie de spécialistes et la « vulgarisation ». Dans cette revue, on trouve aussi bien des textes qui essayent d’approcher de façon philosophique des sujets qui sont peut-être hors de la philosophie traditionnelle, comme des articles politiques, des critiques d’œuvres d’art, que des numéros spéciaux consacrés à des philosophes. Les articles politiques le sont au sens large, ils concernent par exemple les rapports de l’Église et de l’État, dans la perspective générale d’élargir les limites de ce qui semble appartenir légitimement au domaine de la philosophie. Le but n’est pas tant de « vulgariser » la philosophie, car c’est une entreprise qui n’est pas toujours couronnée de succès, mais plutôt d’élargir l’objet de la philosophie pour que celui-ci puisse devenir intéressant pour un public cultivé qui n’est pas forcément intéressé par les sujets proprement philosophiques. La question est de savoir pourquoi, en Grèce, les philosophes ont tendance à rester en marge des débats de société, alors que inversement dans d’autres pays, tout le monde parle de philosophie, prêtres, juristes, artistes, journalistes. Il y a deux raisons à cela : d’abord un culte poussiéreux de l’Antiquité (surtout ne pas toucher aux anciens, mais alors, comment les connaître ?), ensuite l’esprit de sérieux, toujours rester dans l’Olympe.

21V. FABBRI. : Ne peut-on défendre l’idée d’une autonomie de la philosophie, sans tomber dans cette approche poussiéreuse, produire des lectures de la philosophie qui soient des lectures vivantes ? Cela peut concerner d’autres types de revues représentées ici.

22V. KALFAS : C’est au départ le but de la revue Hypomnima sti philosophia, que je représente : se consacrer à l’approche des textes eux-mêmes ; nous manquions de revues philosophiques alors qu’au contraire se développait une masse critique de gens capables de produire des textes philosophiques. Lorsque la revue Hypomnima sti philosophia a été créée, il y avait seulement Deukalion, la revue philosophique grecque la plus ancienne (elle a été fondée en 1970), et Axiologika (qui existe depuis quinze ans seulement). Ce qui est intéressant, c’est que cette revue réussit à vivre parce qu’elle est achetée par des gens qui ne sont pas des universitaires, pour la bonne raison qu’une revue de ce type ne pourrait pas survivre en Grèce si elle ne s’adressait qu’à un public universitaire qui est trop peu nombreux. Nous avons vendu 1500 exemplaires pour le numéro un, et 1000 pour le numéro deux, ce qui est pour nous un grand succès.

23V. KINDI :Pour Cogito le premier numéro a été vendu à 5500 exemplaires, le deuxième à plus de 3000 exemplaires déjà.

24V. KALFAS : Un texte universitaire écrit de façon universitaire doit pouvoir aussi être lu par le public cultivé en général.

25I. PATELLIS : Je représente pour ma part Deukalion et Axiologika : ces deux revues sont des revues universitaires mais elles ne sont jamais coupées d’un public plus large : il y a toujours un côté « vulgarisation », et le souci de ne pas importer sans explication des débats nés à l’étranger.

26G. FARAKLAS : En ce qui concerne la revue Axiologika, puisque j’appartiens aussi à son comité de rédaction, elle représente une bonne solution pour la situation grecque, mais pas seulement, en ce sens que c’est une revue universitaire qui ne s’adresse pas seulement à des philosophes, mais à tous ceux qui s’occupent de sciences sociales, sans avoir cependant le côté pratique des revues sociologiques (il n’y a pas d’études sur le comportement électoral des Grecs). Mais il y a dans cette revue une ouverture vers des sujets pratiques, politiques, un lien qui s’établit entre le débat politique et la philosophie politique.

27S. VIRVIDAKIS : Il ne faut pas oublier les revues des juristes, et des sciences du droit, car il y a un milieu qui n’est pas représenté ici, Isopoliteia, notamment, les revues des sciences humaines, où on trouve des textes philosophiques importants et intéressants. Il ne faut pas oublier leur contribution importante au débat politico-philosophique dans la situation actuelle.

