La Fondation du CIPh
« Il s’agit non pas de discuter mais de lutter. Après tout, le combat pour la philosophie, c’est encore de la philosophie. On fait de la philosophie également dans les rues. C’est une originalité de la philosophie, elle est faite pour cela, pour qu’on se batte pour elle. La philosophie n’est pas un cadeau de Noël, qui nous est donné tout ficelé dans son emballage. Il faut la conquérir, il faut lutter pour elle en toute circonstance, contre les sarcasmes, contre le persiflage, et surtout contre les entreprises venues d’en haut qui visent pure et simplement à la détruire, à la faire disparaître, à l’assassiner, à l’exterminer. Si nous avons choisi volontairement ce terme d’États généraux, c’est parce que dans les États généraux, on dépose des cahiers de doléances. C’est ce qu’ils faisaient, les révolutionnaires. Nous sommes tous très en colère ! La revendication et la protestation, la protestation de celui qui ne veut pas mourir, c’est une notre façon d’être militants. »
« Je suis depuis quelques années un philosophe qui s’occupe des sciences plutôt qu’un philosophe des sciences. Je crois qu’il y a du côté des sciences aujourd’hui, et évidemment des technologies, des questions philosophiques fondamentales qui se posent et que les philosophes ne peuvent pas continuer à les ignorer en laissant le soin de les traiter à des théologiens, à des juristes ou encore à des médecins. Les philosophes ont vocation à traiter ces questions. Je m’étonne et m’inquiète de voir que souvent ce qu’on appelle éthique aujourd’hui est un catalogue d’interdits qui vise les scientifiques, et je pense qu’il y a quelque chose de très dangereux dans cette situation, où la science apparaît comme diabolique dans une société où pourtant elle pourrait jouer par l’esprit scientifique qu’elle recèle, c’est-à-dire par son souci du doute, son souci de la remise en cause des certitudes acquises, un rôle émancipatoire. Je pense, par conséquent, qu’il faut se frayer un chemin entre les dogmatismes opposés : ce dogmatisme très français, mais qui a maintenant gagné le monde entier, qui est le scientisme, c’est-à-dire l’idée que la science peut résoudre tous les problèmes et qu’il n’y aurait plus de mystère, comme on disait au XIXe siècle, une fois que la science serait passée, que la question de l’origine du monde, du sens de la vie, de l’origine du langage et des valeurs suprêmes pourraient être réglées par des considérations empruntées aux sciences ; et puis, d’un autre côté, ces flambées de théologie que nous n’aurions pas imaginé il y a 20 ou 30 ans et qui maintenant submergent le monde entier dans toutes les religions. Ce qui est remarquable, c’est qu’il y a des formes d’intégrisme ou d’extrémisme dans toutes les religions du monde par une sorte de réaction contre ce scientisme. Je crois qu’il faut maintenant faire son chemin, et que cela ne peut se faire qu’en examinant et mettant en question les bases du dogmatisme d’un côté et de l’autre. »
1 Alexander NEUMANN. Je suis professeur à l’Université Paris 8 et je n’arrive pas à me départir de l’esprit fondateur du Centre expérimental de Vincennes ou du moment fondateur du Collège international de philosophie. J’occupe à Paris 8 un poste qui a un titre original « Internationalisation des pensées critiques ». Je me suis donc senti à l’aise au Collège et, grâce à la rencontre avec Alain-Patrick Olivier, je me suis retrouvé au comité scientifique actuel et même à le présider, bien que sans diplôme de philosophie, aux côtés de Diogo Sardinha. J’ai été bien obligé de m’interroger, étant étranger de surcroît, sur cette construction dans laquelle je me suis moi-même engagé. En relisant le fameux Rapport bleu de 1982, je dois dire que j’ai été pris de vertige. Il y a des choses renversantes, qui sont presque inassimilables par moments, je retiens une seule phrase, je cite : « Il n’existe pas en France d’institution de recherche philosophique qui soit à la mesure des besoins ou des ambitions de ce pays. » Imaginez donc un instant si le Collège international de philosophie venait à disparaître… Fort heureusement, ce n’est pas le cas. Ça enlève tout de suite, malgré le cadre très solennel, un certain fétichisme face à cette institution qui se veut expérimentale. Le Rapport bleu [1] le dit en toutes lettres : il s’agit de se baser sur des recherches nouvelles et non sur des domaines déjà existants.
2 Le moment présent permet de saisir l’audace du moment fondateur, je pense, et le chemin que cela a permis d’engager. Une chose qui m’a frappé, c’est le tournant philosophique qui s’est presque immédiatement noué après le moment fondateur autour de la pensée de l’identité, en particulier de Martin Heidegger. Aussitôt le Collège constitué, il y a ce tournant de 1987 où Jacques Derrida se voit confronté, à travers les livres de Victor Farias et d’autres, à l’engagement idéologique de la philosophie de Heidegger dans le nazisme. Il constate, en 1987, que désormais il s’agit d’improviser – ce qui est remarquable – et on voit aujourd’hui à quel point l’improvisation reste nécessaire face aux défis du présent. J’ajoute que mon ancien professeur, Miguel Abensour, président du Collège de 1985 à 1987 à la suite de Jacques Derrida, a ensuite publié la position critique à l’encontre du Heidegger de Theodor W. Adorno : Jargon de l’authenticité (Payot, 1989). Et aujourd’hui je partage les propos d’Alain-Patrick Olivier, en ouverture de notre congrès, quand il dit qu’il s’agit de « désintégrer Heidegger ».
3 Ce Congrès s’appelle Faire (de)la philosophie, ce qui est une prise de position en soi parce que, pendant des décennies, on était plutôt axé sur l’agir communicationnel ; on était dans la phase de la négociation, de l’échange et pas dans le faire, c’est-à-dire dans la pratique concrète et la création nouvelle. La question demeure aujourd’hui de savoir comment organiser démocratiquement la philosophie en tant que profession et pas seulement en tant que désir.
