Du projet à l'initiative

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Du projet à l'initiative

?Crossroads?, Performance du groupe Slepiye (Aveugles), conçue et réalisé par Natalia Smolianskaïa avec la danseuse Anne Kouznetsova. 2003, Moscou, galerie ?Sam Brook?. Image numérique et photo: Kirill Cheloushkin
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Durant près de deux ans, nous avons participé à la naissance et aux premiers pas de Rebond, dispositif de rescolarisation d?élèves dit « décrocheurs » : nous proposons ici un récit mixte ? bref témoignage et début d?analyse ? sur ce qui fut une véritable expérience d?enseignement, avant tout pour nous-même.

Du projet à l'initiative

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Ce pourrait être l'histoire d?un échec. C?est l'histoire d?une expérience pédagogique, avec ses essais, ses erreurs et, malgré tout, ses réussites. Histoire d?une expérience à suivre, parce que de fait, autrement, avec d?autres gens, elle se poursuit ; et parce que quelque chose s?est passé dont on aimerait connaître l'avenir.

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Cette expérience pédagogique est une expérience collective, celle d?un groupe d?élèves et d?enseignants réunis au sein de la structure Rebond, rattachée au lycée Jacques Brel de la Courneuve. Campons le décor: entre la gare RER d?Aubervilliers-La Courneuve et la Cité des 4000, au bord d?une rue calme, face à une boucherie, se tient une ancienne «maison de quartier», entourée de quelques arbres, accompagnée d?une dépendance qui servira de gymnase. C?est ici que chaque matin, ou chaque après-midi (car ils ont parfois bien du mal à se lever), se retrouvent quelques élèves, autour de la coordinatrice et de l'assistante d?éducation, présentes quotidiennement, et de leurs professeurs du jour ?l'équipe se réunissant dans son intégralité le mardi en fin d?après-midi (une heure avec les élèves, une heure sans eux) pour la grande concertation hebdomadaire.

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Dans le cours de l'année, une dizaine d?élèves ont été admis dans cette structure, mais les présences effectives ne dépasseront jamais le chiffre sept ? le plus souvent ne seront de fait présents que trois, quatre, ou cinq élèves. Pourquoi si peu? D?abord, parce que ce n?est qu?un début : la structure vient de naître, elle est peu connue encore, il faut que le bouche-à-oreille se fasse, il faut que l'information passe (dans les lycées généraux et technologiques, notamment). Et puis cette structure ne propose qu?un niveau, avec une seule classe: une Première L/ES, dont le point d?orgue est la préparation des épreuves anticipées du baccalauréat (celles de Français, de SVT et de Physique, de Mathématiques). Rebond toutefois est destiné à devenir un lycée expérimental, proposant l'année prochaine deux niveaux (la Première et la Terminale), et à terme les trois niveaux d?un lycée classique: Rebond accueillera donc de plus en plus d?élèves, c?est une certitude.

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Mais ne nous y trompons pas: la principale raison du faible effectif tient à la nature même de la structure. Rebond accueille des élèves dits «décrocheurs». De quoi s?agit-il' Le «décrochage», dans la langue pédagogique et administrative, désigne une interruption durable de la scolarité d?un élève: il est la manifestation ultime de l'absentéisme, mais demeure un état d?entre-deux, où l'élève n?en est déjà plus un, mais où pourtant, par quelque biais, par son propre désir toujours, il est possible de le «raccrocher». Lorsque la sortie du système éducatif est définitive et sans qualification, elle est souvent l'entrée dans le chômage ?le «chômage des jeunes», selon la formule malheureusement consacrée, étant en bonne part dû au décrochage. Pour lutter contre ce phénomène, le Conseil Régional Île-de-France a lancé en 2000 un programme: «Réussite pour tous»; et dans ce cadre ont été mis sur pied, en Seine-Saint-Denis, les dispositifs Nouvelles chances, dont Rebond est le dernier-né.

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Rebond s?inscrit donc dans un programme qui a l'ambition de remettre en selle de jeunes gens (entre 17 et 21-22 ans), en leur donnant l'occasion de construire «un projet personnel», scolaire ou professionnel : la pédagogie de Rebond relève ainsi de la pédagogie dite de projet.

