Discours d’ouverture

1

Cité Internationale Universitaire de Paris, le 7 décembre 2023

Alain Patrick Olivier

2 Madame la Conseillère,

3 Madame la Présidente,

4 Madame la Directrice,

5 Chères et chers collègues du Collège international de philosophie,

6 Chères et chers ami·es de la philosophie, des sciences et des arts,

7 Je vous souhaite la bienvenue pour cette première journée du Congrès international « Faire (de)la philosophie » à la Cité Internationale Universitaire de Paris. Je vous remercie d’être venu·es si nombreuses et nombreux en ce jour d’hiver pour célébrer ensemble le quarantième anniversaire du Collège international de philosophie. Cela illustre déjà en soi son principe de collégialité. Nous espérons que ce sera l’occasion de faire connaissance ou de se retrouver, d’établir ou de renouer des liens d’amitié en particulier entre les générations.

8 Mais avant de vous en dire plus sur le Congrès et sur le Collège international de philosophie, je voudrais donner tout de suite la parole à Mme Sara Thornton, conseillère scientifique au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, et membre du Conseil du Collège international de philosophie, que je remercie de sa présence ; puis à Mme Fabienne Brugère en tant que Présidente de l’Université Paris-Lumières, dont le CIPh est, a été et sera encore une composante pour quelques mois. Je remercie très chaleureusement la Présidente pour son soutien au Collège international de philosophie pendant tout le temps de son mandat à l’Université Paris-Lumières et pour son soutien sans faille à ce Congrès « Faire (de)la philosophie ». Nous entendrons enfin Mme Agnès Chauveau, directrice générale déléguée de l’Institut national d’audiovisuel (INA), qui a participé à la préparation de ce Congrès et que je remercie également. Je remercie aussi le comité d’organisation, et l’équipe administrative qui ont participé activement et intensément à la préparation de ce Congrès, ainsi que toutes les participantes et participants.

Sara Thornton

9 C’est avec une grande émotion que je vous salue aujourd’hui pour les 40 ans du Collège international de philosophie. Mme la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Sylvie Retailleau, ainsi que Mme la directrice générale, Anne-Sophie Barthez, ne pourront pas être à vos côtés aujourd’hui pour témoigner de leur fierté et de leur admiration pour le travail mené au sein du Collège.Elles le regrettent vivement et m’ont demandé d’être présente pour vous réitérer le soutien du ministère à cette institution – ou non institution – qui est née d’une volonté à la fois politique et philosophique. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche salue la place qu’elle a su créer en France et sur la scène internationale.

10 L’Institut national de l’audiovisuel garde la mémoire des ministres de l’Enseignement supérieur et de la Recherche qui ont participé aux anniversaires précédents du Collège, comme Hubert Curien pour les 10 ans, réaffirmant l’engagement de l’État, voire du chef de l’État, puisqu’il lisait alors un discours de François Mitterrand. En outre, le Collège a longtemps trouvé sa demeure dans les murs du ministère, rue Descartes, qui donne son nom à la revue Rue Descartes, dont la version anglaise, The Journal of the International College of Philosophy, est bien connue dans le monde entier. Le ministère étant actuellement en travaux, il n’était pas possible d’accueillir comme prévu le premier jour du Congrès dans l’amphithéâtre de la rue Descartes, où ont résonné la voix de Jacques Derrida et de tant d’autres que nous écouterons aujourd’hui en marge des tables rondes.

11 Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche est particulièrement sensible à la spécificité et à l’originalité du Collège du fait de ses thématiques originales et de sa structure. Depuis sa naissance, le Collège a fait preuve de sa collégialité, accueillant philosophes et non philosophes, spécialistes et non spécialistes, étudiantes et étudiants de partout dans le monde. Il vit grâce au dévouement infatigable de ses présidentes et présidents successifs. J’ai eu le plaisir d’en accompagner au moins trois, dont Isabelle Alfandary qui a tant fait pour les archives du Collège. Les présidentes et présidents du Collège prennent de leur temps et sur leur temps, se mobilisent et s’investissent en dehors de leur travail principal, qui est souvent dans l’enseignement supérieur ou secondaire, pour organiser la vie et les actions du Collège. C’est un rôle exaltant, enrichissant, mais parfois aussi épuisant, comme peuvent en témoigner Alain Patrick Olivier et toute son équipe. Qu’elles et ils soient ici remercié·es pour leur investissement. D’abord association, puis composante de la ComUE Université Paris Lumières, le Collège rejoindra demain une autre structure, un Établissement public de coopération culturelle. Le ministère l’accompagnera dans son avenir, un avenir que la ministre souhaite le meilleur.

