Exercices de clairvoyance

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Exercices de clairvoyance

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Un premier manuscrit de MD s’égara. Il en proposa un autre à la Revue. Puis, le premier réapparut après trois semaines dans le ventre de la baleine Poste. On trouvera donc ici les deux exercices ; les voici en diptyque dans leur différence.

Exercices de clairvoyance I

Les choses sont des voyants

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Il ne s’agit plus de voyants, mais de clairvoyance. La chose est aussi belle que son nom : clairvoyance.

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C’est du côté de la poétique, c’est-à-dire de la pensée de la poésie pensant à elle-même – dans le cercle tournoyant de la poésie de la pensée, ou philosophie, et de la pensée de la poésie, ou poétique – que nous cherchons à en savoir plus sur la clairvoyance.

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L’éloge d’un Clairvoyant, l’admiration d’un modèle de grand homme, encline à la superstition de pouvoirs spéciaux, qu’une rencontre de vie ou de lecture élit, ne me paraît pas offrir le sentier propice de maraude pour cette sortie où je me prépare à voir clair sur la clairvoyance. Ce n’est pas un cas d’extralucide qui m’éclairera, mais l’attention à ce que serait la lucidité.

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Les poèmes ne sont pas clairvoyants parce que poèmes. Il ne suffit pas de se disposer à l’écriture sous sa dictée pour être clairvoyant. Le fil idiosyncrasique est souvent d’un peu voyant ou mal voyant. On rapporte que le philosophe Alain disait à Simone Weil « Simone ! Éteignez vos phares »… Exhortons plutôt les philosophes : « Allumez vos phares ! ».

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Les théorèmes éclairent. Ils font voir. Je les allume comme des lampes. Ils répondent aux voyants, c’est-à-dire à ce qui vient au devant de notre vision et clignote pour alerter.

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La lumière ne perce pas l’apparaître; elle fait plutôt paraître le phénoménal en vérités, c’est-à-dire en pensée, c’est-à-dire en phrase. L’affaire est de la véracité.

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L’étonnement d’y être

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Dans toute condition, disait Léopardi, la vie est pure oisiveté. Le poète insultait-il le paysan, l’ouvrier, le « travailleur » ?

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Évidemment non. Deux dispositions sont peut-être visées dans cette belle sentence : la disponibilité ouverte, cette espèce de détachement vacant au cœur de tout éveil, laborieux même : un autre nom pour l’intentionnalité de la conscience ou la distraction au sein de toute « occupation », et qui fait passer un sourire sur le visage de la fatigue même. Ou, plus profonde encore, la vacuité de la vie « nue », le fait d’être en vie, comme un chat somnolent, l’herbivore mastiquant, ou la moule sur son rocher : la passivité refermée sur son obscurité. Et comment sinon, la multitude humaine – sédentaires affamés, asservis à la glèbe, à l’usine, ou à des maîtres cruels – pourrait-elle supporter cette intolérable condition de misère qui est la sienne, si la vie, non la vie nue d’Agamben, mais la vie de Michel Henry, ne se suffisait pas ?

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L’homme est un animal nous le savons. Il est de mise, depuis quelques années, d’accommoder plus précisément, c’est-à-dire scientifiquement, à des échelles où la continuité est reconstituable en « transitions insensibles, sur la consubstantialité des espèces vivantes. Il n’y a pas de missing link.

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Je cède cependant à la pensée de la différence, de la différence « ontologique », et à cet étonnement (« thaumas ») sur le fond duquel s’enlève la stupeur philosophique, qui n’est pas le privilège des « philosophes », mais où l’être qu’on appelle homme s’éveille à cette différence absolue que nomme en toute langue la dyade être-néant. Or l’huître ou le hérisson ne s’étonnent pas ; à tout le moins ne nous le font-ils pas savoir.