4 Geneviève FRAISSE. Je ne sais pas si je parle à partir de 2023 ou de 1983, les deux sont possibles… Lorsque j’ai assumé – cela m’a été proposé plutôt que je ne l’ai demandé, et je vais expliquer pourquoi – un séminaire intitulé « Les formes du féminisme historique » au premier semestre du Collège, je venais d’entrer au CNRS en philosophie, non sans émotion, avec un projet sur les « Fondements philosophiques du discours féministe ». Quarante ans plus tard, je publie, comme un bilan de parcours, Le Féminisme, ça pense ! Le titre dit bien que l’objet lui-même était susceptible d’interrogation – car vous le savez, les féministes sont des hystériques, des mal baisées, etc. bref, qui font partie de la liste de celleux qui ne pensent pas. Or mon projet, dès le début des années 70, années du MLF, était justement de voir comment « ça » pensait. Entre les mots « formes » et « fondements » de mes intitulés de séminaire et de recherche, je laissais entendre qu’il n’y avait pas de texte premier et qu’il allait falloir dessiner des lignées entre les multiples écrits de l’ère démocratique…
5 En 1983, par deux fois, je mets le mot féminisme en rapport avec la philosophie, et aujourd’hui je me dis : « Tu te rends compte de ce que tu as fait ? » Si aujourd’hui le féminisme est à la mode, et le mot bienvenu, ce ne fut pas le cas jusqu’en 2017. Il y a 15 ou 20 ans j’écris un texte affirmant : « Le féminisme est un mot maudit, et maudit pour toujours ». Jusqu’à la rupture historique qu’est Metoo, j’ai passé ma vie de recherche à traiter un objet qui n’était pas un objet philosophique, et qui n’était pas un objet respectable. Je donne juste une anecdote et, pour la première fois, je cite le nom de la personne : Pierre-Jean Labarrière m’a dit, quand commence mon séminaire au Collège, « Qu’est-ce que ce sujet ?... Fanny Mendelssohn, la sœur de Félix, publie désormais ses œuvres, il n’y a pas besoin d’en faire un séminaire ! ». Je vois encore la scène. Cela disait tout : c’était un objet qui n’avait pas d’objet. Voilà pourquoi je suis étonnée, après coup, d’avoir usé de ce mot féminisme alors qu’au long de mon parcours, jusqu’à la fin des années 2010, ce mot n’était pas bien vu ; et même si les « études de genre » ont commencé pendant les années 90. J’en remarque l’effet contradictoire. Je dis bien, le féminisme est à la mode, cela produit d’abord une accumulation gigantesque de savoirs sur les femmes et le féminisme dans toutes les disciplines. C’est une question désormais installée au cœur de l’histoire, de l’histoire en train de s’écrire ; ce qui se passe au Moyen-Orient nous le confirme. Mais c’est aussi devenu un objet de commerce – car on y n’échappe jamais avec la question sexe, femme, genre. J’en suis le témoin malgré moi ces derniers mois, on peut faire du marketing avec le féminisme. C’est désolant mais c’est ainsi. Acceptons, par conséquent, à la fois, la rupture historique et le désolant marketing.
6 Revenons 40 ans en arrière. En fait, lier le mot féminisme avec le mot philosophie, n’était pas vraiment surprenant. Si on lit Le Rapport bleu, on découvre que Dominique Lecourt parle de la question des femmes, on découvre que Jacques Derrida parle des études féminines, et qu’à Paris 8, en 1974, Hélène Cixous crée le Centre d’études féminines. Pendant la première décennie, le programme du Collège affichait une intersection « Penser le féminin ». J’avais du mal à intégrer cette rubrique, à cause du qualificatif « féminin », préférant alors « différence des sexes », si on l’entend comme une « catégorie vide ». Or c’est pourtant là que sera inscrit mon séminaire. En effet, je ne pense pas le féminin, cela ne m’intéresse pas du tout, je suis en philosophie politique avec les amis des Révoltes logiques ; et le féminisme n’est pas la question de la différence sexuelle telle qu’elle est alors largement débattue et discutée (voir le French feminism). D’autre part, il faut prendre en compte toutes les mini provenances lors de la création du Collège. Par exemple, ce qu’induit l’élection de François Mitterrand : le CNRS confie à Maurice Godelier un rapport qui donne lieu, en 1982, à un colloque, à Toulouse, sur la recherche féministe. J’y contribue avec mauvaise humeur puisque, dans les réunions préparatoires, je résiste à l’affirmation répétée qu’on était en train d’effectuer une « rupture épistémologique ». Or cela ne marche pas si facilement… J’avais été l’élève, impressionnée, de Georges Canguilhem qui donnait à penser en profondeur l’histoire de l’épistémologie. J’ai donc écrit un texte critique sur la notion de rupture épistémologique. Notons qu’il y avait bien le mot féminisme dans le colloque. Je travaillais aussi au rapport demandé par Yvette Roudy, ministre des Droits des femmes, et confié aux éditions Tierce qui, comme les éditions Solin (éditeur de la revue Révoltes logiques), nous accueillaient rue des Fossés-Saint-Jacques pour diverses productions.
7 Il existe donc un large cadre au moment où se crée le Collège, dynamique étrange – je vais vous dire pourquoi étrange – de ces premières années mitterrandiennes où quelque chose de neuf est possible. Étrange, car nous n’étions pas naïves. Quelques jours après l’élection de François Mitterrand, les féministes, et donc le MLF, dans lequel j’évoluais avec plaisir, ont organisé à Maubert-Mutualité une rencontre intitulée « Des cuisinières pour le socialisme, du socialisme pour les cuisinières ? ». Vous en trouvez encore le compte-rendu dans Libération. Notre texte commençait par « Nous avons lu l’histoire… ». Ainsi nous ne nous laissions pas endormir par la nouveauté politique… Non, nous étions très lucides sur le fait que les rapports entre socialisme et féminisme cumulaient presque 150 ans d’histoire contradictoire. On devait donc assumer la contradiction, et on l’a fait. Je suis là, au fond, pour témoigner de cet univers dynamique qui, après coup, m’a semblé surprenant mais qui, finalement, était simplement lucide.
