Gilles Deleuze : le philosophe comme voyant

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Gilles Deleuze : le philosophe comme voyant

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Dans le contexte de la pensée politique anglo-américaine, Gilles Deleuze est souvent célébré ou condamné comme l’audacieux philosophe d’un devenir qui surgit au milieu des choses. Cette lecture n’est pas fausse mais elle néglige ou sous-estime l’importance de Deleuze comme figure moderne du voyant, celui qui insiste régulièrement et avec subtilité sur les moments de bifurcation, qui cherche à discerner les potentialités dangereuses ou positives de ce qui luit à l’horizon du passé ou de l’avenir et constitue ainsi l’incertitude objective du moment. Le penseur comme voyant, le philosophe comme activiste : ces tâches sont liées bien qu’elles soient aussi en tension réciproque.

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Tirésias était un devin, un voyant. Condamné à la cécité, unissant en lui aspects masculins et féminins en punition d’une offense de jeunesse faite aux dieux, il tire de sa cécité, de sa longue expérience de la souffrance et de son côté féminin, la capacité de lire les signes et les présages des dieux. Dans l’Antigone de Sophocle, à un moment critique, il est conduit par un garçon sur une place de la ville. Antigone a enterré le corps de son frère, malgré sa participation à l’attaque armée contre sa propre ville ; Créon a ordonné l’exécution d’Antigone pour avoir désobéi à l’interdiction d’inhumer le corps de Polynice ; Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone, a essayé de convaincre son père de revenir sur sa décision et, après le net refus de ce dernier, est parti rejoindre sa fiancée.

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Créon souhaite la bienvenue au voyant « vénérable » envers qui il a une dette. Dès qu’il est invité à parler, Tirésias déclare : « Attention, tu es encore une fois sur la lame du rasoir ».

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« Écoute ce que mon art m’a révélé. J’avais pris place sur l’antique siège augural, port des présages, lorsque je perçus un piaillement confus d’oiseaux en fureur, un ramage inintelligible. Cependant, au vacarme de leurs ailes, je compris qu’ils s’entre-déchiraient. […] Or je dis que la cité souffre de ton fait. […] Réfléchis, mon fils. […] Allons, cède au mort, ne persécute pas un cadavre. […] Je te parle pour ton bien, car je te veux du bien. Il fait bon écouter la sagesse d’un ami, quand elle sert nos intérêts [1][1] Sophocle, Antigone, 988-1032, trad. R. Pignarre, Garnier-Flammarion,.... »

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Un vieillard voyant, aveugle et androgyne lit des présages qui défient le pouvoir et la virilité du roi ; Créon le condamne immédiatement comme traître. À la fin, ses prophéties s’accompliront, même si ce n’est pas tout à fait ce qu’il avait prophétisé. Il serait extraordinaire de pouvoir lire les présages comme Tirésias le fit, quitte à souffrir les effets des épreuves futures avant même qu’elles n’apparaissent. Mais Tirésias vivait dans un monde habité par les dieux, à une époque où beaucoup pensaient que le comportement des oiseaux révélait la volonté des dieux à ceux qui, par don, clairvoyance ou expérience, en avaient été rendus capables. Cette pratique est sans doute séduisante mais elle ne peut plus être répétée dans le monde contemporain.

