Entretien avec Bernard Jouve

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Entretien avec Bernard Jouve

parBernard Jouvedu même auteur

Urbaniste, Directeur du laboratoire RIVES de l ’École nationale des travaux publics de l’État et titulaire de la Chaire UNESCO « Politiques urbaines et citoyenneté ». Il a récemment publié « Urban Societies and Dominant Political Coalitions in the Internationalization of Cities », in Government and Policy, vol. 25, p. 374-390 (2007) et a dirigé avec Alain Gagnon Facing Cultural Diversity : Cities under Stress (2009).

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PHILIPPE SIMAY : À l ’origine le « Droit à la ville » est une revendication formulée par le philosophe Henri Lefebvre désignant le droit d’accéder aux espaces existants mais aussi celui de transformer la ville en fonction des besoins et des désirs des citadins. Comment expliquez-vous, 40 ans après sa première formulation, l’actualité de cette revendication ?

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BERTRAND JOUVE : On voit en effet fleurir un certain nombre d’initiatives faisant référence plus ou moins explicitement au « Droit à la ville », même si très souvent elles trouvent dans Le Droit à laVille une caution scientifique a posteriori, quitte à travestir la pensée d’H. Lefebvre. Elles émanent par exemple d’organisations non gouvernementales qui, comme cela est bien souvent le cas dorénavant, mettent en place des réseaux de collaborations à l’échelle internationale à grand renfort d’Internet. Ces expériences visent à partager des innovations conduites dans certaines villes. On pourrait citer l’exemple de l’Observatoire International du Droit à la Ville créé en 2004 par des organisations françaises et brésiliennes. Tantôt, ces démarches sont plus institutionnelles comme la Loi 10 257 votée par le Parlement brésilien en 2001 qui instaure un « Statut de la Ville » et favorise ainsi la démocratie participative dans les politiques urbaines. On trouve également toute une activité de mise en réseau qui vise à promouvoir le « Droit à la Ville » qui est portée par des agences internationales comme ONU Habitat ou encore l’UNESCO qui tente de fédérer des acteurs politiques municipaux, des responsables administratifs locaux, des associations, des universitaires. La Chaire UNESCO que je coordonne s’inscrit précisément dans cette dernière démarche dont l’objectif est ambitieux puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’en faire un droit universel au même titre que les droits de l’homme, le droit à l’éducation, à la santé, Le

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Conseil de l’Europe est également très actif dans le domaine avec la Déclaration européenne sur le Droit à la ville votée par la Chambre des Pouvoirs Locaux en 2005. Il y a enfin une floraison d’expérimentations locales, au niveau des villes, qui, sans toujours se référer explicitement à la notion de « Droit à la Ville » l’alimentent empiriquement. Ces démarches sont structurées par deux leitmotivs : d’une part, un nouveau partage des rôles entre les États et les villes au profit de ces dernières et, d’autre part, l’inclusion des populations dans l’élaboration et la gestion des politiques urbaines. Elles partent toutes du constat que la ville est devenue un phénomène majeur à l’échelle planétaire et que la résolution de bon nombre de problèmes de société s’incarne dans la ville comme cadre physique, politique, économique et social. Or, c’est précisément ce qu’avance

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H. Lefebvre dans Le Droit à la ville en référant ces problèmes de société, en marxiste qu’il était, à la re-production des rapports de production capitalistes. Ce qui fait l’actualité de la notion réside dans le fait que la ville est à la convergence, d’une part, des dynamiques sociopolitiques urbaines en termes de renforcement des capacités d’action des sociétés civiles et, d’autre part, des champs sociaux et professionnels qui sont censés apporter des éléments analytiques à la fois pour comprendre les mobilisations de la société civile – le champ des sciences sociales qui est particulièrement prolixe actuellement sur les questions touchant à la démocratie participative – mais également fournir des cadres opératoires, des procédures, des normes pour les traiter – et le champ politique. C’est cette convergence entre ces dynamiques sociales localisées en ville, le champ des sciences sociales, celui du politique qui explique le renouveau de la notion formulée la première fois par H. Lefebvre en 1968.

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Ce qui explique son actualité et son acuité, c’est également sa parfaite concordance analytique avec des évolutions macrosociologiques que connaissent, à des degrés divers, de très nombreuses sociétés et qu’H. Lefebvre avait lui-même pointé sans les expliquer. Pour dire les choses rapidement, les deux apports majeurs d’H. Lefebvre, selon moi, reposent sur l’idée que le droit à la ville est un registre d’action utopique qui peut être mobilisé en vue de bénéficier de meilleures conditions de vie, de transformer la ville dans son mode de production et surtout ses usages. J’insiste sur le terme « usage » car il est central dans la pensée d’H. Lefebvre. En cela, il est très proche, même s’il ne partage pas le même cadre analytique, des travaux des sociologues urbains de l’École de Chicago des années trente qui défendaient une approche écologique de la ville. Cette dernière impose un certain nombre de contraintes aux groupes sociaux qui l’habitent en même temps que la ville, par ses modes de vie, les valeurs collectives qui s’y développent, transforment ces groupes sociaux et ces individus, les rapports, notamment identitaires, qu’ils entretiennent les uns par rapport aux autres, les liens qu’ils ont avec les institutions.

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Ph. SIMAY : Quels rapports entretiennent le « Droit à la ville » et la citoyenneté, ses redéfinitions actuelles ?