8 À la fin de cette décennie, je m’allie avec Monique David-Ménard pour proposer un séminaire qui donnera lieu, en 1990, à un colloque intitulé « L’exercice du savoir et la différence des sexes ». Le mot « féminisme » était alors en sourdine, si je puis dire, et il était temps, pour moi, d’affronter directement l’histoire de la philosophie. J’avais choisi volontairement dans le volume 4 de L’Histoire des femmes en Occident, que je co-dirigeais au même moment avec Michelle Perrot, d’écrire un texte sur les philosophes du XIXe siècle. J’entremêlais donc mes liens entre historiennes et philosophes sans me soucier de traverser les frontières académiques ; j’en étais même heureuse. Or ce colloque, publié dans la collection « La philosophie en commun » des éditions l’Harmattan, a beaucoup compté. Nous avions invité Michel Tort, mais aussi Alain Badiou, Giulia Sissa, Françoise Balibar, enfin c’était vraiment un mélange bienvenu. À la suite de ces rencontres, via la psychanalyse, la philosophie politique de la « question des sexes », que je représentais, pouvait se rattacher au Collège international de philosophie. En 1984 je n’avais pas demandé de direction de programme, parce que, si on vient d’intégrer le CNRS et qu’on sera payé, comme je l’ai été, toute sa vie pour effectuer des recherches, on laisse sa place, notamment aux professeur·es de philosophie pouvant bénéficier de détachements de l’enseignement secondaire. En revanche, dix ans plus tard, nous avons souhaité organiser la suite de ce colloque, important pour nous, et nous avons décidé, Michel Tort, Monique David-Ménard et moi-même, de nous présenter au renouvellement de l’assemblée collégiale au début des années 1990. La rubrique « Penser le féminin » avait disparu et je candidate, je crois en philosophie politique ou en philosophie générale, mes deux collègues se présentant en psychanalyse. Puis une main, habile ou malhabile, m’a transférée en psychanalyse, ce qui évidemment m’empêchait d’être recrutée. C’était désolant, désagréable, mais j’ai continué avec le Collège jusqu’à aujourd’hui ; par monts et par vaux. Comme en 2015-2016, lorsque Diogo Sardinha m’a proposé de tenir un séminaire avec pour titre Émancipation et sexuation du monde.
9 Alors, Ça pense ! ça veut dire quoi ? Ça produit des mots qui sont des concepts ou que je peux repérer comme étant des concepts. Vous connaissez cette phrase fameuse de Deleuze et Guattari au début de Qu’est-ce que la philosophie ? : « le concept dit l’événement ». Cela me va parfaitement. Le concept dit l’événement donc à partir d’événements je peux produire du concept, ou plutôt le trouver, ça peut être le consentement, l’habeas corpus, ou d’autres termes, comme la « démocratie exclusive ». Il s’agit donc d’identifier les concepts à l’œuvre et pas seulement ce à quoi on s’adosse avec le mot féminisme ; et puis, finalement, de voir que le mot féminisme était déjà là ; pour ma plus grande surprise.
10 Patrice VERMEREN. Longtemps je n’ai pas pensé faire quelque chose des notes que je prenais lors des réunions du collège provisoire, puis de celles des premières années du comité directeur du Collège international de philosophie. Mais aujourd’hui, tandis que se prépare la célébration du quarantième anniversaire de la fondation de celui-ci, je relis le beau livre de Patrick Vauday qui porte en exergue cette phrase de Georges Eliott : « Les hommes ne peuvent rien faire sans adopter la fiction d’un commencement », et montre que toute histoire, ou du moins tout récit, est à ce prix : « Il n’y en a pas moins une nécessité à cela, celle de rendre compte du nouveau qui ne découle pas de ce qui le précède sans au moins dévier ou dériver de sa ligne, comme entraîné par ce qui aspire à naître. [2] »
11 La première réunion du Collège provisoire eut lieu le 6 septembre 1983. Autour de la table : Christine Buci-Glücksmann, Françoise Carasso, François Châtelet, Jacques Derrida, Elisabeth de Fontenay, Pierre-Jean Labarrière, Dominique Lecourt, Marie-Louise Mallet, Francine Markovits, Jean-Claude Milner, Jean-Luc Nancy et moi-même, Patrice Vermeren. Douze professeur·es de philosophie, soit six professeur·es enseignant à l’Université, un à l’ENS, un autre au Centre Sèvres et à l’Institut Catholique, trois en classes préparatoires ou terminales des lycées, et un en école normale d’instituteurs.
12 Le Rapport bleu, rédigé par François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye et Dominique Lecourt est distribué à chacun·e. Est rappelée l’obligation juridique de rédiger un règlement intérieur du Collège, association loi 1901 sous tutelle de quatre ministères, dont les représentant·es sont Yves Duroux, Alain Etchegoyen, Martine Berge et Joseph Goy (Éducation Nationale), Jean-Pierre Colin (Culture), Roger Brunet (Recherche) et Philippe Guillemin (Relations Extérieures). Le rôle du Collège provisoire est d’installer techniquement le Collège, ses locaux, ses premiers programmes et de préparer (avec le Conseil de réflexion) sa fondation définitive, qui devrait intervenir dix-huit mois plus tard, fin 1984, et qui lui permettrait de devenir un établissement public, même si le Collège est resté une association. Les locaux sont situés rue Descartes, deux bureaux dans le pavillon Foch, avec disposition de salles de cours et de l’amphithéâtre rue Descartes, dans les anciens locaux de l’École Polytechnique, et de trois grandes salles au château de Vincennes. Le budget est d’un million de nouveaux francs. Le Conseil de réflexion (qui deviendra bientôt le Haut-Conseil) n’a qu’un rôle consultatif, il est composé de philosophes, artistes, savant·es, qui proposeront des orientations générales, des recommandations, et des évaluations des travaux du Collège, avec des réunions moins fréquentes que pour le Collège lui-même. S’engagent d’emblée des discussions sur les contrats pour les enseignant·es du supérieur (Milner), les décharges pour les professeur·es de philosophie des écoles normales primaires et du secondaire (Derrida), la nature des futurs étudiant·es du CIPh (Châtelet), mais aussi sur le travail des futurs enseignant·es du Collège, sur le partage par tous de la collation des grades, sur le jeu possible à l’égard des contradictions du ministère de l’Éducation nationale quant à sa politique à l’égard de l’enseignement philosophique. Est programmée une réunion inaugurale avec les ministres. L’après-midi de cette première séance du Collège provisoire sera consacrée à l’étude des centaines de projets qui sont parvenus lors de la consultation publique qui avait été lancée.