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Et, après tout, est-elle si séduisante ? Les modernes qui se soumettent à une image linéaire du temps, qui pensent que le futur est déterminé par le passé et non pas écrit par les dieux, qui célèbrent le pouvoir et l’autonomie de l’action humaine, tous ceux enfin qui pensent que la culture moderne peut maîtriser la nature et que les principes éternels de la morale suffisent à guider la conduite humaine, tous ceux-là ne croient pas nécessaire de repenser le rôle du voyant. Gilles Deleuze, pourtant, n’appartient à aucune de ces catégories. En tant que philosophe du devenir, il doit nuancer l’ensemble de ces suppositions et dispositions. Il lui faut chercher une manière d’influencer l’intervention stratégique dans les affaires du monde quand les choses sont sur le fil du rasoir, sur la pointe du temps. Il poursuit cette quête sans invoquer les dieux, ni la divine providence du monothéisme, sans l’assurance hautaine de ceux qui pratiquent les sciences sociales et donnent des conseils pour l’avenir qui ne sont fondés que sur les probabilités accumulées du passé. Il cherche à intervenir aux moments stratégiques, quand le temps bifurque et que la direction qu’il prendra en l’absence de toute action humaine concertée est encore incertaine. Parfois, sa tâche consiste à esquisser un futur potentiel et à solliciter l’action pour le bloquer ou le tenir à distance ; parfois encore, il s’agit de forger un nouveau concept adéquat aux événements qui commencent à peine à se consolider ; parfois enfin, il s’agit de construire un jugement qui aille au-delà des anciennes règles et réponde aux nouvelles circonstances. Comment procéder ? Peut-être le voyant grec est-il étrangement proche de cette tâche de la modernité qui consiste à lire les signes d’un déséquilibre surgissant dans telle ou telle zone avant de se stabiliser en modèle fixe.

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Considérons d’abord ce que Deleuze dit du flash-back dans Cinéma 2. Quand il est utilisé de manière créative, sa fonction n’est pas d’identifier un moment du passé dans lequel l’événement ou la situation actuels sont devenus inévitables. Le flash-back revient au point de bifurcation, au moment où les choses pouvaient encore tourner autrement, même si la plupart des protagonistes de l’époque n’en avaient pas conscience. Certains personnages sont sur le fil du rasoir durant ces moments, ils sentent que quelque chose de fatal est train de se dessiner, peut-être cherchent-ils à entraîner le cours des choses dans une certaine direction : « Ce qui est rapporté est toujours un dérapage, une déviation, une bifurcation. Mais bien que la bifurcation ne puisse en principe être découverte qu’après-coup, par flash-back, il y a un personnage qui a pu la pressentir, ou la saisir sur le moment [2][2] Cinéma 2, L’image-temps, Minuit, 1985, p.71-72.. »

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Dans All about Eve [Ève], la coiffeuse est un personnage de ce type. Elle se trouve dans la chambre à côté dans l’épisode où Ève éblouit les hommes par l’expression de sa compassion envers la star vieillissante de la pièce de théâtre. Ils entendent sa voix, ils ont du plaisir à contempler son visage juvénile et modeste, ses gestes de compassion, ils sont inconsciemment touchés par la sensualité qui s’en dégage. Ils sont impressionnés. La coiffeuse, en revanche, entend la voix mielleuse sans voir Ève, elle perçoit son rythme et ses intonations comme un signe. Elle entre dans la pièce et regarde froidement la femme qui remplacera bientôt sa patronne. Ses soupçons se sont éveillés parce qu’elle est âgée, elle a déjà vu des jeunes femmes ambitieuses remplacer des stars d’âge mûr, parce qu’elle a été attentive aux moments protéiformes et, surtout, parce qu’elle a écouté la voix sans voir les expressions et les gestes qui ont guidé l’interprétation des hommes. Dans ce cas, c’est l’absence d’un type de « preuves » et le rapport avec une fausse note dans la voix, qui déjoue le jeu. La coiffeuse n’a pas le statut qui lui permettrait d’agir ou de convaincre les autres de le faire. La plupart des voyants sont dans la même situation. Elle possède encore d’autres attributs d’un voyant moderne même si son champ d’application reste modeste. Ces attributs sont, à nouveau, la sensibilité aux événements de bifurcation quand ils cristallisent, la capacité de lire les signes fugitifs dans les moments décisifs, l’aptitude à faire résonner les expériences du passé afin de lire la situation nouvelle et le pouvoir de mettre entre parenthèses certains registres de l’expérience pour se concentrer sur d’autres qui demandent toute notre attention.