28A. STILIANOU : Pour continuer sur les revues, je suis personnellement plus optimiste, ou moins pessimiste que Xiropaïdis, tout en étant d’accord avec lui sur le manque de tradition philosophique en Grèce moderne, et sur les problèmes du dialogue avec les courants philosophiques internationaux. Je constate tout de même que la situation s’améliore nettement depuis dix ou quinze ans : maintenant, nous avons des revues de qualité, comme Hypomnima sti Philosophia ou Cogito, Deukalion et Axiologika, et nous avons aussi des traductions, des publications de textes ; je suis assez optimiste pour l’avenir de la philosophie en Grèce.

29S. ZOUMBOULAKIS : Je suis d’ailleurs un peu en désaccord sur le fait de comparer les exemples de la circulation, le nombre de ventes dans différents pays comme l’a fait Georges Xiropaïdis tout à l’heure ; je constate que même en France et dans d’autres pays, les revues sont en crise, en crise de lecteurs, de lectures, et la bonne méthode n’est pas de faire des comparaisons entre la Grèce et d’autres pays ayant d’autres traditions, la France, l’Allemagne, etc., ni de faire des comparaisons entre aujourd’hui et le passé. Bien sûr il y a un progrès, mais la bonne méthode est de voir les choses aujourd’hui d’une façon synchronique : pour une revue comme Nea Hestia ou d’autres revues, quel est leur rôle dans le marché ou dans la société d’aujourd’hui, la société de l’internet ou du téléphone portable, marquée par une crise de la lecture. Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’une revue peut vendre mille exemplaires aujourd’hui, dans notre mode de vie dominée par l’audio-visuel, et créer une communauté parallèle de lecteurs.

Comment faire connaître la philosophie grecque à l’étranger ? La question du rapport à la langue grecque

30I. PATELLIS : La revue Deukalion, qui est la revue philosophique la plus ancienne en Grèce, a publié un temps beaucoup d’auteurs grecs. Ensuite, pendant de longues années, cette revue s’est attelée à la tâche d’introduire la philosophie analytique en Grèce ; nous avons alors peu publié en grec, tandis que maintenant ces revues trouvent souvent des textes originaux et intéressants, pour pouvoir à nouveau publier des textes d’auteurs grecs. C’est un bon signe pour la communauté grecque, mais il reste que le public cultivé en général s’intéresse plus souvent aux néo-orthodoxes, et à Psychopedis, Kondylis. Malgré tout, il y a un débat public dans lequel toutes les traditions nationales et internationales sont représentées, une production philosophique originale en ce moment en Grèce, mais certaines difficultés viennent de ce que le pays est petit, que la langue grecque n’est pas une langue répandue dans le monde, et qu’il est difficile de trouver des gens avec qui dialoguer. Il faut écrire en grec et en anglais ou en français.

31G. XIROPAÏDIS : Certes, la caractéristique de la Grèce pour l’instant, c’est qu’il n’y a pas de langue philosophique commune, contrairement aux pays où il y a une longue tradition philosophique, mais cela peut être très fructueux : il n’y a pas de traduction établie pour certains termes de philosophie moderne, comme par exemple pour celui de « réflexion ». Ce n’est qu’après les années soixante-dix qu’on a commencé à discuter de façon sérieuse sur les questions de traduction de termes. Nous sortons en fait du chaos, en tout cas d’un point de vue universitaire, à plus forte raison si on considère que la revue Deukalion a été fondée par des non-universitaires, de même que pour une grande partie du comité de rédaction d’Axiologika. Il n’y a pour l’instant vraiment qu’une maison d’édition universitaire qui soit sérieuse, ce sont les éditions universitaires de Crète ; petit à petit, les éditions universitaires de Patras commencent à émerger. Enfin, pour moi, il n’y a pas de coupure entre la philosophie et la politique, puisque même des philosophes qui ne passent pas pour des philosophes de la politique ou de l’éthique, comme Heidegger, par exemple, ou comme Wittgenstein, transforment notre rapport à l’éthique ou à la politique.