13 Deux considérations président aux premières réunions du Collège provisoire. Autour de la table, nous avons la conscience d’une responsabilité historique, portée au terme de plusieurs années de combat pour la défense de la discipline, et sous condition de propositions librement formulées par toutes celles et ceux qui s’autorisaient à revendiquer le titre de philosophe, dans l’idée régulatrice d’autofonder en France une institution philosophique inédite. Mais cette autofondation procède aussi d’emblée d’un clivage entre deux instances – je pense qu’Emmanuel va nous en parler – qui incarnent deux idées distinctes du Collège, l’une formulée par Jean-Pierre Faye, secrétaire général du Haut Conseil, qui procède d’une vision préconstituée de ce que devrait être la nouvelle institution et ses responsables (déjà perceptible dans le titre de sa contribution au Rapport bleu : « Réseaux ») ; l’autre, partagée par Châtelet, Derrida, Lecourt et les membres du Collège provisoire qui cherche à expérimenter en acte un mode de fonctionnement collégial faisant exister une communauté philosophique se constituant, en soumettant à la discussion et au vote toutes les décisions, à commencer par le recrutement des membres consultants étrangers du Collège, ou le premier choix des séminaires, qui sont ses premières tâches (cf. les titres des contributions de Châtelet, Derrida et Lecourt à ce même Rapport bleu : « Modes d’emploi », « Coup d’envoi », « Dénouements »).
14 La séance officielle de l’inauguration du Collège se fera en présence de trois ministres. Laurent Fabius, qui a succédé à Jean-Pierre Chevènement au ministère de la Recherche et de l’Industrie, parle d’espace d’une grande liberté, de rencontres et de débats, « où la hiérarchie, je l’espère, s’y trouvera assez mal à l’aise », avec un souci d’ouverture sur le plan international et la volonté de favoriser les rencontres avec les créateurs ; Roger-Gérard Schwartzenberg, secrétaire d’État aux Universités, insiste lui aussi sur le développement des relations internationales et sur les thèmes originaux de réflexion sciences/arts, ainsi que sur la rénovation de l’enseignement philosophique ; Jack Lang, ministre de la culture, rapproche la création du CIPh de celle du Collège de France, comme acte d’autofondation. Derrida répond en remerciant les ministres et l’État, mais aussi pour revendiquer l’indépendance des philosophes, dont il souhaite qu’elle ne soit pas contradictoire avec le soutien qui leur est apporté. Faye évoque le Collège de philosophie de Jean Wahl, le Collège de sociologie de Bataille, Lecourt l’écho que cette initiative rencontre chez les scientifiques, les artistes, les ingénieurs, les médecins, et à l’Étranger. Châtelet célèbre le fait que la philosophie a pris une connaissance philosophique, qu’il y a de nos jours de la philosophie qui est active et présente hors de la philosophie. Situation inattendue, après les années de combat des philosophes contre les initiatives de l’État libéral, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, de réduire l’enseignement philosophique : ces mêmes philosophes se voient offrir par l’État socialiste une reconnaissance sans condition, en l’occurrence un Collège international de philosophie (et aussi, par ailleurs, un corpus des œuvres philosophiques de langue française, qui sera dirigé par Michel Serres et auquel je prendrai aussi part, comme Francine Markovits, autre membre du Collège provisoire).
15 Aux réunions suivantes, un bureau du Collège provisoire est constitué : Lecourt, Derrida, Buci-Glucksmann, Vermeren, Milner. À la réunion du Collège provisoire, Derrida parle du droit à la philosophie : Qu’en est-il de la philosophie du droit ou de la juridicité qui fonde explicitement ou implicitement les institutions philosophiques ? (Grecs, Berlin, XIXe et XXe) ? Qui a droit à la philosophie ? Dans une société donnée, quels individus, quels groupes sociaux se voient reconnaître un droit légitime à la communication philosophique ? Quels sont les protocoles pour poser cette question : la détermination du philosophique ? Qui décide de ce qu’est un tel énoncé ? Dans quelle mesure cette critériologie du philosophique est-elle soumise à une telle historicité ?
16 Les premières réunions cherchent à construire la singularité du Collège au regard des institutions philosophiques existantes, avec une réflexion privilégiée sur l’affiche des séminaires et les entrées du programme. Parmi d’autres, Jean-Claude Milner propose :
- Y a-t-il des traditions philosophiques ?
- Y a-t-il une tradition philosophique française ?
- Le moment philosophique a-t-il des traits distinctifs empiriques reconnaissables ? (Et il commente : si la tradition philosophique française a des traits, elle doit inclure ce trait qu’elle est convoquée par la politique. La tradition philosophique française devrait aussi tenir bon devant la science. À ces deux traits caractéristiques de la tradition philosophique française : se donner le droit de parler au moment du politique, ne pas se laisser réduire à la science, il ajoutera à un autre moment que le ou la philosophe en France est toujours un·e professeur·e) ;
- La politique pure (lectures du politique) ;
- La femme est-elle un concept ?
- Le langage a-t-il un objet ? (Il commente : il y a celles et ceux qui répondent oui. La traduction répond non) ;
- Théories scientifiques en résonance ;
- Enseigner ?
