François Noudelmann, Pour en finir avec la généalogie (Leo Scheer, collection Non & Non, 2004)

1 Soit l’ordre généalogique, qui a pour objets principaux l’origine et la filiation. Sa clef de voûte est le Principe du Père. Il permet la fixation de principes normatifs, la légitimation et la hiérarchisation des valeurs d’une société. Il circule des discours et des pratiques relatives à la parenté jusqu’aux philosophèmes politiques, assurant ainsi la communication de ces deux plans : du pater familias au Père de la Nation. Impératif catégorique et hiérarchie sociale, l’Ordre généalogique peut ainsi servir de véritable police politico-morale. On reconnaîtra ici, pour notre temps, la parole des Gardiens du Temple effrayés par les biotechnologies, les réformes affectant les liens du mariage et l’adoption, la gestation pour autrui, etc. Laissez l’Œdipe en l’Etat est le mot d’ordre de ces Gardiens. Grande est la tentation de s’opposer en bloc à un tel Ordre. Avec le risque d’opposer une autre généalogie à la logique que l’on voulait contester, en restant accroché à ce que François Noudelmann nomme le « paradigme généalogique ». Afin d’éviter ce dangereux retour de manivelle, François Noudelmann en appelle à une « généalogie de la généalogie » [21].

2 Celle-ci peut s’appuyer sur les textes qui ont remis en cause ce « paradigme », tout en prenant garde de ne pas tomber dans le traquenard que lui tend l’Ordre : revenir par la porte alors qu’on l’avait congédié par la fenêtre. Foucault nous a appris que le « dispositif » du pouvoir-savoir habite toutes les têtes. Il ne suffira ainsi nullement de dénoncer la répression de la sexualité si en lieu et place de la dite répression s’installe un « projet de régulation sexuelle », une forme alternative de « moralisation des conduites » [47]. Et l’on pensera ici encore à Foucault qui, dans La Volonté de savoir, montre la façon dont l’exigence d’une « libération sexuelle » reste prisonnière de la « sexualité » comme façon de faire parler un Sexe à l’existence « discursive ». Il ne suffit pas non plus de s’opposer à l’« anthropocentrisme généalogique » en invoquant, contre cette idéalisation, les vertus du matérialisme : la mère-mater, bégaye toujours l’opposition stricte à l’idéalisme. Telle est la constante de la destruction du paradigme généalogique : à la place du principe de séparation paternel, voici la confusion matricielle, les « groupes en fusion », la « frérocité » (J.-R. Freymann), l’immanence où toutes les vaches sont furieusement hermaphrodites. Comme si refaire la généalogie était toujours sous-tendu par un fantasme d’auto-engendrement, dont la formulation philosophique serait quelque chose comme une « matière auto-productrice » [64].

3 La solution de François Noudelmann est la suivante : s’appuyer sur les contestations de la généalogie en suspendant le redéploiement oublieux de ce qu’elles voulaient contester. Faire bel et bien une généalogie, revenir à la racine des identités sexuelles ou politiques, mais afin de montrer que cette origine est originairement et définitivement fendue. Recoudre l’origine est dangereux – parce qu’impossible. Car l’identité est un « processus », une « construction », une « performance » nous dit François Noudelmann après Judith Butler. Cette généalogie singulière est parfaitement visible dans les opérations linguistiques de François Noudelmann : faire remonter ce que l’on croit fixe à une opération, c’est-à-dire le nom au verbe ; puis faire bifurquer le verbe vers un nom-processus pour que résonne la différence nouvellement apparue. Dynamisme de la différence, et non la lourde opposition. De « filiation » à « filer » ; puis de filer à « filature ». Ainsi la passation généalogique (la transmission) doit-elle faire entendre que passer signifie aussi « transformation », « hybridation », « métamorphose ». Ainsi la « fraternité » devient-elle « fraternisation ». Ainsi « finir » n’est-il pas achèvement mais « finition ». La division de l’origine est la ressource ontologique qui permet de fendre les mots en deux afin que puissent surgir leurs potentialités endormies.

4 Si tout est originellement Deux, tout change. Il ne sert à rien de s’opposer brutalement à la fixité, à l’Origine Une, à la Nation-Bloc, si toutes ces figures marquent l’oubli du comment, du façonnement généalogique. Montrons plutôt que les choses se passent autrement. Un sujet n’est pas ce qui se tient à sa place, mais ce qui se déplace, un « déplacement ». Loin d’être définitive, une identité est l’enjeu de « négociations » permanentes, un processus en cours. D’où l’inutilité et le danger d’une remise à zéro des compteurs du politique ou de la subjectivité, d’une volonté de commencement absolu : car tout ne fait que recommencer. Somme toute, la fixation en termes de place, l’autoritarisme politique tout comme sa destruction massive et aveugle sont ni plus ni moins qu’une façon de ne pas en finir. Pour en finir avec cette mauvaise façon d’en finir il s’agit de mettre à nu le paradigme généalogique et de faire ce que fait vraiment le généalogique : passage, transformation, identification en cours. Mettre à nu, pour voir – mais quoi ?

