Depuis les révoltes urbaines

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Depuis les révoltes urbaines

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Ce numéro de Rue Descartes a pour origine une rencontre qui a eu lieu à Rio de Janeiro, en 2014, réunissant plusieurs artistes et philosophes pour réfléchir « à chaud » sur différentes révoltes urbaines contemporaines dans une perspective à la fois esthétique et politique. La démarche adoptée était autant théorique que pratique et poétique, avec des interventions qui dépassaient les murs des amphithéâtres universitaires et des salons des musées, pour se tenir librement dans les rues, dans les places, dans les lycées, dans les collines et dans les cieux de la ville.

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Nous étions nombreux et d’horizons différents, venus de France, d’Espagne, d’Égypte, d’Ukraine et de plusieurs villes du Brésil. Nous réunissait le fait que, peu de temps avant, toutes nos villes avaient expérimenté des révoltes populaires très fortes et que nous y avions pris part non seulement comme spectateurs et théoriciens, mais aussi avec nos cœurs et nos mains. Nous conservions frais dans nos mémoires et tout-à-fait vivants dans nos cœurs les sons et les couleurs de Maïdan, de Tahrir, de la Candelária.

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Certainement, nos appréciations étaient beaucoup plus affectées par la créativité artistique déployée dans les manifestations et par les nouvelles formes d’expression et d’organisation politique, que par les chemins et les conséquences que les faits déclenchés par les révoltes auraient pu prendre, et qu’elles ont pris.

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La présente préface s’écrit en 2017, trois ans après, quand l’épaisseur opaque de la réalité et le poids qui résiste à l’élan de l’envol ont souvent pris la place du rêve visionnaire et du désir. Une critique strictement historique verra dans nos textes, écrits en 2014, des passages qui paraîtront parfois ingénus et même quelquefois absolument irréels face aux événements qui se sont suivis. Nous ne le nierons pas. Mais nous ne rejetterons pas non plus nos réflexions philosophiques esthétiques et politiques d’alors parce que les faits de l’histoire ne les suivent pas de près, ou sont contraires à nos goûts et nos envies.

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La poésie et la politique n’existent pas non plus sans le désir, sans l’imagination, sans la vision déplacée des faits quotidiens et projetés vers l’utopie. La philosophie doit transiter par toutes ces dimensions du temps, et en explorer d’autres. Les révoltes urbaines sont des laboratoires expérimentaux pour les idées, des événements qui nous conduisent vers des lieux inattendus. Nous avons voulu conserver le ton expérimental de nos approches, en éclaireurs qui tâtonnent en terrain obscur, même quand nous avons observé aussi, par la suite, le recul, la réaction, la fatigue, l’absence d’espoir.

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Felix Guattari, dans un entretien de 1990, répondait à une revue brésilienne avec un peu d’irritation :

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Si vous évoquez les phénomènes de la contreculture dans les années soixante, vous verrez la jonction entre ce que j’appelle des phénomènes de la révolution moléculaire, c’est-à-dire, des subjectivations émergentes, et des thématiques utopiques et progressistes. Mais ce sont deux choses indépendantes. La révolution moléculaire, je le répète, et il semble que je ne le répète jamais assez, s’exprime aussi par des phénomènes conservateurs, de reterritorialisation, comme le racisme croissant, la violence, la drogue etc[1][1] Guattari, Kehl e Lancetti, in Revista Teoria e Debates,....

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Le fascisme, lui aussi, peut se développer à partir de processus typiquement moléculaires, par des actions violentes et expressives, difficiles à discerner d’une révolte libertaire : toute la puissance d’une ligne de fuite peut se muer aussi en une ligne de mort. Les révoltes que nous avions vécues et auxquelles nous avions participé comme activistes, rêveurs et artistes et qui donnaient à repenser aussi bien les institutions de pouvoir que les formes d’action politique ne possédaient pas les conditions théoriques pour se connaître elles-mêmes. La théorie requiert une maturation que l’action ne sait pas attendre. Nous avons vu succéder aux révoltes populaires aussi bien l’innovation que la réaction, les mouvements libertaires mais aussi les contrecoups conservateurs et les fascismes, eux aussi dotés de l’énergie de la révolte.