18 Christine Buci-Glücksmann, Pierre-Jean Labarrière, Dominique Lecourt, François Châtelet, reviennent sur ces propositions, et finalement, dans un jeu de confrontation avec un premier choix de séminaires retenus, un découpage des colonnes de l’affiche est adopté le 8 novembre 1983 et présenté quelques jours plus tard par Derrida dans une réunion des deux bureaux – du Haut-Conseil et du Collège –, avec le commentaire qu’on a voulu éviter que le philosophique et le scientifique soient en tête :
- Propriété et puissance du langage ;
- Pluralité des langues philosophiques et multiplicité des traditions de pensée ;
- Espace des arts ;
- Philosophiques. Maintenant la philosophie ;
- Du titre de science ;
- Généalogie du moderne ;
- Penser le féminin ;
- Philosophie politique ;
- Ontologie et déontologie des techniques.
20 Les réunions des instances, durant les deux mois suivants, seront marquées par des discussions parfois âpres du côté du Haut Conseil sur les formulations et les oublis, mais aussi par un jugement enthousiaste sur le programme en général. Le Collège provisoire poursuit son travail, de la cooptation des étrangers associés (Weber, Toyosaki, Bodei, Foda, Kitler, Rosenfield) aux droits et devoirs des responsables de séminaires.
21 La réunion du Collège provisoire du 11 janvier 1984 examine l’affiche du premier programme de séminaires du Collège qui vient d’être imprimée. François Châtelet constate que le programme est tout autre chose, sur bien des points, que ce que nous avons imaginé. Derrida dit que les lieux indiqués sont importants et resteront, mais seront remplis différemment. Milner qu’on a une voie qui consiste à voir que les individus ont des sujets en fonction de leur intérêt, et par ailleurs, puisque c’est une institution de type collégial, cela implique qu’il y ait, par concertation, par écho, quelque chose de l’ordre d’une communauté d’intérêt. La réunion se termine sur la question de l’internationalité du Collège. Ces notes partielles sont sans doute indigentes s’il s’agit de restituer la singularité de cette réunion de philosophes se donnant pour tâche de penser et de mettre en œuvre une institution philosophique à l’écart de toutes celles dont l’existence était attestée jusqu’ici, à côté d’elles sinon contre elles, dans la revendication de l’égalité (collège), de l’ouverture à l’autre (internationalité) et de la transversalité (philosophie). Elles suggèrent cependant comment le champ agonistique des arguments échangés dans le Collège provisoire pour élaborer le système matériel de la nouvelle institution relève de considérations fondées tout d’abord en raison ; et de ce point de vue, pour moi qui ne connaissait que très peu Derrida avant le Collège, sinon son courage à soutenir toutes les manifestations de défense de la philosophie, j’ai acquis pour lui une estime sans borne, tant ses prises de position faisaient toujours le choix du risque, de l’ouverture, sinon de l’aventure, et apparaissaient comme dictées par ses seules convictions philosophiques. Il n’aura cessé d’ailleurs, dans un souci d’apaisement des conflits avec Faye, en complet désaccord sur la conception de ce que pourrait être un directeur ou une directrice de programme, et pour accélérer les engagements des Ministères, de vouloir démissionner de sa fonction de directeur du Collège provisoire. Les réunions du Collège provisoire se poursuivent, attentives à toutes propositions pour alimenter le feu de la préfiguration de la nouvelle institution, et dans la recherche du meilleur statut juridique pour sa fondation.
22 Le 11 janvier 1984 est paru un dossier dans les Nouvelles littéraires, avec un article de Châtelet « Pour retrouver la jubilation de la recherche philosophique ». Trois phénomènes ont concouru selon lui à la naissance du CIPh : l’attrait qu’exercent la philosophie et les philosophes sur la société française depuis la Libération ; la résistance critique que les philosophes ont opposée à la disparition de leur enseignement dans les lycées, les écoles normales et les universités ; la redéfinition de la philosophie ne cherchant plus à détenir les clefs de la vérité des autres disciplines. Et il célèbre le Collège comme une entreprise collective et non unifiée pour retrouver l’effort et la jubilation de la recherche philosophique.
23 Parmi les premières manifestations, j’en retiendrai deux :
- D’abord le colloque « École et philosophie » qui se tint à Nanterre le samedi 20 octobre 1984, et qui sera publié sous le titre La Grève des philosophes, allusion à la Grève de Samarez de Pierre Leroux. Il s’agit de prendre la mesure du chemin parcouru depuis les États Généraux, d’interroger le rôle de la philosophie dans la formation des enseignant·es, la prétendue valeur formatrice de la philosophie, thème sur lequel Lyotard et Rancière portent un regard critique, les débats sur l’opposition pédagogie/transmission des savoirs constitués, avec Milner, Elisabeth de Fontenay, Tassin ou Douailler. Derrida rédige une lettre-préface sur les antinomies de la discipline philosophique.
- 6-7 octobre 1984. J’avais proposé que nous fassions un colloque au Creusot, ville ouvrière qui connaissait des manifestations ouvrières à la suite du dépôt de bilan des aciéries du groupe Schneider, du nom d’une famille qui dirigeait depuis 150 ans une entreprise regroupant des mines, des forges et des fonderies dans toute la région. Il eut lieu dans le château de la Verrerie, ancien siège de l’entreprise industrielle devenu Écomusée de la communauté urbaine du Creusot-Montceau les Mines, à l’Institut Jean-Baptiste Dumay qui publiait la revue Milieux, controversée pour la mémoire dont elle se faisait l’écho de l’organisation paternaliste de la production, qui allait des écoles aux hôpitaux, en passant par les logements, les loisirs et les églises. Depuis 1974, je participais à la revue Les Révoltes logiques, cahiers du Centre de Recherches sur les Idéologies de la Révolte, avec Jean Borreil, Geneviève Fraisse, Jacques Rancière, Patrick Vauday et Stéphane Douailler. Je me souviens de ce voyage philosophique en TGV, et même d’avoir dit en plaisantant à Derrida qu’il serait pris en otage à l’arrivée par les ouvriers. En réalité nous fîmes un colloque remarquable sur l’auto-émancipation du peuple et l’instruction des prolétaires au XIXe siècle, qui sera publié sous le titre Les Sauvages dans la cité. Derrida après les remerciements dit qu’il était normal que le Collège participe à cette rencontre :
Le Collège voudrait être un lieu où l’on s’intéresse aux formes de savoir et de pratiques philosophiques non-légitimées dans les institutions actuelles. Cela suppose un intérêt actif et vigilant. L’État marginalise, occulte ou opprime ces aspects. Nous nous préoccupons aussi des problèmes d’accès à la philosophie et à la science. Problème de tout ce qui détermine ces accès interdits ou barrés à la philosophie. Pour le Collège cette rencontre était nécessaire et a été ressentie par toutes et tous comme telle.