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Il convient d’analyser plus en détail cette première disposition. Loin d’être commune, elle est très ambiguë. Considérons ce que Deleuze dit des comédies de Jerry Lewis :

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« […] le burlesque de Jerry Lewis prend source dans la comédie musicale. Et même sa démarche semble autant de ratés de danse […]. Le personnage de Jerry Lewis, involué plutôt qu’infantile, est tel que tout lui résonne dans la tête et dans l’âme ; mais, inversement, ses moindres gestes esquissés ou inhibés, et les sons inarticulés qu’il émet, résonnent à leur tour, parce qu’ils déclenchent un mouvement de monde qui va jusqu’à la catastrophe […] le personnage se met (involontairement) sur un faisceau énergétique qui l’entraîne, et qui constitue précisément le mouvement de monde, une nouvelle manière de danser […]. C’est le cas, pour une fois, où l’on peut dire que Bergson est dépassé : le comique n’est plus du mécanique plaqué sur du vivant, mais du mouvement de monde emportant et aspirant le vivant [3][3] Op. cit., p.88-89.. »

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Les films que Deleuze mentionne sont It’s Only Money [L’increvable Jerry], The Disorderly Orderly [Jerry chez les cinoques], et Who’s Minding the Store [Un chef de rayon explosif], mais ces traits sont peut-être encore plus visibles dans The Nutty Professor [Docteur Jerry et Mister Love] (1956). Enseignant la chimie dans un Collège où le football est roi, le professeur Kelp se dévoue à l’enseignement et à son laboratoire de chimie. Il est très sensible aux pressions multiples, aux humeurs et passions qui le traversent, pressions qu’il reçoit de parts différentes de lui-même, d’autres gens, ainsi que de l’environnement non-humain. Il perçoit les moindres mouvements autour de lui, même ceux de la pie dans son labo avec laquelle il converse comme si elle était un perroquet. La pie, en effet, ressemble aux oiseaux consultés par Tirésias : le chimiste entend ses réponses quand il lui pose des questions.

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Quand le professeur loufoque marche et parle, ses mouvements aberrants, ses mots surgis de nulle part, ses bruits étranges et inarticulés, les tics de son visage, les changements soudains dans ses expressions, tout cela transmet des perceptions, des sentiments, des actions, des jugements. Ce sont des flux et reflux désordonnés, dont une petite partie seulement devient perception, et une partie encore plus petite s’exprime en actions spécifiques.

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Ces sentiments naissants, imbus de pensées, sont gros de potentialités ; leur expression ou leur blocage dépend de ce qui survient dans la fraction de seconde qui sépare l’instant du surgissement de celui de la consolidation. Les professeurs et les journalistes sont d’habitude bien mieux organisés que ce personnage. Ils sont stricts, suffisamment armés pour vivre dans le monde quotidien de l’action orientée par la perception : ils savent rapporter les faits, placer les choses dans un contexte donné, être réaliste, ordonner les préférences de manière rationnelle, fournir une interprétation avec autorité, se conformer à la raison, extrapoler un futur probable à partir du passé. Sans cette sensibilité nécessaire pour percevoir les mouvements de monde qui se pressent à l’encontre des clichés qui organisent – et doivent organiser – la vie quotidienne, ils seraient les doubles du professeur loufoque. Ils sont amplement pourvus de ce dont il est dépourvu.

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Car le professeur loufoque est lui aussi limité : tout ce qui se presse en désordre dans son esprit menace de bloquer toute action efficace voire d’empêcher les pensées importantes qui surgissent de se consolider suffisamment pour défier le monde des clichés. La valeur de ce qui jaillit ainsi en lui ne recèle que des potentialités à demi formées, alors que celles des actions sont solides et simples. Chacun est ainsi toujours condamné à être moins que ce qu’il pourrait. Et c’est peut-être pour cette raison que les spectateurs s’incluent tacitement au nombre des objets de dérision amicale chaque fois qu’on rit du professeur maladroit. Ce rire exprime un paradoxe de l’être dans le monde, un paradoxe entre d’une part les limites contraignantes de l’action orientée par la perception et, d’autre part, le désir de séjourner dans la durée. Les deux modalités sont nécessaires à la vie, mais chacune risque d’étouffer ou de limiter l’efficacité de l’autre. C’est le paradoxe que Bergson a si bien compris, et que Deleuze essaie de négocier avec finesse.