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La clairière n’est pas « l’environnement », le terrier ou la niche, le milieu de vie, l’ « Umwelt ». La clairière (Lichtung) est « la clairière de l’être ». Et la lumière fut – quand bien même les lumières (Aufklärung) ont tardé, l’histoire nous le raconte, à l’éclairer. La clarté pour la clairvoyance n’est pas réductible à la biologie de l’optique, même si le langage (Sprache) qui est l’élément dans lequel la clairière se montre, n’a qu’un seul vocabulaire homogène pour dire ces deux modes que la réflexion distingue, la perception et l’intelligence, le soleil et l’intuition, la vie et l’existence.

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Un seul monde phénoménal surgit dans la clairière, où le sensible fait sens, et dont le dire nouménal est à jamais équivoque et les vocables allégoriques. « Le sens de la vie » – ainsi parle l’inquiétude humaine – « se dégage »… à même le sensible. La vie se fait chair et la chair se fait verbe. On se dégage en repoussant ; on s’arrache à l’étreinte, à l’enceinte, à l’enserrement – pour « rien », sinon pour y voir clair. Ainsi le raconte le « mythe de la caverne », qui ne détaille pas l’épisode où « le prisonnier » se délie de la « chaîne » de sécurité qui l’attache à son fauteuil ; et se dégage assez pour gagner le dehors, c’est-à-dire la clarté solaire.

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Dégager, mettre à distance… Qui le fait ? La parole, en langage de langue. La disposition platonicienne, instauratrice de la « métaphysique » pour tous les élèves en philosophie, tire (dans La République, donc) cette ligne imaginaire à deux segments contigus, du visible (oraton) et de l’intelligible (noumenon), tels que « l’analogie » règle leur rapport : la dialectique est aux Idées « comme » la lumière aux choses perceptibles. Ce qu’on voit et ce qu’on pense, le milieu du Jour-Nuit et les relations des idées entre elles, l’astre solaire (Hélios) et la bonté des Idées qui sont bonnes – pour (agathon)… cette fable de la caverne commentée sépare trop (si je puis me permettre) les deux moitiés « analogiques », de telle manière que ce serait le transport (metaphora) de l’une à l’autre qui donnerait une signification à la fois tautologique et à jamais cryptique au destin des « hommes ». Socrate ne peut rien dire du « Bien lui-même », mais les monothéistes plus tard nous en promettront la Révélation… dans l’Au-delà.

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Nous n’avons que des comparaisons (« c’est comme »), des mythes, des paraboles, des fables, des exemples, pour dire ce qu’il en est … de la comparaison. Les uns pensant (s’imaginant) qu’une vision « directe », non figurale, écherra à une « vie future » ; les autres qu’il n’y a pas d’autre joie à espérer que de se figurer l’existence, ici et ailleurs. La littérature nous est promise. « L’essence, l’eidos, que Husserl pose comme buts de la connaissance, ne peuvent être atteints que par les moyens de la forme artistique, dont les matériaux sont la langue, le mot et le concept, mais qui au-delà est la seule capable de leur faire subir une refonte métaphorique : la poésie lyrique [1][1] Käte Hamburger, Sur Rilke, 1971.

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« Se dégage », disais-je : aux limites de la « clairière » – ou du verre d’eau de Wittgenstein : à coupes claires y clarifier les choses dans un entour aussitôt saturé ; comme un qui repousse, met à distance, dégage la perspective pour un relevé, pour mieux entendre « où il est » (Dasein), mais qui ne peut prendre de vue sur la vue de la vue dans des termes qui ne seraient pas ceux du visible avec lequel il voit – à moins que la science ne substitue ses langages formulaires aux vernaculaires et ne fabrique le « robot » qui reproduise les fonctions du cerveau pensif, reléguant la question « qu’est ce que penser ? ». Un robot ne prendra pas en charge la réponse à la question de savoir si la pensée est remplaçable par le robot.

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L’homme est un cerveau, mais un cerveau pensant.

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L’anxiété me prend : et si c’était trop tard ! Peut-être la technoscience a-t-elle déjà laissé en arrière, démodé, la « phénoménologie » des phénomènes ? Je le subodore au style dominant de nos « communications » de tout genre.