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B. JOUVE : C’est là, à mon sens, une des contributions majeures de cet ouvrage. Le second apport de H. Lefebvre repose en effet sur l’idée que, par rapport aux autres types de droits constitutifs de la citoyenneté, le Droit à la ville s’applique avant tout aux individus. Le droit à la ville, pour H. Lefebvre, ne s’assimile pas aux droits civiques comme la liberté d’association, aux droits politiques comme la liberté pour les individus constituant une même communauté politique de s’exprimer dans l’espace public et de voter ou encore les droits sociaux qui, avec l’avènement de l’État-providence, garantissent pour l’ensemble des groupes sociaux l’égal accès au système de santé, à l’instruction. On pourrait certes débattre actuellement de la pertinence de cette grille de lecture des différentes composantes de la citoyenneté qui ont été analysées par T. H. Marshall en 1964 à propos du développement de l’État-providence en Grande-Bretagne. Il reste que cette typologie des droits est toujours d’actualité car elle a un caractère heuristique. Là où H. Lefebvre se distingue de T. H. Marshall et de nombreux politologues ayant traité la question de la citoyenneté, c’est qu’il considère que l’unité sociologique d’application du droit à la ville, ce ne sont pas les groupes sociaux uniquement, même s’ils les intègrent dans son raisonnement avec une emphase toute particulière accordée à la classe ouvrière et au prolétariat, mais également les individus. Il a une formule lapidaire pour résumer son programme politique, car il s’agit bien de cela : « le droit à la ville se manifeste comme une forme supérieure des droits : droit à la liberté, à l’individualisation dans la socialisation, à l’habitat et à l’habiter. Le Droit à l’œuvre (à l’activité participante) et le droit à l’appropriation (bien distinct du droit à la propriété) s’impliquent dans le droit à la ville » (p. 155).

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C’est aussi pour cela que la notion qu’il a mise de l’avant est d’une actualité aussi importante. Tout simplement, parce qu’elle correspond à une évolution de l’ensemble des démocraties contemporaines qui sont travaillées depuis plus d’une trentaine d’années par un net processus d’individuation et, qui pour H. Lefebvre est un attribut ontologique de l’urbain tel qu’il s’est développé depuis ses origines. Le « Droit à la ville » s’inscrit dans l’œuvre d’H. Lefebvre dans le cadre d’une lecture historique du développement du fait urbain, qui dépasse de très loin une approche marxiste orthodoxe de la ville avant tout comme produit de l’industrialisation même si H. Lefebvre mobilise largement dans son analyse des notions marxistes comme la valeur d’usage et la valeur d’échange. Néanmoins, dans Le Droit à la ville, dans le chapitre consacré à la « spécificité de la ville », la démarche est proprement wébérienne, empruntant au temps long qui fait de la ville un objet social et politique particulier, on pourrait dire un « fait social total » en empruntant à M. Mauss. On trouve cette démarche scientifique, même si elle n’est pas aussi formalisée que chez M. Weber car elle n’a pas fait de la part d’H. Lefebvre d’un travail éditorial aussi conséquent que dans La Ville de M. Weber, dans Du rural à l ’urbain qui est une collection de textes d’H. Lefebvre parue en 1970 puis republiée en 1973. Le Droit à la ville est aussi intéressant du point de vue du parcours intellectuel de son auteur qui, au départ, dans les années quarante était avant tout un sociologue spécialiste du monde rural.

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Le Droit à la ville pour H. Lefebvre, c’est la possibilité pour tout individu, par son action quotidienne, de transformer la ville, son cadre bâti, les politiques publiques qui s’y développent, donc à agir comme un sujet social et politique (on dirait maintenant comme acteurs) et non plus comme objets. L’urbanisme et la planification urbaine, tels qu’ils se pratiquent dans les années soixante, sont particulièrement visés par H. Lefebvre. Ainsi, il affirme que « orienter la croissance vers le développement, donc vers la société urbaine, cela veut dire d’abord : prospecter les besoins nouveaux, en sachant que de tels besoins se découvrent au cours de la prospection. Ils ne préexistent pas comme des objets. Ils ne figurent pas dans le “réel” que décrivent les études de marché et de motivations (individuelles). Cela veut dire par conséquent substituer une planification sociale, dont la théorie n’est guère élaborée, à la planification économique. Les besoins sociaux conduisent à la production de nouveaux “biens” qui ne sont pas tel ou tel objet mais des objets sociaux dans l’espace et dans le temps » (p. 141-142). Le droit à la ville concerne avant tout, pour H. Lefebvre, non seulement la matérialité de la ville, l’appropriation par la classe ouvrière des objets techniques et de la planification qui façonnent la ville, même si c’est un argument central du livre, mais aussi des biens collectifs qui renforcent la valeur d’usage de la ville, à l’opposé de sa valeur d’échange qui est la marque du capitalisme. Il s’agit de biens collectifs de type qualitatif brisant l’aliénation issue des rapports de production. Les besoins auxquels il fait référence renvoient à l’épanouissement personnel, l’affirmation de la subjectivité, à la sensibilité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il accorde une place essentielle à l’art dans la ville en tant que pratique sociale généralisée et à l’architecture.

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On trouve ailleurs, dans La vie quotidienne dans le monde moderne publié en 1968, et qui constitue un vaste chantier de recherche engagé en 1947 avec la parution de Critique de la vie quotidienne, des passages qui ne manquent pas de surprendre chez un auteur catalogué, à tort et parce que ses travaux ne sont plus lus et mobilisés en France, comme un marxiste « pur et dur », structuraliste, ce qui est un comble lorsque l’on sait qu’il a publié Au-delà du structuralisme en 1971 en réponse à L. Althusser. Selon H. Lefebvre, la vie quotidienne est faite de routines qui traduisent en fait l’intériorisation au niveau de chaque individu des valeurs associées aux rapports de production déterminés, à tel point qu’un des chapitres de cet ouvrage est intitulé « Terrorisme et quotidienneté ». Toutefois, il met également en avant le fait que la subjectivité des individus et la douleur qu’ils peuvent éprouver dans l’affirmation au quotidien de cette subjectivité non conforme aux normes sociales dominantes (donc de la bourgeoisie pour faire bref) conduit à un processus d’individuation et à une possible « révolution culturelle » qu’il appelle de ses vœux tout en se démarquant de la doxa maoïste de l’époque. Cette révolution passe, en premier lieu, par la réforme et la révolution sexuelle, en second lieu, par la réforme et la révolution urbaines et, enfin, par la découverte de l’aspect ludique et festif de la vie quotidienne. Il établit d’ailleurs un lien direct à ce propos entre cette dernière proposition et la « révolution urbaine ». La première édition du Droit à la ville a été publiée en 1968 au moment où il dirigeait le département de sociologie de l’université de Nanterre. Ce n’est pas un hasard. Il faut bien reconnaître à H. Lefebvre une capacité certaine à avoir saisi « l’air du temps » en faisant une description de « l’Esprit de mai 1968 », du contenu de ses revendications, de leurs modes d’expression.

