Horizons

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Nombreux sont ceux qui, après avoir surmonté la maladie, perdirent des membres ; certains furent privés d’yeux. Les autres, aussitôt rétablis, furent saisis par ceci que tout ce qui est demeurait en même manière en retrait pour eux ; ainsi, ils ne savaient plus rien ni d’eux-mêmes ni de leurs proches[1][1] Heidegger, De l’essence de la vérité, traduction Alain.... En choisissant de citer ce passage de Thucydide, parlant de la deuxième guerre du Péloponnèse et de la peste, Heidegger est plus proche de la Grèce moderne que dans sa conférence d’Athènes. Pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui admirent surtout la continuité de la langue grecque et la beauté apparemment immémoriale des paysages grecs, il faut rappeler que l’histoire tragique du xxe siècle grec, pour s’en tenir au passé le plus récent, a introduit des ruptures indélébiles dans la mémoire et la culture grecques. Le retour forcé des Grecs d’Asie Mineure, la Seconde Guerre mondiale, la déportation massive des Juifs grecs, la famine, puis la guerre civile et la dictature, ont troué, tronqué, les corps et la pensée ensemble. Le rapport des Grecs d’aujourd’hui à leur passé présuppose cette rupture traumatique, à laquelle s’ajoute en contrepoint l’évolution normale de toute langue et de toute culture que l’on voudrait, pour la Grèce, minorer, tant il semble naturel qu’avec des commencements aussi lumineux, l’inventivité et la fraîcheur d’une pensée ne peuvent se perdre ou s’oublier. Mais les tragiques et les philosophes antiques ne sont plus entendus qu’à travers leurs traductions en grec moderne ; c’est aussi la condition de leur écoute et de leur compréhension par tous : le passage à la langue démotique, œuvre du xxe siècle, ouvre la culture antique et moderne à ceux qui ne comprenaient pas la langue « puriste ».

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Ce rappel nécessaire permet de comprendre que la philosophie grecque contemporaine s’est développée dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles de quelques autres pays européens, qui, à travers leurs propres tragédies, ont pu conserver une université ancienne, une langue depuis plus longtemps unifiée, et restaurer plus rapidement une culture républicaine ou démocratique. Les penseurs grecs les plus connus des derniers siècles ont développé leur pensée en exil, et ont pour la plupart choisi de rester dans les pays qui les ont accueillis. Certains dans le même temps sont restés en Grèce, en tentant de maintenir une tradition qui pour beaucoup avait perdu de son sens. D’autres enfin, qui constituent ce qu’on peut considérer comme une nouvelle génération, tout en ayant pris le chemin de l’exil, ont choisi de revenir en Grèce et d’y développer une pensée originale nourrie d’une culture assimilée ailleurs, dans une autre langue. La plupart des jeunes chercheurs actuels en Grèce sont toujours formés à l’étranger, dans une langue étrangère ; à quoi il faut ajouter que leurs publications sont aussi le plus souvent écrites directement en langue étrangère, comme c’est le cas pour les articles de cette revue.

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Nous avons donc choisi de donner la parole à ces derniers, ceux qui ont choisi de recommencer en Grèce dans des conditions souvent inconfortables, ce qui s’est poursuivi et se poursuit aussi ailleurs : c’est dire que notre approche est à la fois partielle et politique. Il s’est agi pour nous de comprendre à quelles conditions une nouvelle dynamique peut se développer en philosophie aujourd’hui, en Grèce, sachant qu’il est de plus en plus difficile de parler d’une pensée, d’une philosophie, d’un art « grecs », d’une pensée « française », « anglo-saxonne » ou « allemande ». On peut mettre en question aussi bien l’idée d’une universalité de la pensée philosophique, que son caractère national : la vraie question est celle de l’historicité d’une pensée, de ce avec quoi elle est aux prises et qu’elle contribue à transformer. Ces conditions aujourd’hui restent en partie locales, nationales, elles deviennent de plus en plus mondiales, et plus conjecturalement européennes. La résurgence d’un nationalisme grec, lié aux conflits balkaniques, rend plus que jamais urgente la question de ce rapport d’une philosophie qui veut à la fois assumer les conditions concrètes historiques, politiques, locales de sa production, et la nécessité du passage par des échanges internationaux, qui sont la condition de sa fécondité.