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Et c?est en ce point crucial, selon nous, que se situent certaines des difficultés majeures rencontrées par cette structure d?enseignement. Certes, il y eut des problèmes d?organisation de l'équipe enseignante ?la coordination étant confiée à la fois à la coordinatrice «officielle» et à deux membres expérimentés de l'équipe (coordinateurs eux-mêmes d?un autre dispositif, Nouvel Elan, proposant à des décrocheurs un niveau de seconde): la coordinatrice était ainsi prise dans une double contrainte ?celle de devoir s?affirmer en prenant les décisions qui conviennent, et celle de suivre les conseils, voire les consignes, des deux aides-coordinateurs plus expérimentés. Il est toujours possible dès lors d?imputer à des manques individuels la difficulté d?affronter cette contradiction inscrite au c?ur du dispositif, à même ses rapports de pouvoir. Mais fondamentalement, cette tension, qui a produit quelques éclats affectifs, passionnels même, était portée en profondeur par une contradiction qui tiraillait le dispositif tout entier: contradiction entre le projet à définir et le projet déjà défini, contradiction entre une pédagogie finalement à inventer et une finalité déjà toute trouvée ?la préparation aux épreuves du bac.

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Rebond en effet s?est construit selon deux grandes exigences : d?un côté, celle d?une pédagogie innovante, encourageant la transversalité des enseignements, sensible à l'individualité de chaque élève, prenant en compte ses propres empêchements à suivre une scolarité régulière, et désireuse d?élaborer avec lui un projet personnel, qui le remotive et donne du sens à son ? nouvel ? engagement scolaire; de l'autre côté, une exigence très clairement définie: proposer à chaque élève la préparation la meilleure possible au baccalauréat, à commencer par les épreuves anticipées de Première.

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Le projet de Rebond, qui devient en même temps le projet de chaque élève, est donc posé, présupposé, de façon nette: la réussite au bac. Une telle réussite est l'objectif central du travail de la structure : c?est elle qui est censée donner du sens aux différentes activités de l'année ; c?est elle qui doit remotiver les élèves, et leur procurer cette fameuse «estime de soi» qui leur ferait défaut; c?est elle qui est de fait désirée par les élèves (quel élève en effet travaillerait sans un tel salaire?). C?est cette réussite enfin qui paraît être la sanction ultime du travail de l'équipe d?enseignement et d?encadrement : ce travail aura porté ses fruits si les élèves ont effectivement des résultats satisfaisants aux épreuves du bac.

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Il va de soi qu?on ne saurait contester cette finalité principale de Rebond : l'objectif de « réussite au bac» est absolument indispensable, d?autant plus, répétons-le, qu?il est celui des élèves qui tentent de « raccrocher». Une structure comme Rebond ne peut être soutenue par toutes les énergies du ministère, du rectorat, de l'inspection ? soutien financier et humain en premier lieu? que si un résultat objectivement quantifiable en est le couronnement. Mais on ne peut s?empêcher de faire trois remarques concernant « le projet», voire les projets, qui sont censés animer la pédagogie de Rebond :

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? D?abord, que la réussite au bac étant une finalité nécessaire et imposée de Rebond (sa raison d?être en somme), ce n?en saurait être un projet librement défini par la structure, élèves et enseignants compris : c?est donc dans les moyens, dans la manière de parvenir au mieux à cette fin, qu?un projet singulier et concerté peut être élaboré.

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? Ensuite, que se pose le problème de l'articulation du projet singulier de la structure avec les projets particuliers de chaque élève: l'équipe d?enseignement et d?encadrement essaie d?être force de proposition ?afin de choisir par exemple un thème commun, ou une activité fédératrice, où peuvent se croiser les approches interdisciplinaires, qui tiennent en même temps compte du programme de chaque discipline; mais chaque élève doit aussi être aidé pour trouver sa place dans ce projet commun, et pour pouvoir définir son propre parcours dans le cours de l'année (et même au-delà).

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? Enfin, qu?il n?est pas certain que penser la démarche pédagogique d?une structure comme Rebond en termes de projet ? singulier ou pluriel' soit au final la meilleure manière de mutualiser les énergies et de conjuguer les désirs.