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Le droit à la ville comporte une dimension subversive revendiquée en tant que telle par H. Lefebvre qui dès la première page du Droit à la ville mentionne que « cet écrit aura une forme offensive que certains jugeront peut être offensante ». Parce qu’il s’inscrit dans l’histoire du marxisme en France, et de ses lectures critiques, le caractère subversif du droit à la ville pour H. Lefebvre repose sur une multitude de logiques d’action qui prennent corps et sens dans la ville. Cette idée que la ville n’est pas seulement une superstructure du capitalisme mais bien un objet social, économique et politique particulier est très présente dans la pensée d’H. Lefebvre. C’est bien lui qui, en 1970, dans La Révolution urbaine (p. 231-232), considère l’urbain comme « forme et réalité [n’ayant] rien d’harmonieux. Il rassemble aussi les conflits. Sans exclure les confits de classes. Bien plus : il ne se conçoit qu’en opposition avec la ségrégation qui tente de mettre fin aux conflits en séparant les éléments sur le terrain. Ségrégation qui produit une désagrégation de la vie mentale et sociale. […] Pour éviter les contradictions, pour arriver à la prétendue harmonie, un certain urbanisme préfère la désagrégation du lien social. L’urbain s’offre au contraire comme lieu des affrontements et confrontations, unité des contradictions ».

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Il est indéniable que la pertinence scientifique de la notion d’H. Lefebvre est en quelque sorte « indexée », si j’ose dire, sur la portée analytique et politique du marxisme, même si H. Lefebvre était critique sur la lecture de la ville par Marx et Engels qui considéraient que la « question du logement », publié en 1872 par F. Engels, était centrale et que la disparition spatiale de la ville, la « ruralisation de la ville » était une condition à l’avènement d’une société socialiste.

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D’un point de vue scientifique, le marxisme a disparu de l’horizon académique francophone, notamment dans le champ de la science politique, de la géographie urbaine et même de la sociologie urbaine. Par contre, il est toujours très actif dans le monde anglophone, principalement en Amérique du Nord. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce sont des auteurs anglophones comme D. Harvey, K. Cox, N. Brenner, N. Theodore J. Gough, E. Swyngedouw, B. Jessop, pour ne citer qu’eux, qui sont à l’origine du regain d’intérêt pour les travaux d’H. Lefebvre et mobilisent principalement ses écrits sur la production de l’espace, De l ’État ou encore Espace et politique. Ce qui intéresse principalement ces auteurs anglophones, c’est le lien que H. Lefebvre établit entre la nature de l’intervention de l’État et la production de l’espace. D’où un certain scepticisme de la communauté académique francophone, et surtout française, qui se dit « tiens, ils découvrent H. Lefebvre », ce qui n’est pas sans entretenir une certaine suffisance toute française. Pour autant, en plaçant la radicalité des rapports entre groupes sociaux, qui peut ou non se matérialiser dans son expression politique dans l’espace public – on peut penser aux émeutes urbaines de 2005 en France évidemment –, au cœur de ce que H. Lefebvre appelle la « société urbaine », ces auteurs anglophones viennent utilement questionner la communauté scientifique francophone sur la pertinence de ses objets et ses problématiques de recherche.

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Ph. SIMAY : Justement le Droit à la ville a-t-il toujours la même signification que celle formulée par H. Lefebvre?

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B. JOUVE : Absolument. On a souvent une lecture tronquée de l’œuvre d’Henri Lefebvre en le rangeant parmi les auteurs marxistes ne s’intéressant qu’à la reproduction des rapports de production et voyant dans la ville qu’une superstructure au service du capitalisme. Or, comme je l’ai dit, par bien des aspects, ses travaux se rapprochent de ceux de l’École de Chicago en ce sens que pour H. Lefebvre – et à ce titre, il n’est pas très clair dans sa distinction entre la ville et l’urbain – « l’urbain rassemble. L’urbain en tant que forme trans-forme ce qu’il rassemble (concentre). Il fait différer d’une façon réfléchie ce qui différait sans le savoir, ce qui n’était que distinct, ce qui s’attachait à des particularités sur le terrain. Il rassemble tout, y compris les déterminismes, les matières et contenus hétérogènes. […] En tant que forme qui trans-forme, l’urbain dé-structure et re-structure ses éléments, les messages, les codes venus de l’industriel et de l’agraire » (in La Révolution urbaine, p. 230). De nombreux lecteurs se sont limités à la dernière partie de cette citation qui se situe directement dans la lignée des études marxistes sur le développement du fait urbain. Pourtant, H. Lefebvre prend soin de préciser que le Droit à la ville qu’il préconise doit également s’accompagner du Droit à la différence « en pensant aux autres ethnies et aux différents peuples qui constituent, dans l’espace, les sociétés modernes et la société à l’échelle planétaire » (Le Droit à la ville, tome II, p. 145). H. Lefebvre n’établit cependant pas le lien spatial et problématique entre le Droit à la ville et le Droit à la différence et c’est assez logique car il faut se replacer dans le contexte historique et la structuration du champ des sciences sociales de l’époque du Droit à la ville. Le droit à la ville garde ainsi toute sa signification dans la mesure où il s’agit avant tout, et c’est compréhensible du point de vue de la formation d’H. Lefebvre, d’une catégorie normative. Il ne perd pas de son sens et de sa signification même si la lutte des classes n’est plus d’actualité. C’est ce que nous disent les auteurs anglophones par exemple lorsqu’ils appliquent, parfois abusivement, de nouveau cette notion au fonctionnement de la ville actuelle en prenant en compte l’expression de revendications individuelles et collectives qui restent le fait de groupes sociaux dominés et qui font de la ville l’espace privilégié de leurs actions, de leurs luttes. Pourquoi la ville? Tout simplement, parce que c’est l’espace et le construit social dans lequel se vivent au quotidien les frustrations, la confrontation avec les codes sociaux dominants, la violence matérielle et symbolique de ces derniers.