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La vue phénoménologique des choses, nous aurons beau faire, a-t-elle vécu ? Ce fut un style, XXe siècle, qui entre dans l’histoire de la philosophie comme un habit d’époque au musée du costume : la perdante du siècle n’aura pas enjambé le XXIe, adieu Husserl, et même Merleau ?

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Regardez les : ils sont technos ! Iconiques-numériques ils ont laissé la logie ; ils sont texto ; ils sont photo-nano, sans phrases. Ce qui est est image… image photographique numérique. Il va même être difficile de faire comprendre, au Conservatoire des arts philosophiques, ce qu’aura été la « phénoménologie »…

Le point de vue

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« Qu’en est-il ? Où en sommes nous ? » et autres expressions. Le jugement s’intéresse à l’être et au « tout » d’une situation que le « en » désigne. Le juger requiert un point de vue « élevé » d’où se laisse circonscrire, envisager, la situation. Telle vue d’ensemble s’appelait synopsis chez Platon, à l’échelle de laquelle, s’exerçait la « dialectique » ou opération de la pensée. Le saisissement de la pensée se dit dans les mots et les phrases du regard, parce qu’il n’y a pas les yeux de la perception-imagination d’une part et la « théoria » de l’intelligence d’autre part. Le vocabulaire du regard et celui de la poésie sont le même. Celui-là n’est pas la « métaphore » de celui-ci. L’analogie au livre 6 de La République est tout autre chose qu’une métaphoricité. L’âme et l’esprit, c’est le corps dirais-je pour citer Nietzsche (ou presque) ; le corps qui est au monde. La mise en scène seconde re-présente la mise en scène originaire de l’être-au-monde. Le peintre prend en vue la Vue ; le stratège monte sur la colline pour considérer le champ de bataille, la cour de justice assemble les parties sous sa tribune pour le jugement, etc.

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Le tout d’une diversité ne se donne comme un tout – totalité elle même diminutive d’un plus grand tout, et « relativement » isolé pour que se détache un ensemble – que d’un point qui appartienne à la fois au système considéré (prenant vue sur la visibilité parce que non étrangère à elle) et lui soit extérieur : un point hors monde dans le monde. Un point qui soit ici et comme d’ailleurs, y étant comme n’y étant pas [2][2] Moment où le en-tant-que (als) et le de-même-que (wie).... Ainsi du point où Léon Foucault attache son pendule ; ainsi de la vue que prend Galilée du système solaire, voyant la terre tourner autour du soleil (il fallait bien savoir « se reculer »…).

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Comme d’un dehors absolu – qui n’existe pas. Le comme provient d’une transgression simulée ; par exemple qui se met en dehors du système vie-mort (en position de quasi immortalité), en ce point d’où les deux ne font qu’un[3][3] Jean-Claude Ameisen, Conférences Marc Bloch, 2008.. (Peut-être un dualisme en général – y compris le manichéisme – est-il la fixation d’une pensée qui s’arrête en chemin ascendant avant de gagner ce point d’immanence transcendante, qu’on appelle volontiers de Sirius ou de Dieu. « Boostrap » fut appelée cette ascension tirée par les cheveux. On aperçoit une des conséquences lointaines de cette pensée : aucun transcendant n’est là avant qu’on ne l’installe en s’y hissant. La transcendance est le secret – c’est l’invention humaine. Un écho de cette affirmation se laisse-t-il entendre dans le processus de « sublimation » ? La sublimité, il faut que je l’opère.)

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La pensée est astreinte à son être-comme la vue, ne peut se dire que dans le langage (de la langue) qui emprunte ses schèmes-pour voir (ses schèmes de voyance non pas extra-lucide, mais lucide) à son être-au-monde incarné. Dire un « tout », à chaque fois lui-même diminutif du Tout (Baudelaire disait « de l’infini »), nous ne pouvons en parler que comme d’un exemple, ou partie intégrante circonstancielle « donnant sur » le Tout qui donne la partie en exemple, comme un « cas » de ce dont-il s’agit : le « reste » est comme ce qui nous échappe. Pour ainsi dire : Nous sommes CE comme-quoi nous sommes. Si la pensée est schématisme, selon le grand terme kantien, alors c’est le cercle vertueux du schématisme et de la comparaison qui est à toujours réinvestiguer.