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Qu?entend-on en effet ordinairement par «pédagogie de projet» ?

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De façon rapide et nécessairement assez grossière, il est possible de la définir comme une pédagogie active, c?est-à-dire fondée sur l'activité en propre des élèves, qui par l'élaboration d?objectifs particuliers et de programmes détaillés, sont conduits à s?investir dans la réalisation de productions concrètes (par exemple, la réalisation d?un film, d?un site internet, d?une pièce de théâtre, la conception d?un voyage, d?un partenariat avec une entreprise, la création d?une oùuvre artisanale ou artistique?). Ces productions doivent être l'occasion, pour les élèves, de s?approprier les savoir mobilisés, parce qu?ils participent à leur élaboration, ou, plutôt, parce qu?ils les mettent en situation. La pédagogie de projet trouve ses racines profondes dans la philosophie de l'américain John Dewey, et notamment dans son principe du learning by doing: apprendre en faisant, en expérimentant, et non seulement en écoutant et en assimilant un savoir venu d?en haut ?aujourd?hui, toute la mouvance du productive learning, à laquelle Rebond a été encouragé à s?associer, s?en fait l'héritière. Le collaborateur de J. Dewey, William Heard Kilpatrick, qui a développé après la première guerre mondiale la méthode des projets, fait également figure de précurseur; et plus près de nous, citons les noms d?Ovide Decroly, de Célestin Freinet et de Jean Piaget. Il ne peut s?agir ici d?entrer dans l'originalité des travaux, des théorisations et des expérimentations de ces éducateurs ?même si nous souhaitons que la rubrique Cursus puisse revenir, dans les prochains numéros, sur l'héritage de ces penseurs et de ces expérimentateurs de l'éducation nouvelle, afin d?évaluer quelle peut en être la pertinence aujourd?hui.

Nam June Paik, High Tech Baby, exposition Collection Coups de Coeur du 27.6. au 30.9.2010, © Courtoisie Galerie Guy Pieters
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Quid de la pédagogie de projet dans le dispositif Rebond? Le bilan est maigre. Il y eut certes l'épreuve de TPE (Travaux pratiques encadrés), qui fut pour le coup l'occasion d?un véritable travail collectif : chacun de ces travaux, évalués en grande partie par d?autres enseignants que ceux de la structure, a tranché sur la production ordinaire des élèves de Première. Les évaluateurs ont apprécié en effet l'originalité et la pertinence des productions, bien que les élèves aient vécu avec quelque souffrance de devoir tant s?investir? pour une épreuve qui rapporte si peu de points ! Mais, là encore, si on peut parler de projet personnel ou collectif, c?est dans la seule mesure où les élèves de Rebond ont été poussés à jouer vraiment le jeu d?une épreuve qui est en réalité commune à tous les élèves de Première. Rebond a mis en oùuvre une pédagogie de projet lorsqu?elle a eu à se confronter (mieux que cela n?est fait ordinairement) à une épreuve qui elle-même a été introduite, pour toutes les Premières, dans cet esprit de la pédagogie de projet.

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À vrai dire, de projet, il y en eut bien un autre, mais qui n?avait pas grand-chose à voir avec un projet élaboré collégialement, et concerté avec les élèves ? encore moins avec un projet construit par les élèves eux-mêmes. Une visite régulière dans des musées avait été décidée par deux enseignants, ce que les élèves ont dans leur ensemble fortement apprécié. Mais ouvrir les horizons de pensée des élèves, leur donner accès à des espaces culturels qu?ils n?ont pas l'occasion de fréquenter, tout cela relève, lorsqu?on dispose comme Rebond d?un peu de temps et de moyens, de la démarche éducative traditionnelle: on réussit mieux le bac en ne faisant pas que bachoter, chaque enseignant (et enfant d?enseignant) l'a bien expérimenté. Dans les filières classiques, de telles ouvertures sont également encouragées, même si, à l'approche du bac, elles se raréfient.