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Ph. SIMAY : Justement, quels sont les groupes sociaux qui revendiquent actuellement ce « Droit à la ville » ?

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B. JOUVE : Il faut éviter de « faire parler » les acteurs sociaux en fonction de ce que les chercheurs veulent bien entendre. Le « Droit à la ville » n’a encore que très faiblement percolé les mouvements sociaux urbains. Vous trouverez difficilement des actions collectives faisant du Droit à la ville un répertoire de mobilisation, un registre d’action formulé en tant que tel dans l’espace public et politique. Il s’agit encore d’un cadre analytique auquel se réfèrent des chercheurs, essentiellement nord-américains, et qui permet d’englober un certain nombre de revendications touchant à des questions classiques d’accès à des biens de consommation collective, l’accès aux services et biens urbains que l’on peut qualifier de premiers comme l’eau, le logement, l’assainissement, les transports, l’énergie, On peut ranger également dans cette catégorie, la santé ou encore l’éducation qui ne sont pas des revendications constitutives de la ville mais qui, du fait du développement de l’urbanisation à l’échelle planétaire et principalement dans les pays en développement, s’expriment principalement dans les villes. Donc, si l’on reprend cette approche, la nature et le contenu des revendications que l’on résume à travers l’expression du Droit à la Ville n’ont pas beaucoup changé : ils font globalement partie de ce que T. H. Marshall considère comme les droits sociaux c’est-à-dire, à côté des droits civiques et politiques, des droits indispensables à l’exercice libre et entier de la citoyenneté.

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En revanche, du fait des évolutions macrosociologiques que connaissent les sociétés contemporaines, il est clair que l’on voit surgir un ensemble de demandes d’ordre culturaliste qui, à travers les thèmes de « l’inclusion » et des « démarches citoyennes », que l’on retrouve très fréquemment dans les médias, expriment des revendications qui interpellent plus directement l’ordre politique. Ce type de revendications porte davantage sur la prise en compte des « citoyens ordinaires » et des minorités politiques dans l’élaboration et la gestion des politiques urbaines. Il faut néanmoins faire la part des choses et ne pas opposer les deux types de revendications car elles peuvent se confondre et s’agréger lorsque, par exemple, un groupe social se servant de l’ethnicité comme registre de mobilisation interpelle les institutions publiques en vue d’une meilleure prise en compte dans l’attribution des logements sociaux.

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Ph. SIMAY : Comment définissez-vous ces « minorités politiques » ?

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B. JOUVE : Avec mon collègue Alain-G. Gagnon de l’université du Québec à Montréal, nous avons dirigé un ouvrage sur la question des minorités politiques dans les politiques urbaines. Nous les avions définies comme « les groupes d’individus qui se constituent en acteurs collectifs et qui partageant des traits culturels et socio-politiques particuliers à la base de revendications identitaires (liés à la langue, aux croyances religieuses, à l’appartenance ethnique, aux rapports de genre, aux orientations sexuelles). Ces groupes sociaux ont en commun d’être confrontés à un accès difficile au système politique au sein des démocraties libérales ». Je précise bien démocratie libérale car l’ouvrage porte sur des expériences locales en matière de prise en compte de ces minorités politiques en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest mais on pourrait élargir le spectre des régimes politiques à prendre en considération.

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Dit autrement, cela rejoint un ensemble de préoccupations portées par des philosophes politiques canadiens comme W. Kymlicka ou C. Taylor ou français comme C. Laborde qui, à côté d’autres chercheurs en sciences sociales, notamment dans les domaines de la sociologie des genres, des cultural studies, de la science politique, ont dressé le procès de la « neutralité bienveillante de l’État », pour emprunter à W. Kymlicka et, partant, de l’ensemble des institutions publiques, dont les institutions locales et urbaines. Ces chercheurs montrent que si les classes sociales n’ont pas un même accès aux institutions publiques, il en va de même pour les minorités politiques, telles que je les ai définies rapidement.

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Or, les institutions urbaines, et non plus uniquement nationales comme l’Assemblée, l’appareil bureaucratique, sont de plus en plus considérées comme des institutions importantes pour ces minorités politiques. Ceci s’explique essentiellement par les grands processus de décentralisation, la nouvelle division du travail entre les États et les institutions urbaines. Ce phénomène est déjà ancien dans certains pays, comme les États-Unis où la question urbaine se confondait avec les rapports ethniques. Il est également patent de voir que c’est également aux États-Unis que certaines minorités politiques comme les femmes, les homosexuels, les immigrants des années soixante-dix se sont très vite organisées afin de lutter contre des politiques municipales considérées, à juste titre, comme discriminatoires. Ils se sont opposés à d’autres groupes sociaux que l’on qualifie de conservateurs. La ville aux États-Unis a été et continue d’être au cœur des tensions et des contradictions de la société américaine qui est « travaillée » par une guerre culturelle entre groupes sociaux autour de valeurs morales inconciliables. Le titre de certains ouvrages de collègues américains est parfaitement évocateur de cette situation. Je citerai uniquement celui d’Elaine Sharp publié en 1999 intitulé Culture wars and local politics. C’est vis-à-vis des institutions urbaines que se développent par exemple de fortes mobilisations anti ou proavortement ou encore en faveur ou contre la régularisation des immigrants sans papier. Dans le même temps, on a vu se multiplier les initiatives de groupes revendiquant la reconnaissance de codes culturels – notamment religieux – différents de celui du groupe social dominant et demandant aux institutions urbaines de prendre en compte ces différences. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : des rapports de domination entre groupes sociaux identifiés par des marqueurs identitaires culturels différents, qui en font un registre constitutif d’identités collectives et de mobilisation. Cela passe par exemple dans les aménagements des règlements intérieurs de certains équipements publics, qui sont de la compétence des mairies. Un exemple, certaines piscines publiques sont réservées uniquement aux femmes sur certains créneaux horaires de la semaine. Ou encore, à Montréal, la communauté juive hassidique a réussi à ne pas payer, les jours de sabbat, les contraventions pour non respect du règlement de la police municipale sur l’utilisation de la voirie publique au motif que les jours de sabbat sont consacrées entièrement à la prière et excluent le travail ou toute autre activité, donc changer sa voiture d’emplacement dans l’espace public. À Montréal et plus généralement au Québec, c’est ce que l’on appelle « l’accommodement raisonnable » c’est-à-dire une tentative de la municipalité de prendre en compte dans ses pratiques et ses politiques publiques, mais dans une certaine mesure seulement et c’est important de le souligner, des codes culturels autres que ceux émanant du groupe social dominant. Il n’est pas étonnant que les travaux d’H. Lefebvre trouvent actuellement un succès aussi important dans le monde anglophone et surtout nord-américain. Parce qu’il prend la ville comme la scène politique d’affirmation quotidienne des groupes dominés contre le groupe dominant, le « Droit à la ville » d’H. Lefebvre est particulièrement bien adapté à ce contexte.