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La « comparaison » ? Car tout le mouvement a lieu en langage (de langue vernaculaire) ; « logiquement ».

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On ne peut monter que dans la langue ; grâce à la puissance transportante des prépositions, archiorientation dans la pensée qui provient de l’expérience charnelle ; et autres prises figurantes de « l’imagination transcendantale » qui nous livrent au « monde », c’est-à-dire à un tout (lui-même gigogne), et pas « du tout » seulement à des environnements locaux. La « clairière » de l’ouvert heideggerien, ou éclaircie, n’est pas une clairière à lapins (même si c’est le mot de clairière qui la nomme ; nommer est plus que désigner) ; c’est la clairière monde de la parole. Il n’y a pas l’ouverture d’un côté et le langage du sien, parfois accointés. L’image où s’imagine, c’est-à-dire paraît le monde-clairière, n’est pas muette d’une antériorité pré-langagière, pré « logique »… La « mentalité prélogique » est logique. Nous sommes libérés (libres pour l’espace libre de la lumière où s’orienter) par la langue (la langue maternelle en laquelle parle la parole) dont les phrases appellent d’un coup, mais d’un coup double, le Tout des choses du monde (« En poires jaunes pend le lac /…/ » (Hölderlin).

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Le phénomène est un légomène. La chose est regardée. Elle est comme elle paraît à un être parlant qui la dit dans sa manière de comparaître avec les autres. « Écoute voir ! Montre voir ! » dit le locuteur français. Le montrer-voir est parlant. « Percer à jour » est le désir ; non pas que la lumière traverse les apparences, mais plutôt parce qu’elle fait paraître (donc en propositions, ou « théorèmes ») ce qui est paraissant. L’être se parle et se dit en parlant. On peut appeler vérité le jugement où il cherche à dire « comment c’est », ou « comme quoi c’est ». Dès lors la véracité de son dire véridique est la question. En d’autres termes nous devons maintenant « jeter un coup d’œil » du côté de.

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Qu’est-ce que l’obscurité ? Y a-t-il deux sources, une source claire de la visibilité où les choses sont plus ou moins visibles, se cachant dans leur ostension même comme la « morne moitié d’ombre » des colonnes de Valéry ; et une source de noirceur, « puissance de ténèbres » ?

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Le verbe éclaire, disant l’être des choses phénoménales ; et il suffit à notre existence inquiète qui passe son temps à demander « Qu’est-ce ? » ; et cette vigilance nous tiendra en éveil, assez lucides jusqu’« à la fin de nos jours » pour une vie intéressée qui se console de n’avoir pas trouvé le dernier mot puisqu’elle a trouvé ceux qui le précèdent. Le langage amène en même temps l’obscurité ; il invente la complexité, la difficulté insoluble ; il fait lever l’obscurité ; les poètes de la tradition, petits-fils des oracles, sont appelés les obscurs.

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La mévue et bévue, une phase d’initiation ; ou l’invisible, un mode et un nom de l’Être, une puissance plus intéressante que le visible ? Un coup de (dessillement, désillusion, déconstruction…) peut-il conjurer la myopie humaine ?

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L’image, un régime du voir plus psychique que transcendantal et finalement reléguable « au regard » d’une intuition intellectuelle sans représentation, capacité « mystique », de la pensée promise à une surhumanisation ?

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Il serait utile aujourd’hui, je crois, de reprendre une critique de l’image, dont l’équivocité s’est aggravée jusqu’à l’homonymie : les images « faisaient voir ». Mais on veut voir les images – à l’écran. Montrer ce qui fait voir fut la tâche du dicible. On pouvait éclairer l’imagination par les images : le cercle du schématisme et de l’imagination empirique tournait ; entraîné par les archi-figurants tirés de l’orientation de la pensée invétérée au monde. Jadis chez Tite-Live on arrachait les paupières au consul romain pour brûler ses pupilles en les tournant face au soleil d’Afrique. Le supplice moderne aveugle la pensée au flash continu de l’imagerie technologique « plus claire que mille soleils ».