32V. KINDI : Ce qui manque en Grèce, c’est surtout une tradition de dialogue : les critiques ou les désaccords sont souvent pris à titre personnel. Cela vient en partie de ce que les gens ont fait leurs études à l’étranger : pour le droit, plutôt en Allemagne, pour la littérature, plutôt en France, chacun avec sa langue et sa culture propres. Aujourd’hui, de plus en plus, les étudiants vont faire leurs études dans les pays anglo-saxons. Il n’y a pas de structure qui organise la confrontation et le débat entre ces différentes approches de la culture philosophique. Nous avons des chercheurs intéressants qui publient à l’étranger, qui participent à des discussions dans les pays où ils ont fait leurs études, mais il faudrait transférer la scène du dialogue ici aussi.

33S. VIRVIDAKIS : Il faudrait pouvoir écrire en grec des textes suffisamment intéressants pour qu’on les traduise ; cela s’est fait, mais c’est assez rare.

34ELENI PERDIKOURI : Il y a au moins un exemple, ce sont les commentaires sur Plotin de Pavlos Kalligas, qu’on traduit actuellement en anglais, pour Princeton University Press, mais c’est une première.

35G. FARAKLAS : C’est quand on aura réussi à avoir entre nous un dialogue en Grèce que dans ce dialogue apparaîtra le caractère incontournable de certaines œuvres grecques.

36S. ZOUMBOULAKIS : Souvent les auteurs grecs écrivent eux-mêmes leurs ouvrages dans une langue étrangère et les traduisent eux-mêmes, s’ils les traduisent. C’est le cas notamment de Psychopedis et Kondylis, pas pour toutes leurs œuvres mais du moins pour certaines.

37S. VIRVIDAKIS : Une autre exception tout de même aussi, c’est le livre de Vasso Kindi, Kuhn et Wittgenstein, qui sera traduit en anglais prochainement.

38S. ZOUMBOULAKIS : Certains textes de Giannaras sont traduits dans plusieurs langues étrangères après avoir été écrits en grec, mais c’est peut-être le fait qu’il a été d’abord perçu comme un théologien orthodoxe qui incite à la traduction. Si on compare la situation avec la littérature, il est intéressant de remarquer que la littérature grecque est souvent traduite à l’étranger, non seulement la littérature classique ayant une grande valeur comme Kavafis ou Seferis ou Kazantzakis, mais même des auteurs contemporains dont on peut estimer qu’ils ne sont pas du même niveau, ce qui signifie que les grands éditeurs à l’étranger ont des lecteurs qui lisent le grec moderne pour suivre l’édition des œuvres grecques. Les plus petits éditeurs demandent souvent la traduction d’un chapitre pour pouvoir juger s’ils sont intéressés ou non ; il y a tout un intérêt pour la littérature grecque, qui n’existe pas pour la réflexion philosophique. On peut formuler ainsi la question : certains livres de la littérature grecque manqueraient sans doute à la bibliothèque d’un lecteur allemand, mais cela peut-il être le cas pour certaines œuvres philosophiques grecques ?

39I. PATELLIS : Il ne faut pas compter sur le fait que les éditeurs étrangers viennent en Grèce et s’intéressent spontanément à nos livres, mais il y a un travail de promotion et de présentation à faire, et d’instruction de la philosophie en Grèce. Il y a des problèmes dans l’éducation supérieure, problèmes qui ne sont d’ailleurs pas spécifiques à la Grèce. Les universités sont de plus en plus tournées vers la question des débouchés, ce qui signifie qu’il y a une dévaluation de toutes les sciences premières comme la physique, les mathématiques, et donc les sciences humaines aussi, comme la philosophie. Nous avons des étudiants qui sont, dans leur majorité, d’un niveau de plus en plus bas, en raison de la démocratisation de l’université grecque ; il y a bien un concours d’entrée à l’université, mais ce concours est de plus en plus tourné vers l’apprentissage par cœur de certains ouvrages de terminale. N’allons-nous pas revenir petit à petit à la situation antérieure ? Que va-t-il se passer pour la recherche philosophique elle-même qui a déjà très peu à voir avec l’université ? Va-t-elle être à nouveau exclue de l’université ? Avec le nouveau système européen d’évaluation des études, et le fait que les études de philosophie sont difficilement mesurables en termes quantitatifs, on risque de recevoir encore moins d’argent pour la philosophie.