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Nous indiquerons finalement ce qui nous a paru constituer, de façon inchoative, maladroite, mais réelle, la spécificité de la pédagogie de Rebond: si la pratique ordinaire de Rebond demeura assurément éloignée des attendus de la pédagogie de projet, elle fut assez proche en revanche d?une pédagogie que nous pourrions appeler d?initiative: ou plutôt d?une non-pédagogie, d?une pratique sentie plus que vraiment élaborée, faite d?initiatives non projetées ? et pour laquelle, s?il fallait la rattacher à un nom, nous mentionnerions celui de Fernand Deligny (1913-1996). D?abord instituteur dans une classe de perfectionnement à Paris (pour ceux qu?on appelait alors «débiles légers»), puis à l'hôpital psychiatrique d?Armentières durant la guerre, Deligny devient directeur en 1945 du premier Centre d?Observation et de Triage du Nord (lieu ouvert où se réfugient des adolescents évadés des maisons de correction ou de patronages), et anime à partir de 1949 «La Grande Cordée», association présidée par Henri Wallon et qui a pour vocation la prise en charge d?enfants dits inadaptés, délinquants et caractériels. À partir de la fin des années soixante, et jusqu?à sa mort, il s?occupera d?enfants autistes, dans les Cévennes. Deligny aimait à penser ce qui fait qu?un réseau se trame, comment se tissent les fils d?un groupe, entre jeunes et adultes en particulier : l'un de ses textes se nomme L?Arachnéen, terme qui désigne ce que produit l'araignée ?un tissage sans projet, sans intentionnalité, une production en vertu de la seule nécessité de sa propre nature. Pour Deligny, lorsque ça marche dans un collectif, lorsque des liens se nouent entre les membres d?un groupe, c?est que justement de projet ? singulier et collectif? il n?est pas trop question. Il faut autre chose: laisser advenir des initiatives, locales, partielles, opérer des tentatives ?et laisser de côté les pesants projets. Permettre un « agir», au lieu de chercher à tout prix à « faire». «Faire» désigne chez Deligny une activité finalisée, projetée: on fait ce qu?on a décidé, on fait parce qu?il y a un projet, un objectif, une fin prédéfinie à atteindre. «Faire» est une activité transitive: on fait quelque chose. «Agir» en revanche désigne une activité intransitive: on agit, c?est tout ? et ce « tout» est beaucoup, est essentiel même, pour des jeunes gens qui n?agissaient plus vraiment : «Si le projet est clair, net et précis, autrement dit si le ?faire? l'emporte, il s?agit d?un effort concerté et il se pourrait bien que l'arachnéen alors disparaisse, brisé, troué, déchiqueté [?]. Ce qui arrive et qui, bien souvent, les fait craquer, c?est la surcharge du projet à son tour si contraignant qu?il se fait prendre pour la raison d?être du réseau [1][1] L?Arachnéen, 2008, Éd. L?Arachnéen, p. 20.. »

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Il va de soi qu?un dispositif ?un réseau? comme Rebond doit avoir du projet : du projet pour répondre aux attentes de l'institution, pour être soutenue par elle, pour lui rendre des comptes ; du projet qui soit celui-là même des élèves ? encore une fois, répétons-le, ils ne sont pas là seulement pour agir, «pour agir pour rien», ils désirent faire ce qu?il faut pour l'obtention d?un diplôme. Cependant, s?il ne s?agit pas de nier la nécessité du projet, il nous semble nécessaire aussi d?affirmer que là n?est pas la raison d?être profonde de Rebond: ses réussites, car il y en eut de réelles, tiennent avant tout à des initiatives, pas toujours très visibles, pas toujours très valorisées, qui ont, à notre sens, permis que la toile se tisse: nous pensons aux interventions décisives de l'assistante d?éducation auprès des élèves, aux précieuses actions d?enseignants, et de la coordinatrice au premier chef, et à certaines initiatives des élèves eux-mêmes qui ont changé la donne du groupe. Tout cela n?était pas projeté; tout cela a été initié, avec tact, avec prudence, avec joie souvent? C?est pour cela que l'histoire de Rebond est celle d?une expérience d?enseignements, pas seulement pour les élèves.

Notes

[1]

L?Arachnéen, 2008, Éd. L?Arachnéen, p. 20.

Plan de l'article

  1. Du projet à l'initiative