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Sans pour autant tomber dans une quelconque thèse sur la convergence des systèmes sociaux et politiques, ce qui est vrai aux États-Unis se retrouve également depuis une vingtaine d’années ailleurs où l’on voit se multiplier les mouvements de revendication à contenu culturaliste. Les institutions urbaines, donc les élus, sont en quelque sorte aux « premières loges » car, d’une part, la ville est par définition l’espace privilégié de confrontation à l’altérité sociologique, et je me réfère ici bien entendu à G. Simmel, et, d’autre part, elles ont de plus en plus de compétences juridiques pour traiter ces nouvelles « demandes sociales ».

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Ph. SIMAY : Quelles sont leurs marges de manœuvre par rapport aux États ?

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B. JOUVE : Il faut d’entrée de jeu établir une mise en garde. Le Droit à la ville, parce qu’il n’est après tout qu’une notion, court le risque du « piège du localisme », pour me référer aux travaux de M. Purcell, ou, dit autrement, de l’essentialisme. La ville n’est pas prédéterminée pour traiter dans un sens « positif » ces « demandes sociales ». Elle est sans nul doute l’espace physique et dorénavant politique dans lequel ces « demandes sociales » se manifestent avec une acuité particulière pour les raisons que j’ai évoquées. Il faudrait cependant éviter de tomber dans une sorte de mirage néo-tocquevillien, si j’ose dire, qui conduirait à penser que la ville et ses institutions sont par nature plus « poreuses », plus ouvertes au traitement de ces « demandes sociales » qui expriment un besoin de reconnaissance de la diversité culturelle. Tout dépend des configurations politiques locales, des forces politiques en présence, de leur idéologie vis-à-vis de cette nouvelle question urbaine.

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Si l’on dresse un rapide panorama de ce qui se fait au niveau des villes, on trouve trois cas de figure : celles qui ont mis en place des politiques particulières, comme l’accommodement raisonnable à Montréal par exemple, celles qui n’ont aucune politique en la matière et celles qui continuent de lutter contre la prise en compte de la diversité culturelle par exemple en stigmatisant dans l’espace politique les minorités issues de l’immigration. Cela ne dépend pas des configurations politiques au niveau national mais bien de choix politiques avant tout locaux. R. Garbaye a par exemple publié un travail très pertinent sur le mode d’intégration des minorités immigrées dans les institutions urbaines en France et en Grande-Bretagne à travers les exemples de Lille, Roubaix et Birmingham. Il montre parfaitement que la sélection du personnel politique et la porosité des partis politiques locaux, donc l’accès aux institutions locales, dépendent en partie de régimes de citoyenneté nationaux mais surtout de configurations locales assez bien stabilisées dans le temps. On pourrait citer les exemples des municipalités conquises par le Front National dans les années quatre-vingt et qui n’étaient pas très en phase, et c’est un euphémisme, avec la problématique de la diversité culturelle. En Allemagne, la ville de Francfort a mené, un temps, des actions très visibles et fortement médiatisées, notamment parce qu’elles étaient portées par D. Cohn-Bendit qui avait ce mandat, en faveur des immigrés, principalement de la communauté turque. On trouve cependant dans le même pays des villes comme Hambourg qui, même si elles constituaient des bastions sociaux-démocrates et étaient gouvernées par le SPD depuis longtemps, ont pris un virage nettement conservateur à la suite des dernières élections municipales. On pourrait multiplier les exemples en ce sens. La ville, ses institutions publiques, ses partis politiques, ne sont donc pas « par nature » plus ouvertes politiquement à la prise en compte de la diversité culturelle et aux minorités politiques qui alimentent actuellement bon nombre de réflexions sur le « Droit à la ville ».

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Pour en revenir à la question de leurs marges de manœuvre formelles, cela dépend en grande partie du régime de citoyenneté qui limite ou favorise toute revendication en termes communautaires. Ces régimes de citoyenneté, et je me réfère aux travaux de J. Jenson sur le sujet, définissent en grande partie ce qui est acceptable ou pas dans la formulation, dans l’énoncé des revendications. Un régime de citoyenneté ne se réduit pas uniquement à un ensemble de règles formelles, juridiques qui identifient les membres d’une même communauté politique et leur confère des droits et des responsabilités. Il est fait également de codes touchant à l’énonciation légitime d’un « problème », au sens de l’analyse des politiques publiques, aux arguments recevables ou non par un système politique. Ces codes sont en partie dépendants de règles juridiques très formalisées. Ils ne sont pas immuables et certaines pratiques menées par les municipalités peuvent, à terme, conduire à réviser un régime de citoyenneté. On peut reprendre ici l’exemple de Francfort co-gouvernée par le SPD et les Verts qui ont expérimenté un certain nombre d’initiatives en matière de luttes de contre les discriminations raciales et ethniques. Une fois au pouvoir au niveau de l’État fédéral dans le gouvernement de G. Schröder, cette coalition a transformé le régime de citoyenneté fédéral en s’attaquant à une question qui était taboue, la double citoyenneté. Il est certain qu’en France, toute revendication à connotation communautariste se heurte d’entrée de jeu à « l’obstacle » des valeurs républicaines qui ne reconnaissent que des individus égaux en droits nonobstant leur diversité culturelle. Régulièrement, les médias se font l’écho de controverses très vives sur le sujet.