5 Si l’enquête effectuée autour du paradigme généalogique consiste à repérer les « figures constitutives des représentations et leur aléatoire, leur marge de manœuvre, leur performance » [15], on comprend aisément qu’une « théorie de l’image » s’avère déterminante. Ici encore, double opération. Le semblable, ou bien marqué du typos paternel, ou bien démarqué dans la fusion matricielle, doit faire entendre ce que sembler veut dire : « ressembler », sans « à » [183], sans pré-position. Or la re-semblance ne fait que re-produire ce qui la précède, le fond des images : la « semblance », que la ressemblance typique comme sa destruction laissent impensée. Vous pouvez toujours déformer la forme, la détruire jusqu’au bout, vous serez toujours prisonnier du paradigme généalogique. Ou bien en réinstallant de la ressemblance informe (Bataille), ou bien en réassurant, par la négation de l’image, le fameux interdit de la représentation. L’image que pense François Noudelmann, comme toute image, se tient entre. Entre le rien (l’« irreprésentable ») et la représentation où vient se fixer l’image. Mais aussi entre la représentation et sa défiguration pseudo-hérétique ; transgression de surface… Pour se tenir, se maintenir entre, une seule solution : éviter tout ce qui pourrait unifier et fixer la semblance, être attentif à la « force métonymique » du punctum repéré par Barthes au cœur décentré des images photographiques. La semblance en image est constante redéfinition : l’identification du visible n’a jamais l’air du déjà-vu. Le semblable sera dès lors celui avec qui se rejoue la possibilité du commun, le partenaire d’un « avec », d’un mitsein désontologisé nous dit François Noudelmann lecteur de Nancy. C’est un véritable principe d’incertitude de l’image que l’on voit ici se mettre en place. Qui seul laisse droit, pour le dire en langage derridien, à l’« hospitalité » : si l’autre est tellement autre qu’il ne peut faire montre d’un semblant d’humanité, je ne pourrai même pas le rencontrer. Si l’autre est déjà, sans question ni réponse, mon semblable, alors fin de l’étrangeté, bienvenu au royaume des doubles - et mort aux faux-frères… « Je suis une hypothèse de passage » écrit J.-L. Scheffer. La rencontre de deux semblables est une hypothèse au carré.

6 De fait, nous suivons les analyses de François Noudelmann, qui rendent possible une compréhension de la généalogie à l’ère de la mondialisation – de la « mondialité » plutôt, soit le nom bifurqué promu par Édouard Glissant, très présent dans cet ouvrage. Nous pensons nous aussi que les inventions esthétiques et politiques de notre temps seront reconnaissables à leur capacité de donner toute leur puissance aux milieux troubles de la négociation des identités. Oui, tout cela se construit pour le meilleur et, sans doute, pour le pire. Justement, François Noudelmann conjure le danger de l’Ordre généalogique – conjure-t-il son envers ? Non pas le Désordre, mais la liquidité forcée des subjectivations à l’ère du capitalisme hyper-spectaculaire. Oui, il y a de la « négociation », de la « tractation », du « révocable », une manière d’opter pour nos apparentements [105], un « choix latéral ». Mais n’y a-t-il que l’Ordre qui empêche de se « redéfinir constamment » [151] ? Il y a quelque chose d’épuisant dans ce qui pourrait apparaître comme un autre impératif, celui d’une définition sans fin laissant trop de latitude au « choix » [243]… En finir, nous dit François Noudelmann, « parfaire » la scène généalogique, en un sens déconstructif « mettre en morceaux », « mettre en pièces » le paradigme : si vous voyez comment la pièce est montée, vous voyez les ficelles, les espaces vides, ce qui a été interprété ou laissé en plan, en reste, les marges de manœuvres offertes pour une autre interprétation. Mais le vide – la « marge », le « jeu », l’« écart » – doit-il pour autant être réinvesti pour un autre rôle, une autre performance ? Pas certain. Peut-être ne faut-il pas trop stimuler la simulation. Quelque chose dans la psychè ne se négocie pas, ne supporte aucune tractation sous peine de se perdre. Quelque chose ne bouge pas. Ce n’est pas un point fixe autour duquel nous tournerions, c’est la doublure du mouvement qui nous anime, l’inertie qui accompagne chacun de nos gestes, quelque chose dont on ne peut rien faire. Pas la peine de vouloir le « mettre en charpie »…

7 Autre idée dès lors de la « finition », ce beau terme de François Noudelmann : savoir l’indéfinition irrémédiable ; et s’y tenir – même au passage des frontières. Cela n’est pas de l’ordre d’un choix – nous sommes embarqués.

8 FRÉDÉRIC NEYRAT

figure im1
Giorgos Lappas, Avec la main gauche levée. (de la série Les Bourgeois de Calais, 1994, 225cm, aluminium, fer, toile, feutre, Courtesy collection Beltsios (photo : B. Kirpotin).