La dimension philosophique de la Méditerranée

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La dimension philosophique de la Méditerranée

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Il nous est impossible dans ce papier de donner un tableau exhaustif des modes de circulation et d’émigration des idées philosophiques en Méditerranée, cela, comme vous le savez, demande une recherche appuyée et approfondie que cette intervention, faute de temps, ne peut assurer. J’essaierai, dans cette contribution, de relever quelques points de repère de la dimension philosophique de la Méditerranée.

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Mais tout d’abord, il faut préciser que la méditerranéité ne doit pas être conçue comme une autre forme d’identité figée, conséquente d’une approche géopolitique du monde. Rien ne justifie l’uniformisation de l’appartenance des peuples de cette région, comme rien ne peut effacer les différences, l’extraordinaire diversité des cultures et des modes de vie de ces peuples. Il ne faut pas non plus imaginer un instant que la méditerranéité est synonyme de paix. Trop de guerres, trop de conflits, beaucoup de xénophobie, d’exclusion, de déportations même ont sévi et sévissent encore dans cette région toujours en mouvement.

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La méditerranéité est une attitude intelligente, celle d’être à l’écoute des extraordinaires bouleversements des civilisations qui ont pu traverser cette mer. Attitude volontaire de lutter contre toute fermeture, toute manière de détruire les valeurs qui ont marqué cette région. Devant l’Atlantique, on a souvent affirmé que notre mer est un lac presque fermé. Certes, mais c’est ainsi qu’elle a permis une forte circulation d’idées et d’objets, des créations de plusieurs civilisations interactives, des communications de tout genre comme les dialogues, les conflits ou les guerres.

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Je partirai de cette observation d’Alexandre Koyré :

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La philosophie, du moins notre philosophie, se rattache tout entière à la philosophie grecque, suit les lignes tracées par la philosophie grecque, réalise des attitudes prévues par celle-ci. Ses problèmes sont toujours ceux du savoir et de l’être posés par les Grecs. C’est toujours l’injonction delphique à Socrate : connais-toi toi-même, en réponse aux questions : Que suis-je ? et Où suis-je ? C’est-à-dire : Qu’est-ce qu’être et Qu’est-ce que le monde ? et enfin, Qu’est- ce que je fais, et Que dois-je faire, moi, dans ce monde[1][1] Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique,... ?

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Et, selon qu’on donne à ces questions l’une ou l’autre réponse, selon qu’on adopte l’une ou l’autre attitude, on est platonicien, ou aristotélicien, ou encore, plotinien. À moins toutefois qu’on ne soit stoïcien. Ou sceptique.

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Il est clair que la philosophie est grecque dans son mode d’être et dans son mode de fonctionnement. Cette référencialité ne doit pas être prise comme argument en faveur d’une fixité des problèmes philosophiques ou une quelconque pérennité de sa position vis à vis des grands problèmes que se pose l’humanité. À l’instar de Heidegger, Koyré insiste ici sur la grécité de la problématisation philosophique en général. Le lieu de naissance de la philosophie s’avère d’une grande importance puisque la prise de conscience de l’étréité de l’homme, de son topos et de son faire s’est réfléchie dans l’agir philosophique lui-même. La philosophie n’est pas simplement une prise de conscience ; elle est la conscience de la conscience elle- même, la conscience que l’homme a de sa prise de conscience et, en cela, elle est l’apprentissage de la liberté, voire de la mort. Le « connais-toi toi même » est l’indice de cette réflexion de la conscience, l’indice que l’homme a décidé de prendre en charge le monde, son topos, son être et son agir.

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Nous savons que ce lieu de naissance s’est vite élargi pour englober toute la Méditerranée, cette mer comprise entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique et reliée à l’océan Atlantique par le détroit de Gibraltar. Par les différentes guerres, par l’extraordinaire circulation des marchandises, par les voyages des penseurs et chroniqueurs, s’est édifié, depuis cette naissance de la philosophie, un circuit de communication, tantôt pacifique, tantôt violente entre les différentes entités culturelles et religieuses (les trois grandes religions monothéistes). Certes, Athènes reste la ville qui a vu, en un laps de temps assez bref, la constitution des œuvres de culture, des idéologies, des sciences et des théories qui ont, d’une manière décisive, marqué toute l’histoire de l’humanité. Mais, cette lumière grecque n’a pu être propagée universellement que par cette extraordinaire circulation méditerranéenne, d’abord pour constituer des écoles philosophiques à Syrte, Alexandrie et Carthage, ensuite pour universaliser la pensée philosophique par l’intermédiaire de la philosophie arabe, au Moyen Âge.