12 Si vous me le permettez, je souhaiterais apporter un témoignage personnel. Si je vis et travaille en France aujourd’hui en tant qu’enseignante-chercheure en littérature et en tant que conseillère scientifique, c’est en grande partie grâce à une première rencontre avec la philosophie en France. Je suis arrivée de Londres à la rue d’Ulm en 1984, un an après la fondation du Collège international de philosophie et j’ai pu écouter Jacques Derrida donner ses séminaires dans la salle Dussane, faire un D.E.A. sous la direction de Julia Kristeva, entendre Hélène Cixous, lire Lucie Irigaray, Lyotard, Baudrillard et tant d’autres… Ce fut un moment inoubliable de découverte de la pensée philosophique, de la théorie critique française bien avant qu’elle soit connue sous le nom de French Theory, et bien sûr, c’était impossible de retourner ensuite à Londres et à Margaret Thatcher, je suis restée ici.

13 En 40 ans, le Collège a su mettre la philosophie au centre des questionnements et faire dialoguer la philosophie française avec les pensées du monde, que ce soit en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique ou aux États-Unis. Il a toujours essayé de se tenir à l’écart de l’eurocentrisme et d’épouser l’intersectionnalité, bien avant l’heure. Aujourd’hui, le Collège a un rôle clé dans un monde où la vitesse de l’information ne nous informe que partiellement et polarise les opinions ; où la nuance, la mise en question et le débat sont de plus en plus fragiles. L’esprit critique sous-entend la capacité à se remettre en cause, à remettre tout en cause, et surtout le réflexe de différer ses conclusions. Cette capacité est peut-être une forme de procrastination bénéfique qui laisse émerger une multiplicité de pensées dont nous avons bien besoin aujourd’hui. Au moment de ses 40 ans, le Collège international de philosophie est donc parfaitement équipé pour aborder les grandes thématiques de nos sociétés actuelles. Il peut favoriser une inclusion des positionnements que ce soit dans le domaine du genre, de l’environnement ou de la géopolitique, questions de plus en plus complexes et pressantes.

14 Il ne me reste qu’à faire une chose toute simple, c’est de vous souhaiter un très bel anniversaire et une bonne continuation.

Fabienne Brugère

15 Si je prends la parole aujourd’hui, c’est en tant que présidente de la ComUE Université Paris Lumières pendant quatre ans, entre 2019 et 2023, puisque le Collège international de philosophie a été une composante de ce regroupement d’universités et d’institutions issues du monde social et culturel. Vous le savez sans doute, la ComUE se transforme en alliance conformément aux vœux des deux universités, Paris 8 et Paris Nanterre et, à ce titre, le Collège international de philosophie doit pouvoir trouver sa place, et une place de choix dans cette nouvelle stratégie universitaire. Mais bien plus, ce qui m’autorise à tenir une parole, quoiqu’en lisière aujourd’hui, c’est mon parcours philosophique, lequel a toujours été habité par des dehors, celui de l’art, du care ou du prendre soin, de la théorie et des pratiques féministes. Or, le Collège international de philosophie est une pratique philosophique qui apprend du dehors. Nous apprenons du dehors, ce que l’institution philosophique oublie le plus souvent. Nous apprenons pêle-mêle des images, de l’inconscient, des guerres et des révolutions, des pratiques de gouvernementalité, de l’amour et du désamour. Les directions de programme pourraient être en ce sens, ou sont peut-être en ce sens des laboratoires d’expérience qui rendent visible ce qui était invisible au premier coup d’œil.