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Pour en revenir à votre question, on voit donc que la capacité des acteurs locaux à s’extraire d’un régime de citoyenneté national est limitée mais elle n’est pas nulle. Ensuite, comme je l’ai souligné, il faut qu’il y ait une configuration politique locale particulière. Pour ce qui est des marges de manœuvre des villes, elles sont extrêmement variables et dépendent aussi de la répartition des compétences entre niveaux de gouvernement. Elles ne peuvent intervenir directement sur le régime de citoyenneté mais à sa marge. Les institutions locales au sens large, j’inclus par exemple les Offices HLM dans la liste, doivent gérer au quotidien une tension importante entre un régime national et des « demandes sociales » venant de minorités politiques. C’est ce qui rend intéressant la notion de « Droit à la ville » car elle suppose l’exercice et la construction d’un droit partagé par l’ensemble des habitants d’une ville, quel que soit leur statut juridique au regard de la citoyenneté formelle, et à travers la vie quotidienne. Ces demandes ne sont d’ailleurs pas systématiquement en opposition avec le régime de citoyenneté national. On pourrait citer l’exemple des mouvements sociaux urbains issus de quartiers et de municipalités périphériques en voie de paupérisation aux grands centres urbains en France dans les années quatre-vingt. Ces mouvements étaient portés par des leaders qui ne demandaient ni plus ni moins que l’application des principes républicains et interpellaient les pouvoirs publics sur leur incapacité à traiter les populations de ces quartiers, majoritairement issues de l’immigration, comme des citoyens à part entière, avec des droits garantis par la Constitution. La « marche des Beurs » en 1983 pour l’égalité et contre le racisme s’inscrivait dans une logique très républicaine en revendiquant l’égalité de traitement. On pourrait multiplier les exemples de ce type en France et à l’étranger. Les institutions urbaines sont donc soumises à ces tensions en permanence, au quotidien. J’ai en tête l’exemple d’un directeur départemental du ministère de l’Équipement qui a eu récemment de gros problèmes avec sa hiérarchie car il avait autorisé un office HLM dont il avait la charge à élaborer un fichier des locataires prenant en compte leurs origines ethniques, ce qui est formellement interdit en France.

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Mais, placez-vous à la place des acteurs locaux, qu’ils soient élus ou cadres administratifs. Comment concilier, pour reprendre l’exemple du logement social, des exigences nationales prônant, d’une part, la mixité sociale et un impératif de logement des plus démunis sachant que, dans les quartiers paupérisés des centres villes, les plus démunis sont souvent aussi des groupes sociaux issus de l’immigration ?

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Ph. SIMAY : Vous semblez très sceptique sur la possibilité de réalisation d ’un « Droit à la ville »

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B. JOUVE : H. Lefebvre considérait lui-même qu’il s’agissait d’une utopie. Disons que je suis plutôt réaliste et prudent car j’ai une approche empruntant davantage à la sociologie politique qui se nourrit d’enquêtes de terrain. Je ne sous-estime absolument pas la portée subversive de cette notion, à condition qu’elle ne soit pas plaquée artificiellement sur des dynamiques sociales qui ne l’intègrent pas dans leurs pratiques, leurs revendications. Il peut être commode et satisfaisant intellectuellement de mobiliser H. Lefebvre, d’autant plus qu’il n’est plus là pour apporter la contradiction par rapport à son œuvre. Ce n’est pas tant l’existence d’un « Droit à la ville » qui me pose question mais davantage le cadre opératoire dans lequel il s’intègre, ou si vous préférez les modalités de prise en compte de ce droit par les institutions publiques. Le plus grand risque est de le réduire à un ensemble de règles formelles, ce qui peut être tentant dans la mesure où le droit à la ville suppose pour bon nombre de personnes, et c’est assez logique, une production normative, des textes législatifs, des règlements, une codification des pratiques ce qui va à l’encontre même de la définition du « Droit à la ville » pour H. Lefebvre.

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On peut reprendre ici les pratiques qui se développent dans le domaine de l’urbanisme, objet cher à H. Lefebvre, comme pratiques sociales et politiques. Dans les faits, on sait comment les systèmes politiques urbains, les technocraties locales (sans qu’il n’y ait de jugement péjoratif ici) organisent la production et la gestion morphologique et matérielle de la ville actuellement. La littérature sur les transformations des politiques urbaines est particulièrement féconde. Elle a montré que l’on est passé d’un urbanisme « médical » pour emprunter de nouveau une désignation à H. Lefebvre, monopolisé par des experts en la matière c’est-à-dire des ingénieurs et des urbanistes, à un urbanisme de projet s’exprimant à travers une prise en compte de la pluralité des points de vue. Cela rime-t-il pour autant avec une meilleure prise en compte des habitants, de leurs attentes très variées ? L’urbanisme de projet reste le monopole d’experts en la matière qui sont porteurs de cultures professionnelles et d’intérêts institutionnels différents, souvent divergents, mais il ne constitue pas une avancée démocratique dans le sens de la pluralisation et de l’ouverture de systèmes décisionnels urbains au « citoyen ordinaire ». Cette logique du projet urbain collectif, on la retrouve notamment dans bon nombre d’opérations de stratégies territoriales menées par les villes qui peuvent ou non avoir une traduction matérielle, par exemple dans la réhabilitation de quartiers de centre-ville, la construction de quartiers d’affaires, la création d’aménités urbaines à travers l’amélioration du cadre de vie de certains espaces précis de centre-ville… Les travaux sur ce qu’il est convenu d’appeler la gouvernance urbaine ont montré que ces opérations à forte visibilité et fortement médiatisées reposent de fait sur un mode de gouvernement très élitiste ne laissant que peu de place, voire aucune, aux « citoyens ordinaires ».

Tania Mouraud, HCYSP?, 2005, Impression numérique sur bâche tendue, 15 x 30 m, Installation permanente, Metz, France

© Collection FRAC Lorraine. Courtesy Galerie Dominique Fiat.
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Ph. SIMAY : Pourtant on voit se multiplier les démarches des villes valorisant le débat public et l ’appel à la participation. Le politique semble quand même « entendre » les appels et les besoins en termes de participation.

