La passion de l'impossible

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La passion de l’impossible

[…] n’ayant jamais aimé que l’impossible […]

Jacques Derrida, Circonfession
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Traduit de l’italien par Laura Odello

Si je devais condenser en quelques mots ce que la « déconstruction » nous laissera encore à penser comme son à-venir même, ce dont elle témoigne, je choisirais la formule à laquelle Derrida le plus souvent a eu recours : la déconstruction est l’expérience de l’impossible[1][1] Parmi les nombreux textes où cette formule est citée,.... Non pas une méthode ou l’énième doctrine philosophique, mais d’abord « ce qui arrive [2][2] J. Derrida, L’Université sans condition, Éditions Galilée,... ». La déconstruction, avant même de nommer la singulière et inimitable pratique de pensée et d’écriture de Jacques Derrida, se réfère à ce qui arrive à chaque moment, à un « ça se déconstruit [3][3] J. Derrida, « Lettre à un ami japonais », dans Psyché.... » toujours déjà en cours. Déconstruction est alors le nom de ce qui ne cesse d’arriver à tout instant, la possibilité – impossible – d’une « pensée du possible impossible, du possible comme impossible [4][4] J. Derrida, L’Université sans condition, op. cit.,... ». L’im-possible au cœur même de la déconstruction, c’est l’événement. Pourvu qu’on ne l’entende pas comme la possibilité d’un pouvoir-être-réel, par l’anticipation, la pré-vision et le projet. L’événement est l’événement de l’im-possible justement en tant qu’événement de l’autre, d’une altérité inappropriable [5][5] Pour le développement de ce thème, je me permets de... ; son irruption traumatique, son venir est chaque fois unique, incalculable, imprévisible, sans horizon d’attente. Il provoque une certaine interruption du temps, une anachronie dans la synchronie, une « effraction de l’autre dans le cours de l’histoire [6][6] J. Derrida, «Artefactualités», dans Jacques Derrida... ». L’événement im-possible est la survenue de ce ou de celui auquel je ne peux pas m’attendre, que je ne peux pas voir venir : « l’événement doit s’annoncer comme im-possible, il doit donc s’annoncer sans prévenir […], sans horizon d’attente […]. Donc jamais comme tel. [7][7] J. Derrida, Voyous. Deux essais sur la raison, Éditions... »

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L’im-possible de l’événement est alors le nom d’une certaine inappropriabilité de ce qui arrive pour une ipséité qui fait l’expérience de sa propre non-maîtrise, de son propre non-pouvoir, de son impuissance face à la puissance débordante de l’événement. L’im-possible de l’événement se réfère donc non seulement à l’interruption qui déchire le continuum temporel, mais aussi à un im-pouvoir, à un non-pouvoir qui en dévoile l’immaîtrisabilité. L’ultra-puissance de l’événement, en excédant ma capacité de contrôle, révoque mon pouvoir et m’expose à la venue d’une altérité irréductible, inappropriable ; l’événement arrive « au-delà de la maîtrise, au-delà du “je peux”, au-delà de l’économie d’appropriation d’un “cela est en mon pouvoir” [8][8] J. Derrida, États d’âme de la psychanalyse. L’impossible... ». Si l’événement n’était que la réalisation, l’actuation d’un possible dont une ipséité aurait la maîtrise, il serait encore de l’ordre du pouvoir d’un je peux maître de soi ; mais c’est précisément cette maîtrise qui en empêcherait la venue, qui empêcherait l’événement d’a-venir. Car il y a événement seulement là où l’on ne peut plus être maître de soi, c’est-à-dire seulement quand la puissance irruptive de ce ou de celui qui vient est plus forte que moi. L’im-possible est le nom de cette passion, d’une certaine passivité active, d’une vulnérabilité exposée à la venue d’une altérité qui l’affecte, en lui faisant expérimenter son ne-pouvoir-plus-pouvoir. Cette ouverture à la venue de l’autre, justement parce que non maîtrisable, nous expose au plus grand risque du peut-être, car à tout moment elle peut pervertir la promesse en menace. Mais sans ce risque rien ne pourrait vraiment arriver et il n’y aurait plus d’à-venir.

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La loi de l’im-possible, de l’im-puissance et du sans pouvoir, en provenant de l’autre, s’impose comme une hétéronomie plus forte que la loi du je et de son autonomie supposée, plus puissante que le pouvoir supposé d’un « je peux » et que le phantasme d’une ipséité souveraine. Elle oblige à « se rendre à l’imminence de ce qui vient ou va venir, de l’événement [9][9] J. Derrida, « Artefactualités », dans Échographies,... », elle requiert de « se rendre aussi sans condition [10][10] J. Derrida, L’Université sans condition, op. cit.,... ». L’exposition à ce qui arrive laisse sans pouvoir, sans défense, sans protection, désarmé : ça ne peut pas être autrement.