16 Je suis une amie sans carte du Collège international de philosophie et plus particulièrement depuis que je suis professeure de philosophie à l’université de Paris 8, université tellement habitée par ce dehors, elle aussi. Et j’ajouterai, je suis aussi amie du Collège par mon expérience de présidente, où j’ai eu accès à ce que j’appellerais la machinerie du Collège international de philosophie, c’est-à-dire son organisation quotidienne, jamais simple, en proie à des conflits dont on espère toujours qu’ils deviendront plutôt du dissensus ou de la mésentente. Alors même que le dehors aujourd’hui devient un acte politique dans une société globalisée qui n’admet pas beaucoup les dehors et qui plutôt les domestique, à l’image de la critique artiste de 68 complètement récupérée par le nouvel esprit du capitalisme, selon Boltanski et Chiapello, comment maintenir ce geste politique pour un lieu qui fut malgré tout créé d’en haut pour fonctionner en même temps comme une hétérotopie, un espace autre, une sorte d’institution instituante, une institution qui en même temps se réclame, on pourrait dire, du bas, comment cela est-il encore tenable ? Cela est certainement tenable avec des soutiens parce que le Collège international de philosophie, même s’il est très dynamique, même s’il est toujours beaucoup dans l’expérimentation, a besoin de soutien pour perdurer dans son étrangeté, sa puissance critique et expérimentale.

17 On pourrait reprendre Jacques Derrida et se rappeler combien le Collège international de philosophie incarne le projet de ce que Derrida appelait une université sans condition, comme le dit Julie Clarini dans le livre Le Collège international de philosophie, une institution sans condition. En 2001, les propos frappants de Derrida prenaient cette forme, je vous le rappelle, l’université moderne devrait être sans condition. Par université moderne, entendons celle dont le modèle européen, après une histoire médiévale riche et complexe, est devenue prévalent, c’est-à-dire classique depuis deux siècles dans des États de type démocratique. Bien sûr, l’emploi du conditionnel, chez Derrida, souligne combien cette université n’existe pas. Ce modèle de l’université sans condition, ou de l’institution sans condition, déploie en tout cas un principe de liberté de questionnement et de proposition. Qu’est-ce donc qu’une institution sans condition ? C’est sans doute une institution dont la mission de critique est essentielle face à ce qui advient, c’est-à-dire une mondialisation, une globalisation qui nous promet souvent la fin du travail, l’innovation technologique et puis l’économisme dans un monde sans travailleuses travailleurs – ce que Derrida avait appréhendé dès le texte de 2001. Mais c’est aussi un principe de résistance à ce qui est alors décrit, à ce qui nous arrive. L’université sans condition, ou encore l’institution sans condition, pourrait à certains égards rejoindre ce qui a fait fonctionner l’université de Vincennes au moment de sa naissance, un déploiement de la critique des savoirs. On sait que Derrida défend explicitement le programme d’une tâche déconstructive des humanités à venir comme la succession de nombreuses perturbations qui décalent les normes et les discours existants. Le Collège international de philosophie est-il vraiment sans condition ? Pour la présidente de la ComUE Université Paris lumières que je fus pendant quatre ans, je dirais non, ou plutôt, je dirais que le Collège international de philosophie tient dans une antinomie que je ne voyais pas avant cette présidence : une institution inconditionnelle et sous condition, on est bien dans un registre d’antinomie. Une institution sans condition est toujours une institution sous condition, le paradoxe du Collège international de philosophie est là tout comme le paradoxe de l’université sans condition. Derrida le savait bien, qui a longuement travaillé ce paradoxe au sujet de l’hospitalité. L’hospitalité est bien évidemment inconditionnelle. On se doit d’accueillir qui que ce soit, et Derrida évoque à ce titre une loi éthique de l’hospitalité, mais l’hospitalité tient aussi dans des lois politiques qui la déterminent, la circonscrivent, posent des conditions au séjour : elle est sous condition et c’est bien la difficulté propre de l’hospitalité, peut-être d’ailleurs est-ce aussi la difficulté propre de la philosophie et donc du Collège international de philosophie.