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B. JOUVE : En premier lieu, comme le souligne L. Blondiaux dans son dernier ouvrage, il faut bien admettre que la notion même de participation donne lieu à une multitude de déclinaisons possibles qui vont du budget participatif de Porto Alegre au contrôle social pur en simple comme c’est le cas dans les politiques de sécurité publique en Grande-Bretagne où la participation des citoyens à cette politique au niveau urbain rime avec l’incitation à la délation des comportements considérés par la loi comme « anti-sociaux » dans l’espace public. La démocratie participative, telle qu’elle se pratique en actes, est fortement polysémique, elle n’est pas en soi un gage de la transformation de l’ordre politique.

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En second lieu, il faut être très prudent quant à la nature subversive du débat public tel qu’il est institutionnalisé un peu partout dans les politiques urbaines. En fait, dès qu’il y a institutionnalisation de la participation politique, le risque est grand que le Droit à la ville ne perde de sa capacité à transformer la « société urbaine » telle que définie par H. Lefebvre. Car, qui dit institutionnalisation, dit imposition d’un certain nombre de règles du jeu politique qui doivent être intégrées par les acteurs souhaitant se faire entendre. La socialisation politique repose sur l’apprentissage de ces codes, de ces énoncés admissibles, audibles par le système politique. Elle conduit immanquablement à un processus de production d’un petit nombre « d’acteurs légitimes », issus de la société civile, par les institutions urbaines. Ces acteurs représentent alors la société civile mais en fonction de règles du jeu fixées par le système politique. Finalement, il reste que, comme pour le personnel politique, la prise de parole pour paraphraser A. Hirschman, dans l’espace politique repose sur le principe de la sélection ce qui, vous l’admettrez, est assez contradictoire avec les objectifs de la démocratie participative ou délibérative. Pour la démocratie représentative, la sélection passe par l’élection, pour la démocratie participative, elle repose sur la socialisation politique face à laquelle les groupes sociaux ne sont pas égaux. C’est d’ailleurs cette critique qui fonde l’argument très radical d’auteurs comme I. Young, N. Fraser qui considèrent que la théorie de la démocratie délibérative n’est qu’une illusion dont les minorités politiques font les frais. Je me range d’ailleurs à cet argument lorsqu’il s’agit d’établir le lien entre démocratie participative, minorités politique et Droit à la ville. Dans la pratique, c’est certes un plus démocratique mais on est quand même loin de la pensée d’Henri Lefebvre qui reconnaissait que cette théorie avait un caractère utopique, ou encore de celle de J. Habermas même si les travaux de ces auteurs renvoient à un idéal démocratique nécessaire en tant qu’horizon politique indispensable à tout changement. Même les tenants de la démocratie participative en France, comme L. Blondiaux et Y. Sintomer, acceptent d’ailleurs cette critique sans pour autant l’intégrer pleinement dans leurs réflexions et envisager les solutions pratiques pour y faire face si ce n’est qu’il faut multiplier les initiatives pour notamment faire face à la désaffiliation sociale et politique des couches populaires et des minorités et à la défiance qu’ils expriment vis-à-vis du système politique.

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Ph. SIMAY : Le « Droit à la ville » et l ’expression des minorités politiques par le biais de la démocratie participative n ’est-il donc qu ’un leurre ?

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B. JOUVE : Non, mais c’est le risque de l’institutionnalisation qui est préoccupant si l’on se place du point de vue des objectifs du « Droit à la ville » définis par H. Lefebvre. Pour « mesurer » son potentiel subversif, on peut avoir deux indicateurs: le décompte statistique des « représentants » de ces minorités dans les institutions urbaines au sens large et le contenu des politiques urbaines. Les deux dimensions ne se recoupent d’ailleurs pas dans la mesure où le fait d’être représentée dans une institution urbaine pour une minorité politique ne garantit en rien des changements dans le contenu des politiques urbaines. Cela vaut d’ailleurs aussi bien au niveau national que dans les politiques urbaines. Le fait de présupposer, et cela a été un thème important de la dernière campagne présidentielle en France, que les représentants des minorités politiques sont les porteurs et les garants, du fait de leurs expériences individuelles et de leur vécu de ce qui est du domaine d’une certaine souffrance, d’une éthique politique différente de celle du groupe politique dominant est un argument électoral qui ne renvoie à aucune réalité empirique.

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Au niveau local, cela a parfaitement été démontré dans les travaux empiriques de J. Crowley en Grande-Bretagne ou encore de V. Geisser et P. Oriol en Belgique. À cela, deux raisons. Premièrement, le fonctionnement des partis politiques qui suppose une certaine fidélité à la « ligne officielle » donc une perte d’autonomie et les logiques d’alignement des aspirations des représentants sur celles du groupe politique dominant ou sur ce que les anglophones appellent le mainstream. Deuxièmement, le risque d’assignation communautaire existe bel et bien. Cette notion sert à désigner le processus par lequel des représentants des minorités politiques, une fois élus, se voient en charge de secteurs particuliers de politiques publiques dans les exécutifs locaux. C’est notamment le cas des minorités ethniques dont les représentants politiques ont souvent en charge au niveau des municipalités le traitement des « problèmes » d’intégration, de diversité culturelle ou encore pour les femmes qui gèrent le dossier des affaires sociales ou de la petite enfance. Dans les deux cas, on voit bien que ce processus conduit à une spécialisation des rôles politiques qui reproduit les catégories sociales pré-construites du groupe dominant : les représentants des immigrés sont souvent cantonnés aux problèmes qu’ils sont censés connaître le mieux, idem pour les femmes. L’assignation communautaire conduit donc à reproduire les représentations dominantes sur les distinctions de genre ou ethniques.