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Si l’antiquité philosophique est grecque, le Moyen Âge est arabe. Koyré écrit ainsi :

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Certes, à l’époque qui nous occupe, c’est-à-dire au Moyen Âge, l’Orienten dehors de Byzancen’était plus grec. Il était arabe. Aussi, ce sont les Arabes qui ont été les maîtres et les éducateurs de l’Occident latin[2][2] Ibid., p. 26..

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En effet, Koyré constate que les Romains ne s’intéressaient qu’aux choses pratiques comme l’agriculture, la stratégie de la guerre, la politique, le droit, l’architecture. Ils se détournaient complètement de la réflexion philosophique et scientifique à l’exception bien sûr de la morale qui a une portée pratique évidente. Il écrit à ce sujet :

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C’est vraiment étonnant, lorsqu’on y songe, que, ne produisant rien eux-mêmes, les Romains n’aient même pas éprouvé le besoin de se procurer des traductions. En effet, en dehors de deux ou trois dialogues traduits par Cicéron (dont le Timée) – traduction dont presque rien n’est parvenu jusqu’à nousni Platon, ni Aristote, ni Euclide, ni Archimède, n’ont jamais été traduits en latin.

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Il ajoute plus loin :

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Le monde arabe se sent, et se dit, héritier et continuateur du monde hellénistique. En quoi il a bien raison. Car la brillante et riche civilisation du Moyen Âge arabe – qui n’est pas un Moyen Âge mais plutôt une Renaissance – est, en toute vérité, continuatrice et héritière de la civilisation hellénistique. Et c’est pour cela qu’elle a pu jouer, vis-à-vis de la barbarie latine, le rôle éminent d’éducatrice qui a été le sien[3][3] Ibid., p. 27..

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Nous connaissons la suite. La philosophie arabe a fondé « l’unité de l’intellect », condition sine qua non de toute pensée de l’humain et de l’universel, puisque désormais la vérité est pensée comme une pour tout le monde et la raison comme communication universelle entre tous les hommes. La philosophie occidentale est fille de la philosophie arabe qui, elle même, est fille de la philosophie grecque. Que ce soit par l’intermédiaire de la péninsule ibérique où Ibn Roshd et Maïmonide étaient maîtres de l’Intellect, ou par l’intermédiaire de la Sicile et de l’Italie actuelle, la floraison de la civilisation arabe et islamique a eu comme effet la transmission à l’Occident latin de ce souci d’universalité et d’unité de l’intellect. IbnKhaldoun constate cette transmission en écrivant :

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Je viens d’apprendre que les sciences philosophiques sont en grande faveur au pays de Rome et sur la rive nord voisine du pays des Francs. On m’assure qu’on les étudie de nouveau et qu’on les enseigne dans de nombreux cours. Il y aurait de très nombreux traités de ces sciences, beaucoup de gens pour les connaître et d’étudiants pour les apprendre. Mais Dieu en sait plus long que moi, car « Il crée ce qu’il veut et choisit ce qui est le meilleur[4][4] Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle,... ».

(xxviii, 68)
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La boucle est ainsi bouclée. Toute la Méditerranée est maintenant concernée par la circulation des idées philosophiques. Philosophie grecque, philosophie arabe, philosophie latine et occidentale forment l’essentiel du corpus du cheminement historique de la philosophie.

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Cette lecture de l’histoire de la philosophie ne prétend nullement être « progressiste » et cumulative qui laisserait entendre que derrière ces périodes se dessinent une évolution significative et un progrès réel de la pensée humaine. Elle veut marquer tout simplement que la philosophie, dans sa circulation méditerranéenne, a toujours été fondatrice, différente, créatrice. Liée constamment aux « cultures » diversifiées de la Méditerranée, elle a pu penser les choses autrement mais toujours dans le cadre d’une rationalité gréco-arabe fondée sur l’unité de la vérité et de la raison.