18 Pour finir, j’aimerais insister sur ce terme de condition parce que le fonctionnement et les conditions à venir d’existence du Collège international de philosophie sont essentielles, ce que j’appellerais, en d’autres termes, son habitation. Il faut que le Collège international de philosophie puisse habiter quelque part. Nous y travaillons, nous y avons travaillé au niveau de la ComUE et donc dans le cadre aussi maintenant de l’administration provisoire. Nous y travaillons avec le ministère, nous y travaillons avec les universités de Paris 8 et de Paris Nanterre, avec le Campus Condorcet et, bien sûr, avec toutes celles et tous ceux qui forment cette institution qui est peut-être une institution instituante. Je crois que, sous condition mais avec une inconditionnalité, imaginer l’avenir du Collège international de philosophie avec un nous, agir avec le Collège international de philosophie, agir c’est créer, penser c’est créer et donc, en dernier recours, le Collège international de philosophie c’est aussi l’imagination. Cela renvoie bien évidemment à d’autres moments fort importants.

19 J’aimerais terminer par des remerciements. D’abord à l’actuel président du Collège international de philosophie, Alain-Patrick Olivier, et aux précédentes présidentes et présidents que j’ai eu la chance de côtoyer ou d’avoir eu au téléphone pour parler du Collège, principalement Diogo Sardinha, Isabelle Alfandary et Mathieu Potte-Bonneville. J’aimerais remercier aussi l’équipe administrative du Collège international de philosophie – je crois qu’on ne devrait pas dire « administrative » justement – à savoir, Astrid Sylvain, Delphine Limon et Nedjma Rahmouni. J’aimerais remercier bien évidemment toute l’équipe administrative de la ComUE Université Paris Lumières, Johnny Gogibus, Nicole Besson, Katia Lafargue, ainsi que toute l’équipe de gouvernance de la ComUE avec laquelle on a essayé de s’en sortir pendant quatre ans, Pascale Laborier, Philippe Combessie et Jean-Jacques Bourdin. Je m’arrêterai sur ces remerciements, mais il y en aurait bien d’autres.

Agnès Chauveau

20 M. le Président de l’Assemblée collégiale du Collège international de philosophie,

21 Mme la Conseillère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche,

22 Mme la Présidente de l’Université Paris-Lumières,

23 Mesdames et Messieurs,

24 Je suis ravie d’associer l’INA à la célébration des 40 ans du Collège international de philosophie, et je me réjouis que le dispositif choisi par vous pour cet événement fasse la part belle aux archives sonores que l’Institut conserve et valorise. Mieux que de longs discours, ces temps d’écoute feront sentir la complémentarité entre les archives de la radio – qui sont au cœur des collections de l’INA – et les enregistrements dont le Collège a bien voulu nous confier la préservation.

25 La philosophie, telle que vous la pratiquez et la défendez, dialogue avec tous les mondes culturels, scientifiques et sociaux. Il n’est donc pas étonnant que plusieurs membres du Collège aient accepté, en plus de leurs séminaires, de s’exprimer dans les médias et de nourrir le débat public. Les collections de l’INA permettent de resituer ces interventions dans leur contexte, celui d’une intense circulation des idées portée par une politique culturelle ambitieuse sur le service public.

26 Pour porter aujourd’hui cette ambition et continuer à faire entendre à un large public la voix des philosophes, l’INA engage plusieurs projets d’envergure : l’édition, avec nos partenaires de Flammarion, des contributions radiophoniques de Michel Foucault, ou encore la collecte et la mise en ligne de grands entretiens patrimoniaux, dans le prolongement de celui réalisé avec Paul Ricoeur et déjà accessible en ligne. Convaincu que les savoirs du passé éclairent aussi le présent, l’INA propose enfin à ses abonné·es de revoir, parmi les milliers de programmes proposés sur sa plateforme de SVOD madelen, des émissions auxquelles ont participé Vladimir Jankélévitch ou Jean-Toussaint Desanti.

27 Je suis certaine que ce Congrès contribuera à faire sentir à toutes et à tous l’importance de cette mémoire et de ce patrimoine pour répondre aux défis qui sont les nôtres aujourd’hui.