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Quelques années après les grandes révoltes populaires qui ont ouvert le XXIe siècle, notamment les Printemps arabes, peut-on encore fêter une modeste avance démocratique en Tunisie, où, paraît-il, cette vague aurait commencé ? Le voisin et tout aussi pionnier printemps, celui de la vénérable Égypte, qui secoua le monde avec ses foules – multitudes – dans les rues, foules résistantes, insistantes, pendant plus d’un an, aboutît à un coup d’état militaire qui entraîna le pays dans une sombre restauration, retour à une dictature militaire pas très différente du gouvernement de Moubarak que la rue était venue renverser. Pourtant, le monde est-il resté le même ? Que l’Ukraine post-Maïdan vive encore la guerre civile et une guerre non déclarée avec des milices russes, c’est un signe qui défie tout le binarisme de l’ancienne géopolitique du temps des rideaux de fer.

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En tout cas, nous n’avons pas été convaincus par des images simplistes, voire paranoïaques, réduisant le Printemps arabe et les autres saisons bouillonnantes de révoltes populaires urbaines à une conspiration libérale nord-américaine pour conquérir une hégémonie globale et absolue. Un tel diagnostic, souvent formulé par une gauche orthodoxe, nostalgique, généralement européenne, et par des élites culturelles blanches des pays du Nouveau Monde, porterait dès le début le parfum du poison que les forces insurgées devraient dénoncer : celui du mépris envers les désirs politiques, les subjectivités, la capacité de compréhension et d’action des peuples qui se sont mobilisés ici, là et là-bas.

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Seraient-ils condamnés à l’échec, tous ceux qui ne suivent pas le scénario politique et prophétique des illuminismes modernes ou des rejetons de la téléologie hégélienne, soient-ils de gauche ou de droite ? Il nous paraît paradoxal sinon contradictoire de fonder un discours dénonçant l’impérialisme tout en s’affirmant comme la voix d’un missionnaire civilisateur. Pourtant, nous ne serons non plus aveugles aux forces et aux puissances institués, structurées en États ou autrement, et qui ne cessent d’opérer : Communauté Européenne, OTAN, centres financiers, compagnies de pétrole etc. Mais ce qui est paranoïaque n’est pas de créer de fausses histoires, mais de ne voir à l’œuvre éternellement que les mêmes histoires, avec le même scénario et les mêmes acteurs, et de répondre au réel et de le produire selon tels plans.

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Les démarches interprétatives suggérées par les articles qui suivent visent non pas les rapports sociaux et politiques donnés, mais leur production. C’est pourquoi l’intérêt de cette production touche à l’intersection entre l’esthétique et la politique ; et comment l’une constitue l’autre. La production est une opération de pouvoir qui provoque un flux de contre-production dans les veines de la vie. Là, bat le cœur de la création poétique. La limite est la mort. À la limite des opérations de pouvoir, la mort est aussi expression maximale créatrice de la vie, en tant qu’art. Détournée par la créativité artistique, la production échappe aux rapports sociaux prédéterminés. La vie dépasse les marques et les déterminations sociales qui réduisent des individus ou des groupes à des situations de misère. Aussi, la révolte est-elle une explosion esthétique et politique qui pousse à l’extrême les signes. Ce numéro de Rue Descartes, dans ses diverses perspectives sur diverses révoltes urbaines, propose un tissu d’analyses de la production artistique au cœur de la contre-production. Un tissu qui se mêle aux fils d’autres sémiotiques, en marge des discours logocentriques idéologiques.