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Si nous renonçons à la conception naïvement progressive de la philosophie qui soutenait que l’humanité se dirige des ténèbres vers les lumières et de la pré-raison à la raison accomplie, il serait possible de réfléchir sur ce qui constitue, dans ce gigantesque continent d’œuvres philosophiques, les ruptures, les écarts, les déviations, bref les différences. Informer, n’est-ce pas noter les différences ? Dans ce cas, y a-t-il un élément de différenciation qui ait toujours alimenté la philosophie méditerranéenne ? En effet, la pensée philosophique a toujours oscillé entre le clos et l’ouvert, entre l’affirmation de l’un et du multiple, entre l’ipséité et l’altérité. Nous avons toujours soutenu que la philosophie est née libre, ouverte et itinérante. Ce qui est convenu d’appeler philosophie présocratique (remarquons cette naïveté d’appellation) est une pensée de l’errance. Affranchi du pouvoir du mythe et de la religion, le philosophe de cette époque s’est armé d’une « libre curiosité hostile aux images sacrées de l’anthropomorphisme mythique et désireuse d’allier la solidité des observations [5][5] Jean Bernhardt, « La pensée présocratique », in La... » à l’effort de théorisation sans toutefois tomber dans le piège de la théorie achevée des religions. « L’événement Socrate » pour utiliser un terme de François Châtelet a eu deux conséquences fondamentales : orienter cette errance philosophique vers une gestion légale et morale de l’humain et se consacrer à la « droite philosophie », celle qui va nous établir, avec Platon et Aristote, la quiddité des choses, les « Qu’est-ce que », l’être comme tel.

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C’est, à notre avis, cette seconde conséquence qui a marqué le cheminement philosophique qui s’est inscrit en un lieu clos, en un domaine spécifique avec son objet précis, sa puissance interrogative, son ordre propre et une méthode appropriée. Il était, dans ce cas plus facile d’islamiser la philosophie, de la judaïser ou de la christianiser ; il était aussi facile à la philosophie d’intérioriser les dogmes de ces religions et d’épouser cette forme dogmatique de la pensée pour proposer à l’humanité des systèmes clos, des pensées achevées, des doctrines architectoniquement construites. Saint Thomas, Descartes, Malebranche, même Kant malgré son criticisme, et Hegel, pour ne citer que quelques-uns, sont des figures exemplaires de cette philosophie doctrinaire et systématique.

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Remarquons que plus on s’éloigne du lieu de naissance et d’épanouissement de la philosophie, la Méditerranée, plus on a tendance, que ce soit dans la philosophie classique française ou dans la philosophie allemande, à systématiser cette pensée. Certes, le lieu n’explique pas tout. L’ouvert est aussi l’effet de l’éclatement du monde clos que perpétuait une pensée religieuse et doctrinale se référant à un système aristotélicien aménagé et même transformé par la pensée médiévale. L’ouvert est aussi l’effet de la Renaissance italienne en ce qu’elle a pu libérer, comme imagination et création, dans les arts, la politique et les techniques. Il est aussi l’effet des Lumières qui ont donné naissance à une pensée de la liberté, de la citoyenneté et de la rationalité. L’ouvert est enfin l’effet du développement de la circulation des objets et des personnes, conséquence de la révolution industrielle et technologique. Mais il est important de signaler que cette dialectique du clos et de l’ouvert redonne, actuellement, à la philosophie sa vocation originaire, celle de voyager, d’errer, de vagabonder même à travers les multiples problèmes que rencontre l’homme dans sa quotidienneté.

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Desanti remarque d’ailleurs que

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Hegel fut sans doute le dernier philosophe à être enterré au lieu même où il était né. Seul, il avait suffi à creuser la terre natale qu’il n’avait jamais quittée : cette terre (ou ce ciel ?) où s’articulaient les figures de la Raison et où le penseur immobile s’égalait à l’infinie mobilité de l’Être. C’était encore le temps où, dans le champ du concept, nul voyageur n’était inconnu. Quiconque laissait une trace, mathématicien, juriste ou poète, trahissait sa marque d’origine et le lien qui l’enchaînerait à la trame du discours vrai[6][6] Jean Toussaint Desanti, La Philosophie silencieuse,....

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C’est pourquoi, contre tout imperium des « ismes » et toute hégémonie des doctrines totalitaires, il faut faire l’éloge de cette philosophie actuelle que nous avons qualifiée d’ouverte et dont l’origine n’est autre que la méditerranéité de la pensée.