26 Il n’est pas indifférent que l’une des premières manifestations du Collège ait pu se transporter en province, sur le lieu d’un combat mené alors par des ouvriers, pour philosopher en commun sur la question de l’émancipation et des savoirs du peuple.
27 Le Collège provisoire ne cesse de recevoir des sollicitations, celle de la direction du théâtre, celle du livre, de la musique, des musées de France, des archives. Lyotard s’occupe d’une exposition sur Les Immatériaux à Beaubourg et est élu directeur le 7 novembre 1984. C’est aussi à ce moment-là, qu’apparaît le Chili sur la scène collégiale (novembre 1984). Le Collège recevra Rodrigo Alvayay après le retour de Pierre-Jean Labarrière, et enverra Abensour, puis Rancière (décembre 1986), puis pour le premier colloque philosophique sous la dictature militaire, Laruelle, Myriam Revault d’Allonnes et moi-même, à l’ombre de la Vicaría de la Solidaridad et de la cathédrale, lieux préservés sous peine, pour Pinochet, de se brouiller avec la papauté. Il s’agissait de parler des vingt dernières années de la philosophie française, du concept de démocratie et de l’institutionnalisation de la philosophie, ce pourquoi je fus désigné, alors que je n’avais jamais pris l’avion et ne parlais pas l’espagnol. Il s’en suivra une longue coopération avec des philosophes exclu·es ou marginalisé·es de leur propre université, l’envoi d’un avion de livres de philosophie, avec la complicité d’Evelyne Pisier et de Michèle Gendreau-Massaloux, une coopération qui s’élargira rapidement à l’Argentine, à l’Uruguay, au Brésil, à la Colombie, et qui perdure aujourd’hui quarante ans après, avec la participation de nombreuses collégiennes et collégiens, mais aussi dans les marges du Collège, comme en atteste par exemple la revue latino-américaine du Collège international de philosophie, encouragée par Diogo Sardinha, ou le séminaire « Les dialogues philosophiques » de la Maison de l’Amérique Latine.
28 Emmanuel FAYE. Je voudrais tout d’abord dire que je suis ici non pas en mon nom mais en celui de Jean-Pierre Faye, qui vient d’entrer dans sa 99e année. Il m’a chargé de vous faire part de son salut très cordial. Je rappelle que le 28 novembre 2014, Diogo Sardinha, qui présidait alors le Collège, avait invité Jean-Pierre et Marie-Odile Faye à venir à une cérémonie en défense du CIPh, alors qu’une pétition avait été lancée au moment où sa subvention annuelle risquait d’être retirée au Collège, et Jean-Pierre Faye avait signé cette pétition. Tout cela pour dire qu’en 2014, Jean-Pierre Faye, qui avait alors 89 ans, soutenait toujours ce Collège dont, comme je vais essayer de le rappeler, il avait formé l’idée le 7 octobre 1981. Comme il s’agit d’une table ronde historique, mais que nous sommes aussi et d’abord des philosophes, je vais tenter d’articuler les choses en deux moments, avec quelques rappels historiques, et, dans un deuxième temps, un rappel des enjeux de ces conceptions de la philosophie que, à la fois, partageaient et ne partageaient pas entièrement les différents membres de cette mission fondatrice, cela pour ne pas réduire la question uniquement à des problèmes entre instances, même si les questions théoriques ont toujours des traductions dans les institutions et dans les rapports pratiques.
29 Aujourd’hui, Jean-Pierre Faye est le dernier membre vivant de cette mission Chevènement de l’année 1983, mais il est également celui qui, lors d’une réunion de sociologues qui a eu lieu le 7 octobre 1981, a proposé l’idée d’un collège de philosophie à vocation internationale en présence de 18 membres, dont Jacques Derrida, à qui il avait téléphoné peu avant et qu’il avait convié à cette réunion (Jean-Pierre Faye a conservé la liste manuscrite des participant·es). Il faut aussi rappeler que cette réunion avait été organisée par deux sociologues du CNRS, un homme et une femme, dont malheureusement le nom a disparu des radars alors qu’ils font partie des fondateurs. Il s’agit d’Alain Guillerm, sociologue spécialiste de Rosa Luxembourg, et de Sylvie Guillerm, son épouse, qui était spécialiste des mouvements politiques en Bretagne. À cette première réunion participait aussi un membre du cabinet de Chevènement, Philippe Barret, qui va jouer un rôle également important.
30 Si j’interviens aujourd’hui, c’est aussi parce que je suis en train de classer avec les responsables de l’IMEC, François Bordes notamment, les archives de Jean-Pierre Faye en vue de leur dépôt à l’IMEC, où il y a déjà de très importantes archives du Collège. Lorsque Alain-Patrick Olivier m’a demandé de participer à cette table ronde, j’ai recherché dans les archives privées de Jean-Pierre Faye celles concernant le Collège et j’ai trouvé des centaines de documents pour les années 1981-1985. J’ai commencé à les dépouiller et j’ai rédigé une présentation de 40 pages sur les seules années 1981-1982, étant donné notamment la richesse de la correspondance échangée. J’ai retrouvé cinq lettres de François Châtelet qui sont remarquables. En février 1982, Jean-Pierre Faye lui propose de le rejoindre dans cette mission et Châtelet met trois conditions, dont la première est la modestie. Il avait en effet cette volonté d’ouvrir le Collège à toutes et tous et de donner la possibilité à des chercheur·es institué·es ou non de parler de leurs travaux. Malheureusement, au bout de quelques mois Châtelet a été rattrapé par la maladie et il n’a pas pu jouer le rôle de médiateur et de fédérateur qui était le sien.