Exercices de clairvoyance II

« J’ai trouvé l’eau si claire

Que je m’y suis baigné. »

La chanson
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Il ne s’agit plus de voyance mais de clairvoyance. La chose est aussi belle que son nom : clairvoyance.

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Il ne s’agit plus de Vérité Une [4][4] S. Weil et S. de Beauvoir ont écrit la même phrase :... mais de véracités. Un poème, s’il en est, un éclat de clairvoyance, ne brille pas pour aveugler. La poétique qui est pensée du poème réfléchissant à son savoir faire (technê) et à ce que peut sa vision d’ensemble (theoria) procède donc par théorèmes : les théorèmes, ou propositions générales cherchant à s’emboîter, « clarifient la question » – c’est-à-dire les questions selon l’axe desquelles l’art de poésie s’inquiète lui-même de son essence. Elles étaient quatre : en quoi est un poème (« matière ») ; à quoi le reconnaît-on (« forme ») ; en vue de quoi, ou pourquoi, se fait-il entendre (« finalité ») ; qui et quoi le produisent (« causalité »). Ces questions viennent du fond de notre histoire (Aristote).

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Un voyant n’est pas l’extralucide somnambulique qui vaticine, mais la chose même qui allume sa lumière, et « clignote » pour alarmer : il attire l’attention sur un « phénomène futur », comme Mallarmé le dit en titre d’une « Divagation ». La poésie montre l’exemple : fait parler la lettre du voyant qui s’est allumé.

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En ce qui me concerne, si vous me permettez de me présenter en sujet responsable des lignes que vous lisez, en « auteur », certes parmi d’autres, et en émulation, en coopération, en discussion (voire en querelle), voici mon affairement : c’est une vue d’ensemble qui prend vue sur le voir même en assemblant, et « problématisant », pour les articuler, les diverses modalités de la lucidité aux différentes échelles où son désir s’emploie (passant d’un «niveau » à l’autre pour recueillir la « théorie »), du détail d’un procédé (rhétorique) à la généralité d’un axiome, d’une comparaison « éclairante » (pour quoi ?) à l’ontologie de « l’être-comme », de la question de la figuralité ou figurativité du sens, à la pensée (kantienne) du schématisme de la connaissance…

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Qu’est-ce que l’obscurité ; qu’est-ce que la nuit ? Y a-t-il « deux sources », celle de la lumière et celle de l’obscurité ? Le jour et la nuit sont-ils comme les grandeurs de Kant, chacune positive, puissances adverses, aucune n’étant seulement la privation de l’autre, « négative », et l’ombre pas seulement une « morne moitié », comme dit Valéry devant le fût de la colonne grecque – mais « ténèbres » ? La Caverne grecque (Platon) est un étrange récit (muthos) : l’homme, ce prisonnier qui se libère (comment ?) y passe d’un régime de silhouettes ombreuses projetées par le feu à celui des ombres (ou reflets) sous le soleil. La vérité, c’est le soleil qui brille toujours. L’enfer est le royaume des ombres sous la terre, et Achille ne désire que la lumière (phôs). Plus tard le paradis qu’imagine Dante est pure lumière éternelle.

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Tout peut-il être « tiré au clair » dans l’élément de la parole, du (se) parler en langue vernaculaire, où le « sujet » s’apparaît à lui-même pensant et véridique parce qu’assuré de la véracité divine, comme s’il « voyait en Dieu » (Malebranche) : le verbe étant le séjour de nos intelligences tandis que l’espace « ici bas en même temps » est celui du corps : « parallélisme » voulu par le Dieu créateur selon une « harmonie préétablie », comme dira un autre grand cartésien.

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« Tiré au clair » ? Oui, c’est bien ce qui se passe avec l’abs-traction : la définition géométrique, et « postulée » depuis Euclide, qu’est-elle d’autre qu’un désépaississement (désaisissement) du sensible qui devient dans l’opération (intellectuelle) aussi net (« clair et distinct ») qu’une ombre parfaite sous le soleil éclatant, ou le reflet de la pleine lune au miroir d’une eau immobile : le point, la ligne, la surface, sont ce que vous voyez quand vous en retirez l’épaisseur et les bords, la lourdeur et la limite.