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À ces arguments empiriquement étayés, j’en ajouterais un troisième et qui tient à l’exercice actuel du pouvoir urbain dans les sociétés contemporaines, au moins en Europe et en Amérique du Nord. Ce pouvoir urbain se déplace nettement des exécutifs démocratiquement élus, par exemple au niveau municipal, vers des institutions intercommunales comme les communautés d’agglomération ou les communautés urbaines en France (mais on retrouve ce phénomène dans de très nombreux pays) ou vers des structures ad hoc créées par l’État (cela a été le cas en en Grande-Bretagne à partir des gouvernements de Margaret Thatcher) ou les collectivités locales en marge des instances démocratiquement élues et qui ont en charge d’élaborer de grands projets urbains de revitalisation urbaine par exemple. C’est là que se situent dorénavant les ressources politiques, notamment budgétaires, des villes. Pour le dire rapidement et de manière un peu abrupte, l’élection de représentants des minorités politiques ne suffit pas : encore faut-il s’assurer qu’ils conduisent effectivement des politiques différentes et pour cela qu’ils aient accès aux ressources politiques en siégeant dans les « bonnes » institutions.

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Ph. SIMAY : Quel est alors le registre le plus adapté à la prise en compte effective du « Droit à la ville » ?

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B. JOUVE : Cela dépend fortement du but que l’on cherche à atteindre. En reprenant les travaux de S. Arnstein qui datent de la fin des années soixante, l’inclusion, ou si l’on préfère la participation, peut répondre à différents objectifs que l’on peut classer par ordre croissant en fonction de leur potentiel subversif : l’information des citoyens, la concertation qui permet de prendre en compte leurs attentes sans s’engager à les traduire en actes ou encore ce que l’on appelle en anglais l’empowerment,, terme intraduisible en français, c’est-à-dire le transfert de ressources politiques et de capacité d’action de la sphère politique vers la société civile dans la définition et la mise en œuvre des politiques urbaines. De mon point de vue, la pertinence du « Droit à la ville » se mesure à sa capacité à se traduire en termes d’empowerment. Cela suppose une certaine organisation de la société civile et en premier lieu des minorités politiques et la construction d’un rapport de force avec les institutions urbaines. C’est avant tout une démarche qui émane de la société civile qui revendique et obtient, grâce à l’action collective, des « gains » de la part du système politique c’est-à-dire des transferts de ressources politiques dans la résolution de problèmes considérés comme collectifs.

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Ph. SIMAY : Action collective et « Droit à la ville » vont donc de pair ?

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B. JOUVE : Comme je l’ai mentionné, je suis prudent dès que l’on observe une institutionnalisation des revendications, des demandes sociales portées par la société civile, ou plus exactement de certains segments. Il ne faudrait pas non plus avoir une vision angélique de la société civile car elle n’existe pas en tant qu’objet social aux contenus et aux frontières bien définis. Face aux institutions publiques, il existe une pluralité d’acteurs sociaux, plus ou moins bien organisés, prenant ou pas la forme d’acteur collectif, au sens de mouvements sociaux, de dynamiques sociales renvoyant à l’action collective. C’est-à-dire qu’au sein de ce magma social, il existe des tensions, des contradictions L’un des principaux défis du « Droit à la ville », c’est bien la constitution d’acteurs collectifs capables de se doter d’une identité collective, d’une organisation, d’un objectif. Bien sûr, ces trois dimensions ne sont pas stables dans le temps et peuvent évoluer en fonction du déroulement même de l’action collective, de l’apparition de structures d’opportunité politique qui influencent directement les identités collectives préconstruites ainsi que les buts recherchés. Il s’agit donc d’une dynamique par définition instable, dans sa forme, ses limites organisationnelles, ses revendications mais parce qu’elle se situe sur le registre de la confrontation, de la constitution d’un rapport de force avec les institutions publiques, notamment urbaines, elle tente d’éviter les risques inhérents à l’institutionnalisation. Ceci dit, il faut pour autant prendre garde à cette notion d’empowerment, qui est facilement instrumentalisée. On la voit de plus en plus utiliser par les grands bailleurs de fonds que sont le PNUD, la Banque Mondiale ou encore l’Agence Française de Développement. Ces dernières années, ces grands bailleurs ont dressé un bilan très critique de l’efficacité de leur politique et ont engagé un vaste chantier de redéfinition des cadres opératoires et de mise en œuvre de leurs actions. À côté des mesures d’ordre macro-économique qui affectent les économies nationales dans leur ensemble, il faut noter ici d’ailleurs que les plans d’ajustement structurel ne sont plus aussi d’actualité que dans les années 1980-1990, elles promeuvent activement l’empowerment, au nom de la recherche de l’efficacité en cherchant les « acteurs » ou encore au nom de la lutte contre la corruption des appareils bureaucratiques locaux et nationaux. Comme il est tentant, et j’adhère pleinement aux propositions de P. Rosanvallon dans son dernier ouvrage qui met l’accent notamment sur les possibles dévoiements de la démocratie participative pour ces institutions internationales, comme pour toutes institutions publiques, de transférer sur la société civile et ses constituantes, au nom de la démocratie, la responsabilité politique de problèmes qu’elles n’ont pas su résoudre dans le passé. De même qu’il est tenant, comme l’a souligné J. Jessop, de transférer vers la société civile la responsabilité de possibles échecs, voire de l’enrôler dans les politiques publiques extrêmement contraignantes et qui posent question. J’ai évoqué le cas des politiques de sécurité publique en Grande-Bretagne. On pourrait également citer le cas des politiques de l’emploi en Allemagne. Mes collègues J. Flint et M. Mayer, qui se sont livrés à des analyses approfondies de ces deux politiques qui font de la mobilisation de la société civile, de l’empowerment des communautés locales, leur nouveau credo, ont dressé un bilan très critique de ces nouvelles pratiques politiques. Pour le dire autrement et pour finir, le « Droit à la ville » ne saurait se confondre avec l’instrumentalisation de l’empowerment. Il s’agit avant tout d’une démarche politique portée par des acteurs de la société civile qui construisent un rapport de forces avec les institutions publiques et qui sont capables de maintenir, même si cela a un coût très élevé et que les risques de l’institutionnalisation sont présents, cette tension. De mon point de vue, ce n’est qu’à cette condition que l’on évitera les discours incantatoires sur la pertinence et l’efficacité de la démocratie participative et que le « Droit à la ville » trouvera sa place dans l’espace politique.