31 Ce qui est intéressant, c’est que Jean-Pierre Faye est un épistolier. Il écrit de longues lettres à ses amis philosophes mais aussi à des ministres, et ces lettres ne sont jamais de simples documents administratifs, ce sont aussi des essais théoriques. Il a par exemple envoyé à Chevènement une lettre de 9 pages, juste avant que celui-ci démissionne, parce que Mitterrand, qui était dans son tournant libéral de 1983, lui reprochait une politique tatillonne.
32 Historiquement, il y a trois dates importantes avant Le Rapport bleu. La première est la réunion du 7 octobre 1981, la deuxième est la journée du 9 janvier 1982, journée organisée par le ministère de la Culture et le ministère de la Recherche, où le rapport « Chercheurs et créateurs » est rédigé et prononcé par Jean-Pierre Faye qui propose la première fois et publiquement la création d’un Collège de philosophie à vocation internationale, proposition que reprend ensuite Jack Lang dans son discours en faisant l’éloge de ce Collège. Celui-ci a été conçu, il faut le rappeler, dans le cadre d’un grand dessein qui était celui de Félix Guattari, de Jean-Pierre Faye et d’autres, de faire de l’ancienne halle aux vins de Bercy une cité populaire de la culture, des arts et de la philosophie. Le premier lieu qui aurait dû être celui de ce Collège de philosophie, c’était les entrepôts de Bercy qui ont été malheureusement presque entièrement transformés en centre commercial, comme les Halles de Beaubourg. Il y a beaucoup de documents sur ce point. Ce premier rapport est important et, dans l’édition beaucoup plus tardive de 1998 du rapport de la mission, il y a une page tout à fait singulière, c’est la dernière page où l’on mentionne les deux rapports de janvier 1982, sans dire qu’ils ont été rédigés et l’un d’eux prononcé par Jean-Pierre Faye.
33 Bien évidemment, ce sont des rapports qui instituent le projet avant qu’il ne soit repris, développé et enrichi par les membres de la mission nommés par Chevènement lors de la troisième date importante, le 13 mars 1982. Ce jour-là, Jean-Pierre Faye a préparé un déjeuner chez le ministre et proposé une liste de convives. À cette date, Alain et Sylvie Guillerm sont encore dans la boucle. À la fin du déjeuner, se tournant vers Jean-Pierre Faye, Chevènement déclare publiquement : « Je vous confie la mission d’instauration d’un Collège de philosophie avec Jacques Derrida, avec François Châtelet et, si vous le voulez bien, avec Dominique Lecourt » – ce dernier était à l’époque très proche de Chevènement. Les choses se nouent comme cela, mais une semaine plus tard – Jean-Pierre Faye rapporte ces faits dans une lettre ouverte à Benoît Peeters, le biographe de Derrida, parue en 2013 –, il y a un changement dans le nom du coordinateur qui est désormais Jacques Derrida. C’est un changement qui n’est pas expliqué et qui modifie beaucoup de choses, et c’est à partir de cela que les choses continuent, mais avec une donne différente. Il est très intéressant de lire les déclarations de Derrida dans Libération, où il dit que le commencement du Collège est fabuleux. Car il y a une sorte d’effacement des différents moments de ce commencement, de ce projet qui est à l’origine celui d’Alain et Sylvie Guillerm, de Jean-Pierre Faye, de Félix Guattari et aussi de quelques autres, et qui va ensuite s’enrichir de l’apport de Châtelet, de Derrida et de Lecourt.
34 J’en viens maintenant aux questions philosophiques. Patrice Vermeren disait tout à l’heure que le projet de Jean-Pierre Faye était celui d’une vision préconstituée. Je pense que ce n’est pas tout à fait le terme à employer. Jean-Pierre Faye n’est pas un homme de réseaux. Il a une volonté de mettre l’accent sur ce qu’il a nommé, avec Alain Guillerm, l’interscience. Le sous-titre du Rapport bleu, « science, interscience, art », maintient encore cela, mais ce titre n’apparaît plus dans la dernière édition. Il y a, chez Jean-Pierre Faye, la volonté de défendre le projet d’un collège interscience ouvert aux arts. Il met l’accent sur ce qui lui paraît central, à savoir les transferts entre sciences, la possibilité qu’on soit simultanément créateur et chercheur. Son paradigme, c’est la figure de Roman Jakobson, le fondateur de la phonologie structurale, qui est à la fois théoricien de ce qui va devenir le structuralisme et en même temps travaille sur la poétique et traduit des poètes du Cercle de Prague. C’est vraiment à la jonction de la poésie et de la linguistique que, pour lui, les choses se font et c’est cette connexion entre les arts, la science et la philosophie qu’il va poursuivre ensuite. Après la rupture de 1985, Jean-Pierre Faye va fonder l’Université européenne de la recherche, il organisera de grands colloques sur le génome avec François Gros et sur l’astrophysique avec Jean-Claude Pecker. Il a une volonté, un peu comme chez Ernest Cassirer, d’ouvrir la philosophie à l’apport des sciences, et, en même temps, il s’intéresse à une culture scientifique qui, comme Jacques Roubaud qu’il a fait entrer au Collège, se nourrit du rapport aux arts et à la poésie.
35 Du côté de Derrida, il y a deux choses qui méritent d’être relevées :
- Ayant pris part en 1979 aux États généraux de la philosophie, j’ai vu le travail qu’il a réalisé aux côtés de Jankélévitch pour défendre la philosophie. Cela procurait une légitimité évidente à la présence de Derrida. Je pense que dans la pratique, il y avait une complémentarité entre la volonté de recherche interscientifique, sciences et arts de Jean-Pierre Faye, et le souci de réformer l’enseignement de la philosophie propre à Derrida d’un côté et à Châtelet différemment de l’autre, et tout cela se complétait bien.