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Il faut le répéter, ce qui jaillit n’est pas un état qui serait complètement formé mais resterait réprimé. C’est au contraire un processus réel qui se déroule en deçà de la réalité, un jaillissement empreint d’affects et de pluripotentialités, exactement comme une cellule souche, qui en un sens n’existe pas avant d’être consolidée en quelque chose de spécifique, avant de migrer dans le sang, les amygdales, ou la moelle épinière pour y être organisée en tant que sang, os, ou cellule du cerveau. Le professeur loufoque permet aux gestes aberrants, aux tics du visage, aux mots égarés, d’aller plus loin que chez la plupart d’entre nous, même si de tels jaillissements s’expriment en fait de manière microscopique dans nos clignements d’yeux, le geste d’une main sur la bouche, une tension des épaules, un mouvement des lèvres qui peut se muer en sourire de dédain, un air de désapprobation, un sourire ou encore quelque chose qui ne se réduit à aucune de ces descriptions.

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Il est fascinant de répondre avec sensibilité à de nouvelles proto-pensées, à des mouvements du monde ou des possibilités d’action dès qu’ils bouillonnent à la surface de la réalité et de demeurer ainsi dans le moment de bifurcation. Telle est la voie dans la vie du penseur et de l’expérimentateur. Mais il est difficile de convaincre ses collègues ou d’obtenir un rendez-vous amoureux si l’on reste trop souvent dans de tels états. Soo, le chimiste, concocte une formule qui permet enfin au professeur loufoque de cristalliser dans ce lac boueux des commencements qui le hante. Ceci se passait en 1956, bien avant l’époque des psychotropes. Buddy est un chanteur sûr de lui et beau parleur qui ressemble beaucoup au partenaire d’autrefois de Jerry Lewis : Dean Martin… Il a tout ce qu’il faut pour composer avec le monde des clichés et ses performances lui gagnent la faveur des étudiants.

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Stella Purdy, une étudiante en chimie, elle-même sensible aux mouvements aberrants du monde, est étrangement attirée par Buddy, tout en ayant conscience qu’il pourrait devenir insupportable avec le temps. Qui voudrait danser avec quelqu’un dont les pluripotentialités se sont éteintes ? Mais il y a plus : des circuits fugitifs la traversent étrangement aux moments critiques où « Buddy » s’entretient avec les étudiants alors que la formule commence à perdre son effet. Cela arrive deux fois : au moment où Buddy est en train d’éblouir une foule en délire, une voix aiguë perce soudain, suivie par des gestes maladroits et par la bizarre apparition de dents proéminentes. Ce sont les moments où le professeur Kelp est plus que jamais exposé au contrôle public et à l’humiliation. Mais Stella, à chaque fois, entre en transe et cherche dans un cristal de temps les traits qui résonnent confusément entre Buddy et le professeur loufoque. La deuxième fois, son imagination synthétise une nouvelle possibilité : elle visualise comment faire converger une ou deux tendances du chanteur dans la sensibilité bizarre du professeur. Dean Martin, qui termina sa carrière en jouant le dur à côté de John Wayne, aurait détesté ce mélange. Tout comme Dick Cheney, le Roi des Rois dans L’Apocalypse ou Amy Guttmann. Stella, elle, s’en réjouit.

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Stella comprend le dilemme. En tant que fou, le professeur répond aux mouvements aberrants du monde mais il peut difficilement composer avec le monde quotidien du cliché, alors que – comme le savait Bergson – c’est avec ce dernier que nous avons à faire lorsque nous préparons le repas, conduisons une voiture, allons à un rendez-vous ou parvenons à la fin de la journée. Les expériences de chimie de Kelp lui explosent souvent à la figure, mais quand il est transformé en Buddy, arrogant et trop sûr de lui-même, il ne vit plus que selon des clichés. Ou faudrait-il dire selon la théorie ? Stella peut négocier avec ce dilemme parce qu’elle équilibre les deux tendances, les faisant jouer l’une contre l’autre dans sa manière d’être. Elle court épouser le professeur loufoque en cachant deux flacons de sérum dans les poches de son jean : une goutte de sérum peut s’avérer nécessaire de temps à autre.