Alain-Patrick Olivier

28 Le Collège international de philosophie a été fondé en 1983, sur l’initiative du président de la République, François Mitterrand, du gouvernement et plus particulièrement du ministre de la Recherche et de l’Industrie, d’abord Jean-Pierre Chevènement, puis Laurent Fabius, aujourd’hui président du conseil constitutionnel, qui a inauguré le Collège. Le Président Fabius ne peut assister au Congrès des quarante ans du CIPh, mais nous souhaite des échanges fructueux.

29 C’est donc une volonté de l’État qui a décidé de l’existence du Collège, comme a insisté sur ce point Sara Thornton, qui lui a donné sa forme associative, puis sa forme de composante universitaire. L’État a pu, au cours de ses quarante dernières années, affirmer son soutien au Collège international de philosophie, et à travers lui, à la philosophie, à son enseignement, à son action, et à son rayonnement dans le monde.

30 En même temps, le CIPh procède d’un mouvement de la société, en particulier de ce mouvement qui a traversé la société mondiale, il y a plus de cinquante ans, dont Mai 1968 est le symbole en France. C’était une révolution culturelle, où la philosophie trouvait une place centrale. C’était un mouvement que portait la philosophie. Le GREPH, Groupe de recherche sur l’enseignement de la philosophie, dirigé par Jacques Derrida, co-fondateur du Collège, procède de cet esprit.

31 Le début des années 1980, en France, c’était le début des radios libres, comme Radio Aligre, (dans laquelle le CIPh a une émission mensuelle « Philosophie au présent ») ; c’était le développement des associations, des contre-pouvoirs. C’était un moment de liberté de pensée et de mouvement, où l’État se trouvait en symbiose avec la société. Dans d’autres pays, au contraire, comme le Chili, l’Argentine, l’Uruguay, régnait la dictature militaire, les enseignant·es de philosophie se trouvaient exclu·es de l’université. Le Collège international de philosophie a pu leur apporter leur soutien. L’Amérique du Sud en garde encore la mémoire aujourd’hui et c’est ainsi qu’est née, cette année à Santiago du Chili, l’association sud-américaine des amis du CIPh, dont je salue les membres présent·es aujourd’hui.

32 L’internationalité du Collège est présente à travers notre conseil scientifique, nos directrices et directeurs de programme. Pour le Congrès, certain·es arrivent du Japon, du Brésil, d’Europe, d’Haïti. Pour le Congrès, nous serons heureux·ses d’accueillir également dans nos tables-rondes nos ancien·nes collègues du Bénin, de la Fédération de Russie, du Japon, sans parler du fait qu’Alexander Neumann et Diogo Sardinha, coprésidents du comité scientifique du Collège, représentent aussi l’Allemagne et le Portugal à leur façon.

Faire de la philosophie ?

33 Faire de la philosophie mais de quelle philosophie s’agit-il ? qu’appelle-t-on philosophie ? et qui la fait ? Faire de la philosophie, ce peut être se rapporter aux textes dépositaires d’autorité, qu’il s’agira de prolonger, de critiquer ou de déconstruire ; s’attacher aux figures qui les portent, qu’elles soient vivantes ou disparues. Mais c’est d’abord nous rapporter à la société, aux questions qu’elle suscite, aux terrains qu’elle ouvre, aux faire qu’elle requiert, non pas seulement comme des sujets pensant des objets, quand bien même de façon critique, mais comme des sujets interrogeant le rapport du dire et du faire, du discours et de l’action.

34 Le CIPh est un lieu de l’expérimentation politique. Un lieu où se fait une politique en dehors des structures traditionnelles du parti, des syndicats, comme le rappelait Derrida dans sa conférence au colloque de Cotonou [1]. Le Collège est défini comme une institution sans hiérarchie. L’objet de notre préoccupation, faire de la philosophie, c’est d’abord de faire adhérer le discours et la pratique, engager une micropolitique à l’échelle du Collège, faire que le CIPh comme lieu d’expérimentation soit exemplaire, dessine une orientation de justice et de vérité, qui fasse reculer le mensonge.