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Pourtant la pensée peut pousser la pensée de l’obscur et de la nuit dans une noirceur épouvantable.

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Je le suggère ainsi : l’étonnement et l’admiration, père et mère de la pensée (thaumas) font une disposition favorable : loin de nous rejeter, de nous exclure, ils nous attachent, ils nous lient : Socrate n’en revient pas ; intarissablement, et son je-sais-que-je-ne-sais-rien le replace à chaque instant au bon commencement, le reconfie à la curiosité dévorante qui repart au devant de la merveille. C’est un sentiment hospitalier, comme devant un enfant, ce nouveau-né que nous ne nous lassons pas de veiller (mère-veille).

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Pas davantage « l’Absurde », vingt-cinq siècles plus tard, proposé par les Français, avec son petit côté conversationnel et pas-trop-grave, ne suffit à nous débrancher.

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Mais l’horréfaction dont je parle maintenant, n’est pas l’admiration, ni ce haussement d’épaules, qui sont sympathiques.

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Sommes-nous chez nous ? Être unifie. Le souci de l’Être nous concilie d’avance (« a priori » ?) à ce qui est. Sein et Dasein, comme les mots le disent, se répondent, s’entretiennent – s’entendent, faits l’un pour et par l’autre. C’est fondamentalement (r)assurant. Il n’y en a que pour « nous » de toute façon. L’affaire (Sache des Denkens) est entre Être et cet être (« homme »). Nous sommes. La terre et le ciel sont. L’être est. Il y a… tout s’accorde ; il y va du Tout, nous sommes dans le tout ; dans le coup. Il y a de la relation, de la proposition ; de la dis-proportion, nous dit Pascal, mais cela revient au même. Deus absconditus est quand-même apaisant : faisons silence et prions. Ou bien philosophons, « attendant l’être ». L’ayant « oublié », repréparons-nous (« la dévastation et l’attente »), ça reviendra.

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Et quoi pourtant si nous n’avions rien à faire « ici » ? La vie était avant nous, nullement anthropomorphe, et avant la vie la matière nocturne ; et la mort cosmique après ; après l’extinction du soleil. Les grands os du Muséum et les flashes de Hubble nous raccourcissent. Une intense étrangeté (Unheimlich). La nuit se referme. La nuit est autre que l’Être. Ténébreuse.

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Est-ce pire que l’horreur de la mort ? Ou plutôt : une consolation ? « Après tout ! » – et « Avant tout»…

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Pour éviter la mort, l’« humanité » quitte la vie. La science est « prête à tout ». Tout changer, pour la mutation. Échanger, ou changer, la vie, en, pour, autre chose. Pendant des siècles, nature et vie étaient indivises. Puis le savoir et le travail (la « technique ») ont séparé l’homme et abattu la séparation entre nature et production, phusis et artefact, et ont entraîné la vie « avec nous » de l’autre côté de la barre de séparation. Tout plutôt que de mourir. L’immortalité de l’espèce, la pérennité du clan (de la Nation), à l’échelle où « je » ne compte pas, ne pallient plus, ne distraient plus, ne font plus rempart à la folie du vivant individué, qui est de survivre, à tout prix ; à n’importe quel prix.

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La Science ! Le regard humain est parvenu à voir l’infini, c’est-à-dire (le) à-distance-infinie : les bords de l’univers, l’abîme de la subdivision infinie du grain d’univers, et le fond du temps ou origine du commencement. C’est la scopie, l’hypervisibilité. Demeurent en reste la croyance en l’invisible indicible ; les « choses dernières », comme dit le religieux, auxquelles les « miracles » (toujours « phénoménologiques », malgré tout) feraient croire (Pascal).