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Mais la sensibilité exquise du professeur loufoque peut-elle avoir un sens au delà de la vie universitaire et du bonheur familial ? L’invention d’un nouveau sérum semble suggérer cette possibilité. Pour continuer dans cette hypothèse, imaginons une suite au Da Vinci Code qui intégrerait quelques éléments de Nutty Professor. Dans la première version du film, les personnages font preuve de beauté et de courage, ils savent comment fonctionne le nouveau monde de contrôle, et sont très habiles à mettre en échec l’autorité de l’État et de l’Église. Mais, en ce qui concerne le thème explicite de leur aventure – la politique de la théologie –, ils se montrent insensibles aux nouveaux mouvements du monde. De ce point de vue, ils sont trop proches de leur état et des inquisiteurs du Vatican.

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La suite est tournée par Sofia Coppola, avec Angelina Jolie et Georges Clooney dans les rôles principaux. Après une scène érotique rejouant la passion entre Jésus et Marie Madeleine, les aventuriers méditent à nouveau sur les différentes formes que le Christianisme a assumées. Ils ne se demandent pas seulement à quel point les choses étaient incertaines et variables durant la longue période qui va des paroles de Jésus jusqu’à la fin de 380, quand l’importance de la crucifixion, de la résurrection et de la Trinité est consacrée par l’Église et l’empereur. Ils se demandent aussi ce qui peut arriver à présent, à une époque marquée par de nouveaux conflits entre les religions du monde, à l’intérieur comme à travers les régimes territoriaux. Ils savent qu’il y a toujours eu une pluralité de religions et de doctrines mais, ayant lu un peu de Deleuze et Guattari, ils sont impressionnés par l’accélération de la vitesse qui frappe plusieurs zones de vie et intensifie les points de contacts brûlants entre les religions. Pendant qu’ils entraînent les autorités dans de nouvelles escapades, ils s’efforcent aussi d’adoucir et de pluraliser l’aspect constantinien et impérial de la chrétienté, aspect qui continue à exacerber les conflits étatiques-spirituels. Ils ont même lu Proust afin de cultiver leur capacité à se glisser dans un cristal de temps, quand l’occasion s’en présente. Une nuit, ils regardent ensemble, au lit, The Nutty Professor.

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Cette nuit Sophie retourne en rêve dans le monde de ses grands-parents. L’écran montre Jésus, qui ressemble étrangement à Philip Seymour Hoffmann, au milieu d’une foule incontrôlable. Ce Rabbin dissident, qui s’appelle souvent le Fils de l’homme, parle à la foule et ses paroles sont rapportées dans la première version écrite de l’Évangile :

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« “Maître, lui disent-ils, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ?” Mais Jésus, se baissant, écrivait du doigt sur le sol. Et, comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : “Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre !” Puis, se baissant de nouveau, il se remit à écrire sur le sol [4][4] Évangile de Saint Jean, 8, 4-7.. »

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Le jugement est nouveau et noble. Plus surprenante encore est la manière dont il a été formé. Pendant que Jésus trace des lignes par terre avec le doigt, il laisse fusionner dans un unique cristal de temps l’indignité probable de sa propre naissance, la douleur de sa mère célibataire, la condition de son peuple sous le joug de l’empire, la foule revancharde, la souffrance de la femme accusée, et sa relation non conventionnelle avec Marie Madeleine ; une nouvelle maxime se forme graduellement. Le souci de l’existence et la sensibilité au nouveau mouvement du monde donnent lieu à une nouvelle et noble maxime. Nous autres intellectuels, athées, laïques et monothéistes, vivant toujours sous le signe de la chrétienté constantinienne beaucoup plus que nous ne voudrions l’admettre, avons encore beaucoup à apprendre de Jésus et d’autres voyants dans notre engagement au monde. L’état présent de la chrétienté est intimement impliqué dans la « guerre contre le terrorisme » et le nouveau système de contrôle qui se construit autour d’elle.

