(In)actualités de Derrida

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(In)actualités de Derrida

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Pour le dixième anniversaire de la mort de Jacques Derrida, Rue Descartes ne souhaitait ni se livrer à un hommage pieux ou à une commémoration endeuillée, ni tout simplement faire comme si de rien n’était, comme s’il s’agissait d’un numéro de revue parmi tant d’autres consacrés au penseur disparu en 2004. Les questions que nous avons donc posées à nombre de philosophes sont plutôt les suivantes : en quoi, dans votre travail, Derrida fait-il question ? Comment y est-il impliqué, engagé ? Comment sa pensée est-elle au travail dans la vôtre ? Voire : dans quelle mesure continue-t-elle d’y faire problème ?

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Si l’enjeu, c’est donc l’actualité de Derrida dans la pensée d’aujourd’hui, cette actualité, bien sûr, peut prendre la forme de l’inactuel, de l’intempestif. Ce terme cher à Nietzsche, Derrida l’avait du reste fait sien, notamment lorsqu’il s’agissait pour lui de penser l’(in)actualité de Marx. Ainsi écrivait-il : « Il est vrai que je serais aujourd’hui, ici, maintenant, moins insensible que jamais à l’appel du contretemps ou du contrepied, comme au style d’une intempestivité plus manifeste et plus urgente que jamais. […] Je crois à la vertu politique du contretemps [1][1] Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Éditions.... »

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En plaçant ce numéro sous le signe des (In)actualités de Derrida, il s’agit donc d’interroger ce qui pourrait – ou ne pourrait pas, voire ne pourrait plus – se dire sous son nom. « Rendez-vous avec mon nom », écrivait-il dans Psyché, « intempestif, au mauvais moment [2][2] Jacques Derrida, Psyché. Inventions de l’autre, Paris,... ».

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Marguerite Derrida a généreusement permis qu’un texte inédit de Jacques Derrida, « Au-delà du principe de pouvoir », ouvre ce numéro de Rue Descartes. Il s’agit de la transcription d’une communication prononcée par Derrida à New York, sans doute en mars 1985, lors d’une journée d’hommage à Michel Foucault. Elle constitue la source des versions successives de « “Être juste avec Freud”. L’histoire de la folie à l’âge de la psychanalyse [3][3] Cf. note 1, p. 12. ».

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Ce texte était resté inédit. Et le voici qui ressurgit et semble arriver à temps, juste pour ce numéro, tout en restant à contretemps. Anachronique de part en part, il arrive après-coup, disjoint de toutes les versions dont il aura été la source incontournable et imprésentable. Il revient, il ressurgit, mais en faisant signe vers ce qui pourrait être l’un des enjeux à venir, l’une des manières de continuer à lire Derrida selon sa plus inactuelle actualité : à savoir comme penseur du pouvoir, tant il est vrai que la déconstruction n’aura sans doute jamais été autre chose que cela – déconstruction du pouvoir [4][4] Cf. Laura Odello, « Walten ou l’hyper-souveraineté....

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« Au-delà du principe de pouvoir » convoque une certaine « pulsion de pouvoir » ou « pulsion d’emprise » (Bemächtigungstrieb) identifiée par Freud. Derrida en avait déjà traité auparavant dans La Carte postale. Mais ce n’est pas un hasard si ce questionnement est ici relancé sous le nom ou au nom de Foucault, qui n’a cessé d’interroger « les spirales perpétuelles du pouvoir et du plaisir ». Derrida convoque donc ce qu’on pourrait appeler le spectre de Foucault – comme celui de Marx, il est sans doute pour Derrida l’un de ces « spectres intempestifs qu’il ne faut pas chasser mais trier, critiquer, garder près de soi et laisser revenir [5][5] Jacques Derrida, Spectres de Marx, op. cit., p. 14... » –, il le convoque au sujet de ce qui lie structurellement pouvoir et plaisir. C’est-à-dire, pour traduire dans les termes que Derrida utilisera un peu plus tard : souveraineté et cruauté. Car ce qu’il faut penser, c’est que la dualité pulsionnelle dont il est question – pouvoir et plaisir pour Foucault, pulsion de mort et pulsion d’emprise pour Freud, maîtrise souveraine et cruauté pour Derrida – est sans principe, qu’elle déstabilise toute principauté ou toute souveraineté principielle de l’arkhè.

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Ce numéro de Rue Descartes est rythmé par les images de l’œuvre d’Elena Modorati. Écritures pliées dans la cire, traces spectrales qui (ne) se donnent (pas) à voir, marques inassignables d’un trans-paraître.

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Image et texte s’interrompent, toujours intempestifs l’un pour l’autre. A fortiori lorsque l’image est celle d’un texte qui n’apparaît qu’à disparaître.

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« Disparition et apparition sont indifférentes, elles s’identifient, se réduisent au silence dans une vibration qui est immobile tout en étant l’emblème de tout mouvement », me confiait Elena Modorati à propos de son travail.

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Je la remercie de tout cœur pour avoir offert à Rue Descartes la force d’un tel contretemps.

Notes

[1]

Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Éditions Galilée, 1993, p. 144-145.

[2]

Jacques Derrida, Psyché. Inventions de l’autre, Paris, Éditions Galilée, 1987, p. 532.

[3]

Cf. note 1, p. 12.

[4]

Cf. Laura Odello, « Walten ou l’hyper-souveraineté », in Appels de Jacques Derrida, sous la direction de Danielle Cohen-Levinas et Ginette Michaud, Paris, Éditions Hermann, 2014, p. 151 : « La notion de souveraineté, bien que ce mot ne s’impose qu’assez tard dans le lexique derridien, aura toujours été l’objet privilégié de la déconstruction : elle désigne en effet le pouvoir de toute ipséité (du sujet, donc) de pouvoir être soi. C’est pourquoi, d’ailleurs, avant même de se référer plus directement au champ politique, la déconstruction aura toujours déjà été politique, précisément en tant que déconstruction du pouvoir : avant même les figures politiques ou théologico-politiques qu’elle a historiquement assumées, la souveraineté aura toujours fait signe vers le pouvoir d’un ipse d’être soi-même, de dire je-peux, de se définir souverainement comme soi, comme le même. »

[5]

Jacques Derrida, Spectres de Marx, op. cit., p. 144.