Terreur économique et terreur cognitive ?

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Terreur économique et terreur cognitive ?

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Rien ne paraît plus éloigné a priori de l’inflexion militaro-pétrolière incarnée par le couple D. Cheney/G. W. Bush aux États-Unis depuis le 11 septembre 2001 que le capitalisme qui s’esquissait avec Al Gore et qui aujourd’hui veut réorienter l’accumulation de façon prioritaire vers les industries vertes et le développement soutenable.

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Le premier conjugue la restauration des valeurs du marché et de la bonne vieille industrie d’armement, la spéculation immobilière, ces enrichissements soudains des fournisseurs des campagnes militaires. Le second pôle que nous nommons capitalisme cognitif[1][1] Y. Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif, la nouvelle..., semble incliner davantage à la paix. Les nouvelles formes d’activité qu’il promeut ne sont-elles pas compatibles avec un plus haut degré de démocratie (de décentralisation, de participation citoyenne), avec une redéfinition en profondeur de l’État Providence puisque la knowledge and learning economy suppose un investissement croissant dans la qualité de la population, la coopération et le partenariat plus que dans la hiérarchie fordiste et la subordination salariale. Moins agressive, moins polluante, moins autoritaire, l’organisation de la société de la connaissance, des réseaux et de l’information soulève un sérieux espoir d’alternative au sein du capitalisme puisque les socialismes et communisme réels depuis 1989-1991 n’offrent plus aucune alternative externe. Comme si un communisme du capital se faisait jour nous livrant la possibilité d’esquisser à quoi pourrait ressembler l’avenir dans lequel devront s’inscrire les véritables marges de manœuvre d’une transformation radicale de la production, du travail et de la société, de l’État et de la vie.

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La terreur, degré extrême de la crainte et de la peur, s’alimente en effet d’une représentation du futur qui paralyse nos facultés de réaction. Alors que la crainte, à la différence de la peur non dominée, accompagne le courage qui sans elle sombre dans la témérité, la terreur est une affection passive qui diminue le conatus pour parler comme Spinoza. Comprendre le devenir et le futur du capitalisme non seulement « sans rire ni pleurer », mais aussi sans être terrorisé ni terroriser en cette époque hyperbolique s’avère d’autant plus nécessaire que le souci et l’angoisse (deux catégories philosophiques longuement thématisées, mais longtemps traitées comme des vieilleries réactionnaires par la gauche « humaniste » ou par la technocratie de l’administration d’État) s’installent beaucoup plus solidement depuis qu’est nommable son objet écologique commun : la préservation de la biosphère. Depuis surtout que les raisons de s’en soucier atteignent le degré d’intensité qu’Heidegger réservait au Dasein humain, par opposition à la crainte à propos de n’importe quel étant déterminé. Sa propre mort et son rapport avec ses morts constituent pour l’individu le contenu du lien religieux avec la préoccupation du « salut », le sien propre, celui de sa tribu. La destruction de la condition de toute vie terrestre, donc de la biosphère, a d’abord, sous la forme de l’apocalypse nucléaire, puis désormais sous celle de la menace de la biosphère et du pouvoir technique sur la création et la modification du vivant y compris de l’humain, jeté les bases d’un autre rapport, lui collectif, d’un autre souci du salut ou de la survie. Certes, le discours de Paul Valéry sur le « caractère mortel » des civilisations après la Première Guerre Mondiale avait déjà introduit la question de la finitude des Nations. Tandis que les exactions des Empires coloniaux, la Shoah, le Goulag, l’accumulation de guerres mondiales, le génocide cambodgien et les ignobles déclinaisons des camps ont mis à nu la finitude de populations entières. Mais la figure contemporaine de la méduse paralysante prend le double visage de la finitude du biotope (dont celle de l’espèce humaine) au sein de la biosphère et du triomphe de Prométhée qui est en train d’arracher le feu du pouvoir sur la vie. Accroissement du danger d’une dégradation irréversible de la planète et accroissement de l’ubris de la puissance de la science. C’est cette conjonction qui peut provoquer un sentiment sacré transformant la crainte en terreur.