La philosophie au sens large

35 Dès le départ, il s’agit au Collège de porter une conception de la philosophie différente, ou peut-être y était-il question d’autre chose que de la philosophie. Il s’agit d’ouvrir un projet plus large, une réflexion critique et politique sur la place des savoirs et de la recherche dans la société, où la philosophie peut jouer un rôle comme instance de réflexion sur les savoirs en cours. La philosophie est alors comprise dans sa dimension interdisciplinaire, ce qui a donné lieu à la conception des « intersections ». Le Collège procède essentiellement d’une « intersection » de la philosophie avec les sciences et les arts, et cette philosophie qui s’intersecte est elle-même à définir, à redéfinir continuellement et de façon nouvelle. Le Collège est porteur d’une volonté d’élargir les thématiques et les pratiques, d’ouvrir la recherche à d’autres actrices, d’autres acteurs, à des contenus qui ne sont pas nécessairement légitimés dans les universités, à un moment donné, et peuvent s’avérer néanmoins essentiels, déterminants par la suite, comme l’orientation autour de la recherche qui concerne les femmes, des questions féminines ou le féminisme présente dès l’origine jusqu’à aujourd’hui.

36 Faire de la philosophie, c’est redonner vie et sens au désir philosophique, au désir de recherche, indépendamment de la conjoncture académique. C’est institutionnaliser ce désir, rejoindre les institutions, tout en demeurant dans les marges. Le Collège s’est développé comme un projet contre-institutionnel et continue d’avoir cette existence paradoxale. « Les vagues du désir philosophique se heurtent aux falaises de son institutionnalisation. » [2]

Brève histoire du CIPh

37 À l’occasion de l’anniversaire du CIPh, il nous a paru important de revenir sur la genèse de son histoire. Un ouvrage retrace pour la première fois l’histoire du Collège international de philosophie. « Le CIPh ne compte que des amis » disait Derrida, lequel a également consacré plus de quatre cents pages à déconstruire la notion de l’amitié, dans Politiques de l’amitié[3]. Il y a des ami·es proches, des ami·es plus lointain·es, il y a en tout cas une association des amis du Collège international de philosophie, fondée par Sam Weber, Barbara Cassin et François Vignaux, à l’initiative de cette publication. Barbara Cassin et Michèle Gendreau-Massaloux, anciennes et actuelles présidentes du conseil du CIPh, avec l’Association des amis du Collège international de philosophie avaient commandé la publication à la journaliste Julie Clarini du texte « Une institution sans condition ». Nous avons décidé de le publier aujourd’hui en y ajoutant une préface et une postface qui rendent compte au public de la situation actuelle du Collège [4].

38 Une institution sans condition, tel est le titre de l’ouvrage donné par Julie Clarini, dont l’origine se trouve dans le texte de Jacques Derrida sur l’université [5]. Sans condition, parce qu’il n’y a pas de condition, de titres, ni pour présenter, ni pour suivre une recherche, un enseignement au CIPh. Il n’est requis aucun diplôme, en particulier aucun diplôme de philosophie. C’est pourquoi se croisent au CIPh aussi bien des philosophes de profession, que des psychanalystes, des artistes, des savant·es de tous les domaines, de simples citoyens, citoyennes, ou des membres du public le plus large.

39 Faire de la philosophie, c’est faire de la philosophie en tant qu’homme ou pour des hommes, mais aussi ou d’abord en tant que femme ou pour des femmes. La question des femmes et des femmes philosophes est au centre des priorités actuelles du Collège international de philosophie, et avant d’être une thématique, ce qu’elle est et ce qu’elle a été dès le début, la présence des femmes est d’abord celle d’un faire.

40 Le Collège international de philosophie est également un lieu où les artistes ont toujours été présent·es, dans leur faire et dans leur pensée, d’Olivier Messiaen à Thomas Hirschhorn, de Gilles Aillaud à Philippe Bazin, ce dont témoigne particulièrement la revue Rue Descartes. Nicole Matieu ravivera pour nous la mémoire de ces premières rencontres entre artistes et philosophes [6].

41 Une institution sans condition, disions-nous. Mais les conditions sont pourtant rigoureuses pour entrer et pour développer une recherche au CIPh, laquelle est astreinte à des procédures de recrutement, de validation, d’accompagnement. L’assemblée collégiale, le conseil scientifique, le conseil du CIPh, l’équipe administrative veillent à ce que le Collège fonctionne suivant une logique institutionnelle et réglementée, garante de l’équité et de la conformité à la loi [7]. Le Collège n’est pas une institution sans règle. Je remercie à ce propos les membres des conseils, les membres de l’équipe administrative passés et présents.