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Quand nous avons proposé le séminaire à Rio, nous avions posé une question bien particulière, émanant de la situation des révoltes urbaines de juin 2013 au Brésil. À quel point peut-on séparer la production d’un quelconque pouvoir d’une production de résistance et d’affirmation de la vie au-delà des limites imposées ? En fait, les révoltes brésiliennes émergeaient non pas comme réaction à un gouvernement totalitaire, comme en Tunisie et en Égypte, mais dans le cadre d’un gouvernement populaire, du Parti des Travailleurs. Cela tourna la tête de tous les théoriciens à l’époque, et la tourne encore aujourd’hui. La gauche traditionnelle accusa et méprisa souvent les mouvements qui ont produit les révoltes de 2013. Il était difficile de comprendre combien et comment ils pouvaient être une production politique à laquelle auraient contribué de façon décisive les avances sociales notables acquises pendant le gouvernement Lula, de 2003 à 2010. Mieux : expliquer des réactions de haine aux transformations sociales, organisées par des groupes fascistes et conservatistes. Oui, à un certain moment, les partis d’opposition et les médias oligarchiques ont voulu coller leur discours aux révoltes et des mouvements de réaction sont descendus dans les rues ; mais ils ne furent ni les premiers ni la majorité. Il était plus difficile de voir que le grand projet d’une machine de guerre construite pour disputer l’État, le Parti des Travailleurs, et pour déclencher des grosses réformes sociales, n’était plus une chaîne de transmission directe des mouvements populaires. Encore plus difficile de comprendre comment et même d’accepter que cela ait été possible.

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La question reste posée et les diverses réponses ne cessent de fuser, même en ce moment, où le gouvernement élu a été renversé par un coup d’État organisé par les oligarchies dominant le pouvoir législatif et judiciaire. Maintenant, le nihilisme vide les rues et le gouvernement agit en toute absence de légitimité démocratique ; s’installe un air de désolation et de sauve-qui-peut. Entre diverses critiques de part et d’autre, il faut noter que les révoltes de 2013 visaient beaucoup plus les gouverneurs de Rio, leurs politiques de gentrification et leur corruption, dans les préparatifs de la Coupe du Monde et des Jeux Olympiques, que la présidente nationale à laquelle ils s’étaient alliés. Ce fut justement le parti de ces gouverneurs, chargé de diverses accusations de corruption, qui organisa la déposition de la présidente et fut à l’origine de la profonde crise politique actuelle. Est-ce qu’il faut encore poser la question de savoir de quel côté seraient les révoltes populaires ? Ne serait-ce pas manquer la perspective vraiment productrice de nouveaux ordres dans l’histoire, dans la société, dans la culture ? Même si de nouveaux ordres n’y ont encore pas émergé ?

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C’est pourquoi la perspective esthétique sur la politique que nous avons voulu comme départ pour notre analyse des révoltes urbaines n’a pas été dépassée, même si le cadre général des situations historiques un peu partout semble complètement à rebours du moment où le séminaire a été réalisé, il y a trois ans.

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Les forces populaires sont descendues dans les rues sur plusieurs places du monde entier. Les forces policières et militaires en certains cas, les manifestations moralisantes et fascistes dans d’autres cas sont descendues aussi, et nous avons en ce moment plusieurs gouvernements au Nord et au Sud qui ont imposé des politiques conservatrices, de Trump à Macri dans le Nouveau Monde, ou Poutine dans le Vieux. L’alternance ne se fait pas sans conflits ni sans l’imminence de leur accroissement. La guerre n’a jamais cessé dans les zones de tension.

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Il semble bien que notre temps oscille entre des possibilités de grande énergie créative, sans lesquelles les grands défis sociaux et politiques, régionaux et globaux ne seront pas surmontés, et des vagues de nihilisme où toutes les formes traditionnelles de politique sont rejetées d’un seul coup. De 2013 à 2017, l’histoire semble avoir parcouru des sommets et des creux. Dans les deux cas, nous aurons besoin de l’expérience renouvelée des productions esthétiques et du courage avant-gardiste de l’art et de la poésie.

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Rio de Janeiro, le 20 août 2017.

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Image de couverture : « Atlas #ProtestosBR », mosaïque de Marlus Araujo, créé d’après le fonds photographique du projet de recherche « Mnemopolis : Imagens Políticas Sobreviventes », au Medialab.UFRJ (http://medialabufrj.net/mnemopolis/atlas/).

Note

[1]

Guattari, Kehl e Lancetti, in Revista Teoria e Debates, outubro, novembro e dezembro de 1990. Republicado em versão digital em 2006 : <<http://csbh.fpabramo.org.br/o-quefazemos/editora/teoria-e-debate/edicoes-anteriores/sociedade-entrevista-com-felixguattari-sub>>