40V. FABBRI : En ce qui concerne les livres qui manquent dans une bibliothèque, on peut avoir des traducteurs capables de traduire de la littérature, mais pas nécessairement de la philosophie grecque ; la plupart des livres de philosophie en France sont traduits par des philosophes de tradition allemande ou anglo-saxonne mais pas grecque. Il faudrait que les Grecs fassent un travail avec les Français pour la formation à la traduction.

41S. VIRVIDAKIS : Dans le cadre d’échanges comme Erasmus, par exemple. Mais il y a un autre problème : on n’enseigne qu’en grec. Il y a des étudiants qui aimeraient venir en Grèce mais qui ne viennent pas parce qu’ils doivent apprendre le grec pour suivre les cours : dans mon département, nous avons des cours privés pour des étudiants qui viennent dans le cadre d’Erasmus, ce qui signifie du travail supplémentaire pour nous – et un cadre privé, c’est un problème.

42La traduction philosophique est facile : il est beaucoup plus facile de traduire Psychopedis que Seferis, mais ce ne sont pas les mêmes gens qui traduisent les deux…

Philosophie et politique

43V. FABBRI : Qu’est-ce qui caractérise les gens qui sont ici rassemblés du point de vue de leur rapport à la politique au sens large, en particulier dans son rapport au théologico-politique, à une culture rationaliste, dans le cadre d’une société fortement influencée par l’Église orthodoxe ?

44S. VIRVIDAKIS : Il ne faut pas oublier les problèmes liés à l’absence de séparation complète entre l’Église et l’État, en Grèce : il y a un enseignement de la religion orthodoxe dans le secondaire, et en ce qui concerne le niveau universitaire, il n’y a qu’une trentaine d’années que les philosophes (hormis les marxistes) s’engagent dans ce débat ; des philosophes du droit, des juristes, mais aussi des philosophes politiques s’opposent aujourd’hui à cette domination du discours idéologique de l’Église orthodoxe. Il n’y a pas que des réactionnaires, mais les choses se sont aggravées avec l’archevêque actuel, populiste, démagogue, le pire qu’on puisse imaginer.

45A. STILIANOU : Malgré nos différences de tendances, nous avons un dénominateur commun : notre défense du rationalisme ou de la tradition des Lumières, au moins quand il s’agit des questions de liberté de penser, de la séparation de l’État et de l’Église.

46S. VIRVIDAKIS : Mais il ne faut pas oublier l’alliance entre certains tenants de l’Église et de la pensée post-moderne.

47S. ZOUMBOULAKIS : En réalité, on ne peut pas dire que l’Église ait une grande influence intellectuelle. Nous avons plutôt une domination de la pensée de gauche en Grèce, alors que l’Église est plutôt visible au niveau institutionnel ; il y a actuellement peu d’œuvres théologiques intéressantes, alors qu’en France où l’Église est sans influence sur le politique, il y a une production actuelle intéressante de textes théologiques.

48V. KINDI : Il y a peut-être une domination intellectuelle de la gauche, mais le grand public ne lit pas les œuvres des intellectuels de gauche parce que c’est très difficile à lire ; au contraire, si on demande à l’homme de la rue quelles sont les œuvres les plus médiatiques, il va nommer Giannaras, Ramfos, néo-orthodoxes, et Veltsos, représentant de la tendance post-moderne en Grèce.