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Passion inconditionnée de l’im-possible et du sans pouvoir, la déconstruction serait la tentative sans doute la plus radicale de mise en question du principe du Pouvoir, de la Souveraineté et de leurs phantasmes : si l’ipséité, en tant qu’identité de soi à soi et auto-appropriation de soi, s’institue en un « je peux » ; si pouvoir et ipséité signifient la même chose, à savoir le pouvoir d’un je souverain et autonome, alors la loi de l’im-possible, l’hétéronomie même en tant que loi de l’autre, affecte, entame – infecte, pourrait-on dire, pour reprendre le paradigme immunitaire – l’ipséité, en lui infligeant un coup mortel. La loi de l’im-possible s’annonce comme un pouvoir plus fort que le pouvoir de l’ipséité, plus fort que cette irréductible pulsion de pouvoir (Bemächtigungstrieb[11][11] Cf. J. Derrida, « Spéculer – sur “Freud” », dans La...) qui engendre le phantasme souverain de la maîtrise et de l’appropriation de soi.

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Et pourtant l’im-possible de ce non-pouvoir ne doit pas être entendu dans un sens négatif : « il y va justement d’une autre pensée du possible (du pouvoir, du “je peux” maître et souverain, de l’ipséité même) et d’un im-possible qui ne serait pas seulement négatif [12][12] J. Derrida, Voyous, op. cit., p. 197. ». Il se réfère à une puissance sans pouvoir et à une faiblesse « puissante [13][13] J. Derrida, Inconditionnalité ou souveraineté. L’Université... », assez pour faire l’impossible. Il s’agirait de cette im-possible inconditionnalité sans souveraineté que Derrida nous a laissée à penser à travers les figures, entre autres, de l’hospitalité, du don, du pardon ou d’une justice hétérogène au droit. Figures d’un non-pouvoir sans condition qui, d’une façon affirmative, font allusion non pas à une impuissance, mais plutôt à un excès, à la puissance même de l’impossible, qu’il faut pâtir et alimenter jusqu’à en faire notre plus folle passion : il faut une « endurance infinie de l’im-possible comme impossible [14][14] J. Derrida, Pardonner : l’impardonnable et l’imprescriptible,... ».

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Comment ne pas trembler face à la passion la plus « folle » qui soit, à savoir celle pour l’im-possible ? La déconstruction tremble de cette passion et aucun autre terme ne pourrait être plus adéquat que celui de « tremblement » pour dire la secousse tellurique et l’onde de choc qu’elle a su donner à la pensée, pour nommer l’événement, chaque fois singulier et unique, d’une décision et d’une responsabilité qui ne peuvent pas attendre :

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tremblement de terre comme effondrement du sol, du fondement, du Grund, un tremblement survenant tout à coup, et là où on ne sait plus sur quoi reposer. Et ça, c’est la situation typique, archétypique, voir archéologique de la déconstruction […]. Je pense que l’on ne commence à penser qu’au sein de ce tremblement. Tout d’un coup, il n’y a plus rien de garanti, plus rien de solide. Mais je dirai aussi que cette expérience est toujours une expérience de responsabilité. […] Il n’y a jamais de vraie responsabilité sans tremblement. On tremble quand on prend une décision. […] Et on doit trembler. Tout d’un coup, le corps et le sol tremblent[15][15] J. Derrida, « La mélancolie d’Abraham », entretien....

Notes

[1]

Parmi les nombreux textes où cette formule est citée, cf. J. Derrida, « Psyché. Invention de l’autre », dans Psyché. Inventions de l’autre, Éditions Galilée, 1987, p. 27 : « L’intérêt de la déconstruction, de sa force et de son désir si elle en a, c’est une certaine expérience de l’impossible ».

[2]

J. Derrida, L’Université sans condition, Éditions Galilée, 2001, p. 74.

[3]

J. Derrida, « Lettre à un ami japonais », dans Psyché. Inventions de l’autre, op. cit., p. 391.

[4]

J. Derrida, L’Université sans condition, op. cit., p. 75.

[5]

Pour le développement de ce thème, je me permets de renvoyer à C. Resta, L’evento dell’altro. Etica e politica in Jacques Derrida, Bollati Boringhieri, 2003.

[6]

J. Derrida, «Artefactualités», dans Jacques Derrida et Bernard Stiegler, Échographies de la télévision. Entretiens filmés, Éditions Galilée-INA, 1996, p. 17.

[7]

J. Derrida, Voyous. Deux essais sur la raison, Éditions Galilée, 2003, p. 198.

[8]

J. Derrida, États d’âme de la psychanalyse. L’impossible au-delà d’une souveraine cruauté, Éditions Galilée, 2000, p. 39.

[9]

J. Derrida, « Artefactualités », dans Échographies, op. cit., p. 18.

[10]

J. Derrida, L’Université sans condition, op. cit., p. 19.

[11]

Cf. J. Derrida, « Spéculer – sur “Freud” », dans La carte postale. De Socrate à Freud et au-delà, Éditions Flammarion, 1980.

[12]

J. Derrida, Voyous, op. cit., p. 197.

[13]

J. Derrida, Inconditionnalité ou souveraineté. L’Université aux frontières de l’Europe, Éditions Patakis, 2002.

[14]

J. Derrida, Pardonner : l’impardonnable et l’imprescriptible, Éditions de L’Herne, 2005, p. 84.

[15]

J. Derrida, « La mélancolie d’Abraham », entretien avec M. Ben-Naftali, Les Temps modernes, n° 669-670, 2012, p. 48-49. Cf. aussi J. Derrida, « Comment ne pas trembler ? », Annali Fondazione europea del disegno (Fondation Adami), II, 2006.