Solitudes superposées

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Solitudes superposées

Traduit de l’espagnol parAlbert Bensoussandu même auteur
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L’oppression de se savoir perdu au milieu d’une ville jusqu’à un certain point inconnue est, je crois, un motif suffisant pour la choisir comme lieu de travail. De façon cyclique, j’éprouve une intense panique et une angoisse immotivées. Je suis arrivé à la conclusion que ce sont les états nécessaires pour pouvoir écrire. De longues nuits d’insomnie à imaginer les situations les plus funestes, des heures de veille et de sommeil entrecoupé tandis que la vie continue alentour. Me voir moi-même obligé de chercher la table d’écriture comme unique refuge capable de diminuer mon angoisse. Marcher dans les rues anonymes noires de monde, prendre le transport souterrain sans savoir si vont fonctionner les mécanismes qui me ramèneront à la surface. Savoir qu’en même temps que mon angoisse se déroulent des centaines d’activités autour de moi est important. Il est difficile de pouvoir considérer la Ville de Mexico comme ma ville. Je n’ai pas grandi là. Je n’en garde presque pas de souvenirs. Je l’ai quittée en bas âge et n’y suis revenu que récemment. Situation parfaite pour faire et ne pas faire partie de ce tourbillon dévorant. Pour croire que je suis un habitant et aussi un explorateur. Découvrant jour après jour une série d’habitudes, de rues inconnues, avec cette impression d’avoir moi-même brisé quelque règle en me comportant comme un citoyen normal et courant. Une des caractéristiques de cette ville c’est qu’elle est tracée comme une série de villages superposés. Ce qu’on appelle « colonies » tient davantage de hameaux repliés sur eux-mêmes et auto-suffisants. C’est pour cela que bien souvent les habitants de la ville ne se déplacent pas à de grandes distances. Tout cela, il est possible de l’expérimenter dans une ville comme Mexico. Il n’est pas fortuit que j’aie choisi de vivre dans une petite maison du début du xxe siècle située dans un des quartiers les plus centraux. Un havre de paix perdu au milieu du charivari déchaîné tout autour. J’habite un petit ensemble de maisons, véritables joyaux architectoniques, appelé El Buen Tono. Je reste là, moi et mon angoisse, étranger à toutes ces activités qui se développent au dehors. Personne ne doit être témoin de mon découragement. Moi seul face aux mots que je dois créer. Tout le reste, les occupations humaines, le développement culturel, je le perçois comme une vague rumeur. De temps en temps je rencontre quelque autre écrivain, nous nous saluons poliment et chacun passe son chemin. Mais cette situation, curieusement, ne me coupe pas complètement des autres. Je garde, malgré mon isolement, un atelier d’écriture. Un lieu de rencontre où une série de créateurs passent, en face d’un groupe d’aspirants à l’écriture, quelques heures par semaine. Cette activité est ce qui me permet de rester connecté à un espace concret, spécifique. C’est ce qui me permet de laisser de côté l’angoisse et la dépression pour affronter une série de questions qui surgissent de la création littéraire. Je m’y engage de telle sorte que mon travail personnel se voit affecté. Conserver cet atelier c’est, en quelque sorte, me libérer de la culpabilité d’écrire. Impression que j’ai depuis ma prime jeunesse. Cette culpabilité se dissipe d’une certaine façon quand je commente avec un groupe de jeunes écrivains leurs nouvelles créations, quand je dois contacter un maître et discuter sur les règles de jeu sur lesquelles l’atelier compte. Mais toute cette situation, à vrai dire, je la supporte grâce à la présence en cette ville d’une série d’amis. C’est une ville si disproportionnée qu’elle permet l’existence de plusieurs réseaux d’amitié de toute espèce. Je suis uni à eux par des liens de diverses natures, qui, pour chacun, me constituent comme personne. Je compte sur mes compagnons soufis, avec qui je partage mon chemin spirituel, mes amis intellectuels, qui alimentent ma soif de culture, d’autres amis sans caractéristique particulière avec qui je parcours le temps et l’espace. J’ai avec tous des liens affectifs et, chose curieuse, ils ne se superposent pas les uns aux autres. L’espace urbain aux réalités superposées le permet. Je ne crois pas qu’il existe une autre ville qui rende la chose si décidément possible. La possibilité de traverser une série de sentiers parallèles sans qu’ils se croisent à quelque moment. Cette situation permet, en outre, de pouvoir maintenir intact mon espace de création, sans interférences majeures. La réalité de la surpopulation offre précisément la possibilité de chercher une série de solitudes qui se présentent en même temps. Malgré son désordre et sa disproportion, Mexico est la ville où j’ai pu trouver le plus grand silence, d’autant plus magnifié que cette paix peut être brisée à tout moment au bénéfice de l’immersion dans une dynamique de foules. Par la possibilité de passer d’un extrême à l’autre. Quant à mes livres, cette situation, celle de me sentir accompagné dans le silence, a permis à mon écriture de se remettre chaque fois plus en question. Elle a permis aussi que les mondes qui apparaissent représentés dans les livres obéissent de façon croissante aux lois que ma propre écriture a créées à travers le temps. Il se passe tant de choses autour de moi que mes livres deviennent une sorte de reflet d’un espace qui peut seulement être reproduit au moyen de mots. Pour représenter une réalité en constant changement il existe d’autres moyens d’expression bien plus efficaces que l’écriture. Je crois que ces circonstances favorisent la possibilité de mise en route des prémisses d’un livre qui doit exister parce que ce qu’il exprime est impossible à communiquer d’une autre façon. La littérature comme espace nécessaire, non comme recours possible.