L’âge de la philosophie

42 La pratique, le faire de la philosophie est marqué par l’ouverture à d’autres publics, en particulier, le public plus jeune. Nous sommes heureux·ses d’accueillir aujourd’hui les lycéennes et les lycéens du Lycée Condorcet, la classe de la directrice de programme, Joana Desplat-Roger [8]. Nous avons déjà eu une rencontre dans ce lycée autour de la philosophie, de sa présence en dehors du système scolaire, dans les médias et les réseaux sociaux, c’est-à-dire dans la société. Cela rejoint le projet fondateur, appuyé par Derrida et par le GREPH de faire reculer l’âge de la philosophie. Depuis quarante ans, cette idée a beaucoup progressé, la philosophie avec les enfants dès l’école maternelle est devenue une réalité, et c’est également, à côté de la question des femmes, une des priorités du CIPh pour l’avenir que d’avancer sur cette question, sur cette pratique. La pratique de la philosophie avec les enfants pose des questions sur la définition même de la pratique en général.

Désintégrer Heidegger

43 Faire de la philosophie mais laquelle ? Y a-t-il une philosophie propre au Collège ? On se pose souvent la question. Il n’y en a pas. On a pu penser que le Collège était le lieu d’une école philosophique, inspirée par la méthode de la déconstruction, par la pensée de Jacques Derrida, ou encore par celle de Martin Heidegger. Mais ce n’est pas le cas et encore moins à l’heure où il s’agit plutôt de « désintégrer Heidegger ». C’est d’autant moins le cas également que ce n’est pas Jacques Derrida en tant qu’auteur de la Grammatologie qui est fondateur du Collège avec François Châtelet, Dominique Lecourt et Jean-Pierre Faye, mais c’est Jacques Derrida en tant que responsable du GREPH. D’autre part, cette idée d’une prééminence d’un nom propre a été critiquée dès le début de la fondation du CIPh et au cours de son développement.

44 Nous présentons, au contraire, lors du Congrès des 40 ans, des orientations du faire philosophique marquées par la pluralité des noms propres, que ceux-ci soient considérés illustres ou plus obscurs. Nous entendrons de « grandes » voix ou supposées telles, celles d’actrices et d’acteurs médiatisés par les organes de grande diffusion que sont la radio ou la télévision, les médias de l’ère analogique des débuts du Collège. Nous ferons référence ainsi aux anciennes directrices et aux anciens directeurs dont les voix ont été très écoutées, les textes très commentés. Mais nous nous intéresserons également à celles et ceux dont la parole est demeurée moins audible, mais tout aussi efficiente, exerçant une influence souterraine sur des générations de chercheuses et de chercheurs suivant·es, et en particulier sur le Collège actuel.

Filiations profondes

45 L’un des principes d’organisation de ce Congrès est d’observer, de mettre à jour, de découvrir ces filiations profondes, souvent inaperçues, parfois étonnantes, qui sont à l’œuvre au Collège, qui sont à l’origine de sa reproduction, de la transmission. Cela a consisté, pour le comité d’organisation [9], à partir des recherches qui se font par celles et ceux qui sont actuellement les directrices et directeurs de programme en remontant aux anciennes et anciens qui les ont inspiré·es, qui les ont conduit·es sans doute à faire ce qu’elles et ils font aujourd’hui. Le Congrès fait suite à un appel adressé aux cinquante directrices et directeurs de programme sans exception, même si toutes et tous n’ont pas pu y participer. L’invitation a été adressée dans un second temps à toute la communauté du CIPh, des anciennes et anciens du Collège.

Organisation du Congrès et des tables-rondes

46 Les journées se dérouleront suivant le principe des tables rondes. Nous assisterons à huit tables rondes thématiques et trois tables rondes historiques réparties sur les trois journées. Les tables rondes thématiques ne procèdent pas exactement des intersections qui marquent habituellement la programmation et structurent les activités du CIPh mais elles les recoupent en partie. Elles rendent compte des directions de programmes en cours. À chaque fois, les directrices et directeurs en exercice s’associent à une ou un ancien membre du Collège. Chaque table ronde s’organise de façon autonome suivant ses modalités propres.