55

Et le peu visible. Le peu visible est la chose de l’art. En attendant… Qu’en est-il de l’art, c’est-à-dire qu’en reste-t-il ? « Ce qui reste, les artistes le relancent », fais-je dire à Hölderlin. Je reviens à la clairvoyance. « M’en allant promener »… je reviens à la clairvoyance. De tout côté il est clair (!) que ce qui ne veut pas céder (dont le « culturel » transporte les avatars), qu’ici le mot art s’emploie à dénoter, cherche à s’articuler avec cette chose qui revient : la fraternité : une pensée de l’ensemble, de l’être-ensemble.

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« Art », dans ces notes, c’est, à ce point, « poésie » ; ce que ce nom obsolète s’efforce de transborder. De quelle façon ? Le principe, c’est le principe-poésie.

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Ce qui est est intelligible. Mais de quelle intelligibilité se soucie la poésie, obstinément, par quel biais spécifique, non réduite au silence ? Une pensée ontologique, non scientifico-technique, non historienne, non religieuse ; pensée de ce qui peut être « en poème » (« le poème de la mer », faisait dire par exemple Rimbaud à son Bateau) ; et qui « sauve les phénomènes » (pour reprendre cette fois l’expression platonicienne). Je vais emprunter à Heidegger la périphrase dont il use pour déterminer ce « laisser être » (sein lassen) : celle de « rigoureuse douceur ». Pourquoi douceur ? Parce qu’elle s’approche en « rapprochant » les choses. Elle ne s’empare pas pour annexer réellement (ni « magiquement »). « Rigoureuse » ? Parce qu’elle vise la justesse ; ne pas faire tort ; ne pas léser ; laisser être ce qui est comme c’est. En inventant sans relâche le comme-quoi-c’est. Appelons comparative en général, ou par comparaison, cette pensée juste du comment-c’est qui subjugue les rapprochés sous l’arc d’un comme (explicite ou non) qui les maintient différents : le comparant « fait voir » en amenant les comparaissants dans l’éclairage de cette approximation. Le poème arrime.

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Je relève avec plaisir que Froissart (1398) dit rimer pour « arranger ». Pendant des siècles la rime arrima le poème. Arrimer les mots entre eux pour la convenance des êtres (souvent l’amour). « Respecter les convenances » ? Les surprendre, les changer, les inventer. Souvent l’exercice dérange – offusque, remue, insupporte. Le lecteur ne se laisse pas faire ; il « en juge autrement » ; il ne voit pas les choses comme ça. « Ça n’a rien à voir », s’insurge-t-il. Tous les contentieux humains (les « dialogues ») aboutissent à ce différend de l’analogie qui rapproche des relations : « c’est la même chose ! » – ou « Non ! Ce n’est pas la même chose ». La chose même n’est pas la même chose que. Elle peut apparaître sous une mêmeté (« homologie ») qui découvre une affinité sous cet aspect.

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Le peu-visible est ce qui ne vient à être vu que grâce à ce qui le montre en le disant – en « logie ». L’« image » clairvoyante alors, dans laquelle s’éclaire la circonspection n’est pas la photographie (qui elle-même ne fera voir quelque chose que grâce à son commentaire configurant). Donnons à Jean-Christophe Bailly le mot de la fin : « La figure nomme justement le contour qui se referme et qui ressemble à la délivrance du nom. Comme la figure le nom entoure et fait halte et comme le nom la figure désigne [5][5] Jean-Christophe Bailly, La Figure dans l’art, 2008,... ».

Notes

[1]

Käte Hamburger, Sur Rilke, 1971.

[2]

Moment où le en-tant-que (als) et le de-même-que (wie) se confondent, sont le même.

[3]

Jean-Claude Ameisen, Conférences Marc Bloch, 2008.

[4]

S. Weil et S. de Beauvoir ont écrit la même phrase : « La vérité est une ; l’erreur est multiple ».

[5]

Jean-Christophe Bailly, La Figure dans l’art, 2008, William Blake édit., p 8.

Plan de l'article

  1. Exercices de clairvoyance I
    1. Les choses sont des voyants
    2. L’étonnement d’y être
    3. Le point de vue
  2. Exercices de clairvoyance II