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C’est dans ce cadre de la philosophie ouverte que l’on peut comprendre une des fonctions assignées à la philosophie par Michel Foucault, fonction complexe mais qui doit cesser de « légitimer » par les différentes méthodes d’enseignement ou de recherche ce que l’on sait déjà pour réinterroger les évidences, les postulats, pour secouer les habitudes et risquer de penser autrement, d’abandonner la vérité pour l’autrement plus rude tâche « du dire vrai ». En ce sens, la philosophie s’affirme comme pensée libre, stratégie et combat pour la vie et pour l’homme.

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La philosophie, nous l’avons vu, est née sagesse, réflexion nomade dont l’objet est indéfini, illimité, sans frontières ni systèmes ; elle est aujourd’hui présente dans son état de « vagabondage », présente à l’appel de la raison, prête à servir le savant, le politicien, l’idéologue, le stratège, l’historien, l’artiste, le poète, etc. Les philosophes sont actuellement des voyageurs venus de plusieurs lieux, mais comme l’a écrit Desanti dans La Philosophie silencieuse :

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voyageurs nourriciers, en leurs pays maîtres de vérité, montreurs des choses lointaines, ils n’avaient condamné personne au silence. Ils avaient simplement dessiné à neuf le domaine où pourrait s’inscrire la parole philosophique et où le philosophe pourrait chercher à retrouver un mince filet de voix[7][7] Ibid..

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Nous pouvons donc dire que la démarche philosophique actuelle détruit, par un retour généalogique aux fondements de la philosophie, retour à la grécité donc, le socle de la vérité systémique et immuable pour la remplacer par ce désir toujours renouvelé de découvrir les vérités quelles qu’en soient les conséquences et de dénoncer le projet exclusif d’universalité tel qu’il a été imposé par la raison classique.

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À la limite, on peut affirmer à la suite de Michel Serres que le projet d’universalité de cette raison classique qui a opéré par réduction, peut être considéré comme

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une projection dans le rationnel de la situation violente de Maître et de Colon. L’insensible, l’impensable et l’inconscient, sont, [dit-il,] à la lettre, hérétiques, sauvages, esclaves ; l’Âge classique colonise les terres vierges par négation, meurtre et terre brûléeIl chassait des démons…, brûlait les sorcières, les juifs et quelques astronomes ; il réprimait l’imaginaire, dominait le rêve, éliminait l’erreur, au sens strict refusait la culture, les cultures ; il mimait à l’envie les hordes blanches qui, de l’autre côté de l’eau, passaient au fil de l’épée les Incas, les Aztèques et les Algonquins [8][8] Michel Serres, La Communication, Éditions de Minuit,....

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C’est pourquoi, seule la philosophie ouverte fondée sur la puissance de la critique et l’impératif de la liberté peut dans son perpétuel voyage faire des incursions dans la stratégie de nos habitudes mentales, penser et agir, par exemple, sur les problèmes de la femme, de la liberté, de la sexualité, des minorités, des prisons, des droits de l’homme, de la qualité de la vie : problèmes aigus de notre actualité.

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En ce sens, la méditerranéité de la philosophie s’inscrit réellement dans son errance originaire quand, d’Athènes, elle inventait la pensée libre, la démocratie des idées, la critique publique et le débat. Elle s’inscrit aussi dans son ouverture actuelle, quand, à travers les continents du savoir, elle navigue, non sans danger, défiant les remparts et les murs qui les cloisonnent, pour se mettre à l’écoute de l’aujourd’hui en pensant, par exemple l’éclatement des vérités, la multiplication des techniques, la spécificité et l’interférence des sciences, la citoyenneté et les problèmes sociaux, l’éthique, la guerre, la souffrance, les déportations, etc. problèmes spécifiques que les différentes branches du savoir constatent mais que la philosophie problématise avec ses concepts et sa technicité.

Notes

[*]

Fathi Triki est titulaire de la chaire unesco de philosophie pour le monde arabe

[1]

Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, Éditions Gallimard, Paris, 1973, p. 28.

[2]

Ibid., p. 26.

[3]

Ibid., p. 27.

[4]

Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle, Éditions Sindbad, Paris, 1978, t. 3, p. 1049.

[5]

Jean Bernhardt, « La pensée présocratique », in La Philosophie païenne, Histoire de la philosophie de François Châtelet, Éditons Hachette, Paris, 1972, p. 24.

[6]

Jean Toussaint Desanti, La Philosophie silencieuse, Éditions du Seuil, Paris, 1975, p. 7.

[7]

Ibid.

[8]

Michel Serres, La Communication, Éditions de Minuit, Paris, 1978, p. 198.