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Dans cette perspective, il ne faut pas minorer l’existence en Grèce, comme dans l’Europe balkanique, d’une tradition de pensée qui s’est développée au cours des xviiie et xixe siècles, et qui passe par la réception active de la philosophie des Lumières, de l’éclectisme français, et de l’idéalisme allemand, attentifs réciproquement à l’apport de la pensée grecque antique dans le développement de la philosophie. C’est par ce jeu d’échanges ou de miroir, la France, l’Angleterre et l’Allemagne réfléchissant alors la tradition héritée de l’Antiquité, et en renvoyant une image savamment transformée, que se constitue la possibilité d’une réappropriation de l’héritage antique. On chercherait donc en vain une continuité ou une « authenticité » de cette pensée en Grèce : les ruptures, qui passent par les transformations, relectures, appropriations de l’héritage grec aux xviiie et xixe siècles, affectent la relation que la pensée contemporaine en Grèce entretient avec la philosophie antique, défaisant le mythe d’une originalité et d’une permanence possible de la pensée sur un sol qui l’a vue naître. L’héritage antique est un héritage européen, quasi mondial si on inclut l’influence des différentes religions et de l’Orient dans ces transformations. L’idée de retrouver en Grèce une proximité avec l’esprit antique, comme s’y employèrent beaucoup de poètes, d’artistes – Isadora Duncan dansant dans l’espace du Parthénon –, naît de l’ignorance d’une bonne partie de l’histoire et de la culture grecques, de même que beaucoup sont surpris de trouver au Japon, en Afrique, une capacité à recevoir et à inventer une pensée moderne. En réalité, il y a là une autre forme d’aveuglement, qui tient peut-être à différents aspects du colonialisme : une partie de l’Europe, du xixe jusqu’au xxe siècle, en important sans ménagement son mode de vie et de pensée, ignore les transformations réciproques qui en résultent, et maintient longtemps un regard ethnographique sur les pays occupés ou dominés : elle ne voit ailleurs que la survivance des traditions, d’une origine dont la signification est ambivalente, ou une assimilation sans restes. Malgré sa position particulière à l’égard du jeu des colonisations ou occupations successives, sa puissance de résistance propre, et le prestige qu’elle conserve tout ce temps au vu de son passé mythifié, la Grèce n’échappe pas à l’oblitération de son histoire, et du développement de la pensée et de la culture qui s’y transforment. C’est aussi de cette histoire complexe que nous avons voulu rendre compte ici, qui passe par l’émergence d’une histoire de la philosophie et d’une historiographie « décentrées ».

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Le décentrement s’effectue par toutes sortes de translations : traductions, lectures et dialogues, histoire critique, dont les conditions nous semblent aujourd’hui réunies en Grèce. Le travail présenté ici amorce la possibilité d’une réciprocité dans les échanges, conçu comme le croisement d’expériences diverses, de parcours singuliers, plutôt que comme le bilan exhaustif d’une situation unifiée, ou clairement partagée. La pensée philosophique, comme l’art, la littérature, est toujours le fait d’individus singuliers qui inscrivent dans leurs œuvres une histoire subjective et trans-subjective, qu’ils contribuent ainsi à transformer ; elle naît de rencontres, qui sont autant l’œuvre du hasard que d’une nécessité souterraine. Qu’il nous soit permis ici de remercier ceux qui ont contribué par leur présence amicale et efficace à favoriser ces rencontres et ces échanges, sans apparaître au sommaire des articles : Chryssanthi Avlami, Barbara Cassin, Jean-Philippe Narboux, Katerina Paplomata, Catherine Vélissaris et le Centre National du Livre grec (EKEBI), Denys Zacharopoulos pour ses propositions concernant l’appareil iconographique, les artistes et les ayant-droit, la collection Beltsios et le Département de théorie et d’histoire de l’art de l’École Supérieure des Beaux-Arts (Athènes), Hélène Zervas et l’équipe d’EKEMEL (Centre européen de traduction), Alexis Michel et l’Institut Français d’Athènes, sans oublier tous ceux qui, bien avant l’élaboration de ce projet, nouèrent les relations qui l’ont rendu possible.

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En ligne, sur le site du Collège www.ciph.org, on trouvera les bio-bibliographies et les coordonnées des différents intervenants, ainsi qu’une courte chronologie rappelant les principaux événements politiques du xxe siècle.

Notes

[1]

Heidegger, De l’essence de la vérité, traduction Alain Boutot, Gallimard, 2001, p.162.