49E. PERDIKOURI : En tant que spécialiste de la philosophie grecque antique, je rencontre un problème supplémentaire : non seulement cette influence institutionnelle de l’Église est très forte en Grèce, mais il y a une confusion entre l’identité religieuse et l’identité grecque : c’est une construction identitaire. On s’imagine à la fois les concitoyens de Platon et Aristote, et originellement orthodoxes : vous lisez des absurdités pareilles dans les journaux (« les Grecs ont toujours été chrétiens… »). On passe sous silence les siècles de confrontation entre la pensée grecque ancienne, la tradition platonico-aristotélicienne, stoïcienne, épicurienne, et la tradition chrétienne, le fait que être « grec » presque jusqu’à la fin de l’empire byzantin signifiait être « païen ». Quand je suis revenue en Grèce après mes études à Paris, j’ai dû enseigner la philosophie antique dans ce cadre ; il m’a fallu tenter de faire passer la distinction entre ce qui est antique et chrétien en Grèce, entre ce qui est rationaliste et non rationaliste. Mais d’un autre côté, ce que dit Zoumboulakis est très vrai : qu’on le veuille ou non, on vit dans un monde non plus chrétien mais post-chrétien. L’histoire de la philosophie et notre culture ont été filtrées par le christianisme, et pourtant en Grèce on n’a pas de production théologique sérieuse. La pensée occidentale catholique et protestante a bénéficié de nouveaux concepts élaborés par de très grands théologiens (Chenu, en France par exemple, Balthazar en Suisse) et nous, nous en sommes à considérer que Platon est l’ancêtre des pères de l’Église…

50S. VIRVIDAKIS : Nous avons eu une école orthodoxe soumise à l’influence slave, mais qui passe par Paris, Giannaras a été formé à Paris.

51E. PERDIKOURI : C’est la tradition du père Florovski, une tradition anti-rationaliste. Mais c’est à nous aussi de faire ce travail de distinction. J’admire beaucoup le travail de Stavros Zoumboulakis, sur le politique et le religieux, parce qu’il se réclame non seulement du christianisme mais aussi des Lumières, donc de la gauche. Il ne faut pas laisser seulement Ramfos et Giannaras écrire sur des questions politiques d’un point de vue religieux.

52G. XIROPAÏDIS : La grande différence entre l’Église orthodoxe, d’une part, et les Églises catholiques et protestantes, d’autre part, c’est que les Églises catholiques et protestantes occidentales ont eu affaire aux Lumières et qu’elles ont dû se légitimer par le moyen de la réflexion, ce qui a conduit à des œuvres théologiques originales, que nous n’avons pas en Grèce. Il y a eu certes une période des Lumières grecques, mais qui n’ont pas l’envergure universelle et l’originalité que peuvent avoir des textes produits en France, en Allemagne ou en Angleterre, et pour le reste, depuis la fermeture de l’école de Platon jusqu’à maintenant, il y a une interruption de la production philosophique en Grèce. Trente ans de philosophie sérieuse ne suffisent sûrement pas pour produire des œuvres de philosophie originale, et pour créer une tradition originale de philosophie dans ce pays. Le seul texte écrit par Leibniz en allemand est un texte qui explique les conditions auxquelles les Allemands pourraient philosopher dans leur propre langue : la traduction de tous les textes classiques grecs, latins, médiévaux, et des textes de la tradition rationaliste de son époque, ensuite, la discussion en allemand, le travail sur ces textes en allemand. Selon lui, il aurait fallu au moins deux siècles avant de voir se constituer une tradition philosophique allemande. Il était pessimiste puisqu’il a fallu attendre quatre-vingts ans pour avoir Kant, qui est le début de la philosophie « allemande ».

Notes

  • [1]
    Il faut noter pour expliquer ce dernier point que le Parti Communiste de l’Intérieur était peuplé d’intellectuels – le bureau politique du parti de l’intérieur s’étant opposé à l’intervention de l’armée soviétique en Tchécoslovaquie –, et s’est rapproché beaucoup du Parti Communiste Italien qui était anti-soviétique, ce qui explique qu’il y ait toujours des liens étroits entre la scène théorique italienne de gauche et la Grèce.