47 Ce seront huit tables rondes thématiques : 1) Éduquer, (s’)émanciper, écrire 2) ; Lire, écrire, traduire ; 3) Jouer, sonner, sentir ; 4) Médiatiser, différer, archiver ; 5) Penser le politique, être sur le terrain ; 6) Déplacer, décentrer, décaler ; 7) Analyser, dés-éduquer, (se) décoloniser ; 8) Faire communauté, critiquer, résister.

48 La première table ronde porte sur le faire comme pratique de l’éducation et de l’émancipation. Je remercie Jacques Rancière, l’auteur du Maître ignorant, du Spectateur émancipé, de La Nuit des prolétaires, d’avoir accepté de s’y joindre. Jacques Rancière a été directeur de programme de 1986 à 1992. Je voudrais souligner combien l’originalité de sa recherche, ses hypothèses et ses postulats – comme celui de l’égalité des intelligences – relèvent selon moi de l’esprit du Collège international de philosophie. Cette recherche anime mon enseignement de philosophie à Nantes Université – ainsi que pourraient en témoigner les étudiant·es ici présent·es – et mon propre travail autour de l’esthétique, comme le séminaire que j’anime au Collège sur émancipation et philosophie. La première table ronde s’intitule donc « Éduquer, (s’)émanciper ». Elle a été organisée par Rémy David avec Stéphanie Péraud-Puigségur et Nathalie Périn. Je leur laisse la parole.

Notes

  • [1]
    Jacques Derrida, « La Crise de l’enseignement philosophique » [1978], dans Du Droit à la philosophie, Paris, Éditions Galilée, 1990, p. 155 et suiv.
  • [2]
    Alain Patrick Olivier, « Postface », in Une Institution sans condition. Brève histoire du Collège international de philosophie, Paris, Éditions MF, 2023, p. 136.
  • [3]
    Jacques Derrida, Politiques de l’amitié, Paris, Éditions Galilée, 1994.
  • [4]
    Barbara Cassin, Julie Clarini, Michèle Gendreau-Massaloux, Alain Patrick Olivier, Une Institution sans condition. Brève histoire du Collège international de philosophie, Paris, Éditions MF, 2023.
  • [5]
    Jacques Derrida, L’Université sans condition, Paris, Éditions Galilée, 2001.
  • [6]
    Cf. la rubrique « Parole ».
  • [7]
    La loi condamne, par exemple, toute pratique relevant du sexisme, du racisme ou de l’homophobie. Lutter contre le racisme, le sexisme et l’homophobie, que l’on sait présents de façon systémique dans nos sociétés, dans le monde académique, dans les départements de philosophie, cela n’est pas une tâche purement théorique. Il ne suffit pas de dénoncer des dérives ou des déroutes de la pensée, mais il convient encore de s’en prémunir ou de s’y opposer dans la pratique. Le Collège international de philosophie se doit d’être exemplaire mais, comme nous avons pu l’observer, il n’est pas à l’abri des secousses qui traversent nos sociétés, des pratiques autoritaires, et même de la tentation homophobe. La loi sur la liberté de la presse de 1881 interdit l’injure et la diffamation et leur sanction est aggravée lorsque les discours sont homophobes. Cf. Caroline Mecary, L’homophobie, Paris, Presses universitaires de France, 2025, pp. 109 à 111.
  • [8]
    Suite à des événements survenus au sein de l’Assemblée Collégiale après le congrès des 40 ans, Joana Desplat-Roger, responsable de la table ronde « Jouer, sonner, sentir », n’a pas souhaité contribuer à cette publication.
  • [9]
    Le comité d’organisation était composé de : Manola Antonioli, Livio Boni, Vanessa Brito, Raffaele Carbone, Rémy David, Alessandro De Lima Francisco, Joana Desplat-Roger, Romaric Jannel, Bertrand Ogilvie, Alain Patrick Olivier, Éric Puisais, Angelo Vannini, Pauline Vermeren et Barbara Zauli.