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Gilles Deleuze n’a pas seulement médité sur les caractéristiques et les qualités du voyant. Son travail sur la pensée de Spinoza, Proust, Bergson, et Nietzsche, ainsi que sur le cinéma lui ont permis de cultiver ces pouvoirs et de les adapter à un temps spécifique. Deleuze a créé une vision singulière d’un temps où plusieurs zones de vie se meuvent à une vitesse inconnue jusqu’au présent, où les frontières sont traversées plus rapidement et de multiples manières, un temps où le fondamentalisme religieux ou laïque devient une tentation pour beaucoup de ceux qui sont inquiets devant ces mouvements. Passer sans arrêt de la contemplation à l’intervention stratégique était devenu son mode d’être dans le monde. Les thèmes deleuziens – le temps comme devenir, le naturalisme immanent, les cristaux du temps, la relation entre la pensée et l’expérimentation du corps, l’urgence de nourrir « la croyance dans ce monde », l’impact omniprésent de la micro-politique à l’époque des médias, la philosophie comme invention de nouveaux concepts, la production par l’état des ennemis non spécifiés, la politique nomade, le pluralisme rhizomatique, l’ethos de la générosité présomptive, la relation entre le capitalisme global et le devenir minoritaire du monde –, toutes ces inventions et interventions montrent les effets créatifs d’un aller-retour constant entre la contemplation et l’intervention.

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En tant que voyant de la (tardive) modernité avancée, Deleuze n’est pas le prophète qui annonce ce que Dieu, ou les dieux, nous destinent ; il ne nous prédit pas non plus ce qui va se passer si on reproduit les conditions d’une expérience en vase clos. Il reste à l’intérieur des moments de pluripotentialités, se situant dans des courants d’énergie qui le conduisent quelque part, dans un lieu qui n’est que vaguement perçu au début du voyage. Ses propres réussites nous rappellent le voyant moderne dans un de ses films préférés : Cœur de verre de Herzog. Pour tourner ce film, qui raconte l’histoire d’une formule perdue dans une usine de verre au xixe siècle dont dépend le bien-être de toute la communauté, Herzog hypnotisait les acteurs tous les jours avant le début du tournage. Il le faisait pour s’assurer que leurs mouvements et réactions expriment un état entre la veille et le sommeil. La musique folk jouée par des paysans, les nuages majestueux qui glissent les uns dans les autres et la brume irrégulière qui se lève au-dessus de la mer contribuent à accentuer cet effet. Tout dans le film nous incite à demeurer dans le jaillissement. Le voyant de ce film prophétise des événements inquiétants. Mais au fur et à mesure que ses prophéties prennent de l’ampleur, il répond aussi à la question de savoir s’il faut y croire : « je vous dis ce que je vois ; je ne sais pas ce qui arrivera ».

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Le philosophe moderne dans ce rôle de voyant ne sait pas non plus ce qui va arriver. D’abord parce qu’il n’interroge pas les présages des dieux mais les signes de multiples secteurs du monde, ensuite parce qu’il se trouve à un moment de bifurcation, celui où les choses peuvent tourner d’un côté ou de l’autre ; troisièmement parce qu’à partir des ondulations du moment, il projette des possibilités ou des dangers futurs et, quatrièmement, parce que son intervention comme celle d’autres personnes peut aider à faire basculer la situation.

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Le philosophe deleuzien se maintient dans la tension entre le monde de la durée et des surgissements et celui des arguments, des colloques, des textes, des interventions politiques. Gille Deleuze a été un maître à cet égard. Nous ne pouvons qu’espérer en voir surgir d’autres comme lui.

Notes

[1]

Sophocle, Antigone, 988-1032, trad. R. Pignarre, Garnier-Flammarion, p.93.

[2]

Cinéma 2, L’image-temps, Minuit, 1985, p.71-72.

[3]

Op. cit., p.88-89.

[4]

Évangile de Saint Jean, 8, 4-7.