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Ainsi l’opposition des deux capitalismes, l’un qui serait réfractaire à tout aménagement, l’autre amendable ou soluble dans le salut de l’habitat terrestre, pour opératoire qu’elle soit comme morale provisoire de la direction de l’esprit, n’épuise ni le combat ni les combattants. Comme le remarquent Galloway et Thacker dans leur dernier livre [2][2] Alexander R. Galloway & Eugene Thacker, The Exploit,..., la phase où l’on pouvait opposer la puissance créative du réseau numérique et du réseau des réseaux, bref de l’immatériel au vieux capitalisme industriel et à l’État centralisateur est déjà derrière nous. La souveraineté impériale a largement investi la forme réseau. Certes, elle demeure capable d’une centralisation et d’une concentration sans équivalents dans l’histoire mais elle entend manipuler l’information, les réseaux et surdéterminer l’activité rhizomatique et pollinisatrice des multitudes en les reconvertissant constamment en peuple (c’est le caractère récurrent et multiforme du populisme et des néonationalismes à droite comme à gauche) ou en masses et en publics stratifiés. Contrôle des procédures de codification des savoirs ou informations, archivage des données, pressions très fortes pour revenir sur la constitution a-étatique du Web, exigence d’accès à une back door (voir la Chine avec Microsoft), tentative de réserver l’encryptage des données aux seules autorités, sont des figures de cette re-fonte des réseaux qui débute dans la décennie 1990. Toutefois la coupure cruciale s’opère en 2001 avec le 11 septembre. L’état de guerre sans fin et le régime d’exception permanent qui en découle ne sont imposés dans les démocraties qu’à la faveur d’une double construction:

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1) Celle d’un nouvel ennemi terrifiant (chose qui n’est guère contestable après l’effondrement des tours) mais dont le caractère terrifiant est rapidement imputé à un réseau proliférant (l’hydre dont les têtes repoussent, vieille métaphore classique par laquelle le Léviathan se représente la rébellion) parce qu’il sait se servir de l’Internet. Puis à l’Internet lui-même, ce nouvel arsenal. La diabolisation de ce dernier vise enfin à en faire l’eau dans laquelle évolue le nouveau poisson subversif islamiste qui a remplacé le communiste de la guerre froide. Ce processus déborde complètement l’opposition encore dialectique de la guerre de civilisation et des valeurs. La pédophilie, le téléchargement de musique, la propagation de virus, le piratage informatique, les adeptes des logiciels libres, le clandestin qui se sert des réseaux de mobilité sont tous mis en équivalence par ce qu’ils ont en commun : le medium numérique en réseaux. La reconstruction d’un « ennemi » difficile à cerner produit ainsi le terrifiant, corrélat objectif de la représentation. Mais, à soi seule, cette mise en scène serait facilement décodable et désactivée. Il faut que s’y ajoute une deuxième dimension.

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2) La Gorgone contemporaine du pouvoir impérial paralyse et terrifie par un tout autre trait. C’est la puissance du réseau, le caractère immédiat de son déploiement, bref toutes les caractéristiques de l’usage du réseau numérique comme connaissance distribuée qui se trouvent reprises et enchâssées dans le nouvel arsenal du pouvoir. Un arsenal iconique et performatif. Toutefois, comme d’habitude, la force du pouvoir est puisée dans la puissance multiple de la coopération retournée. Un économiste dira que la valeur capitaliste tient à la possibilité qu’elle traduit de se présenter comme l’autre face des externalités positives captées. Le réseau ainsi investi est terrifiant parce qu’il renvoie à la multitude son propre pouvoir démultiplicateur.

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Là où il y avait dissémination, fragmentation, le réseau contrôlé par l’État devient une loupe, un rayon laser. Réciproquement, là où se concentraient la coopération, la construction des communautés en société politique, le virtuel et l’immatériel deviennent l’ersatz trompeur de la corporéité et sa bombe à fragmentation. Le corps devient mirage, une ubiquité épuisante. L’érotisme et tout désir se changent en pornographie de l’envie d’avoir envie. L’image se déréalise. Le virtuel au lieu d’être la puissance effective dans le présent du possible qui n’est pas encore, devient la mémoire sacrificielle de ce qui ne pourra jamais être.

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Cette dimension subjective qui n’a aucune intériorité et se donne tout entière dans l’extériorité du réseau est le piège de la Gorgone Léviathan. Le bouclier de Persée était un miroir du côté où il ne regardait jamais.

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La société de la connaissance est regardée par le capitalisme cognitif. Mais elle se garde bien de se mirer en lui, sous peine d’être submergée par la terreur, une terreur qui revient souvent à la fascination pour la terreur.

Notes

[1]

Y. Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation, 2e édition, Éditions Amsterdam, Paris, 2008.

[2]

Alexander R. Galloway & Eugene Thacker, The Exploit, A theory of networks, University of Minnesota Press, Minneapolis, Londres, 2008.