- Néanmoins, il y avait une évidente divergence théorique. Si on relit « Coup d’envoi » de Derrida, un nom réapparaît toujours, celui de Martin Heidegger – une référence qui fonctionne comme un paradigme. On y lit une pensée de l’envoi, du don de l’être, et Derrida formule pour le Collège le projet de publier une traduction intégrale de l’œuvre de Heidegger. Il y avait donc d’un côté le paradigme Jakobson, de l’autre le paradigme Heidegger. La conciliation apparaissait difficile sur le plan théorique. Ce qui serait intéressant, ce serait de sonder ces deux conceptions très dissemblables de la philosophie qui transparaissent à ce moment-là et de les confronter l’une à l’autre. Il s’agirait ainsi d’ouvrir un débat philosophique qui n’a pas pu avoir lieu.
37 Aujourd’hui, le Collège est un lieu absolument pluriel. On ne peut pas dire qu’il y ait une école, et je suis heureux de voir que la pensée de Châtelet est toujours très présente. Je pense que les choses se rééquilibrent effectivement. Quand je reparle un peu de ces questions à mon père, ce qui lui revient c’est qu’il avait appris par un ami commun que, peu avant sa mort, Derrida avait réclamé son numéro de téléphone. Il imagine donc ce qu’aurait pu être un ultime entretien téléphonique qui, pour lui, aurait été celui d’un apaisement. On n’est plus dans les querelles de 2013 sur lesquelles je ne vais pas m’attarder, tout cela est du passé. Aujourd’hui, il faut plutôt travailler sur les archives de Jean-Pierre Faye sur le CIPh qui seront déposées à l’IMEC. Elles viendront rejoindre le fonds Derrida, le fonds Châtelet, le fonds du Collège, sans parler des importantes archives de l’INA dont nous avons entendu des extraits.
38 Au printemps 1984, Jean-Pierre Faye a donné un séminaire qui sera son seul séminaire au CIPh. Il portait sur la Révolution française, la « révolution conservatrice » et sur Heidegger. Les archives du CIPh en ont conservé l’enregistrement. Le concept directeur de Jean-Pierre Faye est celui de l’acceptabilité : il cherche à comprendre ce qui a rendu acceptables des discours comme ceux de Hitler en 1933.
39 Il était par ailleurs très préoccupé, depuis les années 1978-1982, par la montée en puissance, avec notamment Louis Pauwels et Alain de Benoist dans Le Figaro magazine, du discours de la nouvelle droite sur la sociobiologie et l’ethno-différencialisme, qui apparaissait dans la grande presse et trouvait ainsi une forme de légitimité. Je regrette qu’aujourd’hui, avec tout ce que nous vivons en France, en Allemagne et dans le monde, il ne puisse pas poursuivre ses interventions critiques. Car c’est avec des travaux critiques à la jonction de la sociologie, de la philosophie, de l’histoire et du droit que l’on peut contribuer à barrer la route à l’extrême droite.
40 À nous de continuer dans cette voie.
41 Yves DUROUX. Je suis un tout petit peu gêné d’avoir été invité parce qu’en ce qui concerne la fondation institutionnelle du Collège, je n’y suis pour rien. Je vous explique. En 1983, j’étais maître de conférences en sociologie à l’Université de Vincennes. Petite parenthèse : quand l’Université de Vincennes a été créée on m’a demandé d’y aller, mais je n’ai pas voulu aller en philosophie où pourtant tous mes amis étaient, j’ai préféré aller en sociologie avec Jean-Claude Passeron, Robert Castel et Emmanuel Terray. Nous avons construit un département de sociologie qui ne correspondait pas à ce qui ce qui se faisait à la Sorbonne. Même si j’avais passé l’agrégation, je m’étais plutôt orienté vers les sciences sociales au sens large du terme, repris par Passeron et Castel.
42 Il se trouve que j’étais maître de conférences à Vincennes – et c’est vrai qu’on n’était plus à Vincennes, car il y a eu un choc terrible quand Madame Saunier-Seité a supprimé l’Université de Vincennes et l’a transféré à Saint-Denis. L’année 1980-1981 était une année triste, et puis il y a l’extraordinaire victoire de la gauche. À ce moment-là, Chevènement et un de ses conseillers très proches, Philippe Barret, qui était aussi un ami proche de Dominique Lecourt, me dit : « On va faire de grandes choses pour la recherche ». Il y a une atmosphère incroyable dans le monde de la recherche et de la philosophie où une nouvelle chose va émerger à ce moment-là. Chacun·e faisait des propositions, il fallait bien voir comment ça allait tourner. Je suis recruté au CNRS et je participe au rapport Godelier, qui était une mission analogue à la mission pour le Collège de philosophie, où il y avait Passeron, Nicole Loraux et beaucoup de mes ami·es, et je me retrouve responsable des programmes. Ce mot « programme » d’ailleurs me fascine et il reste toujours dans le Collège à travers ses directeurs et directrices de programme, et c’est vrai qu’en ce moment on n’avait que le programme à la bouche ! J’étais donc chargé de monter ce qu’on appelait des « actions thématiques programmées ». J’ai notamment monté l’action qui s’appelait « Recherche sur les femmes et le féminisme », à laquelle a participé Geneviève Fraisse. À un moment donné, Pierre Guillaumat, qui était l’ancien ministre de la guerre du général De Gaulle, le créateur de Elf Aquitaine et qui se trouvait au CNRS dans une fonction de président du rapport recherche-industrie, vient me voir pour m’inciter à déposer une association 1901, le Collège international de philosophie. Il me dit : « Un monsieur du ministère de la Recherche m’a demandé d’être président de cette association, mais comme moi je n’y connais rien, c’est pour vous. » Je ne comprenais pas bien… Je me suis renseigné et c’était quelqu’un qui s’appelait Alain Etchegoyen, qui était conseiller au ministère de la Recherche de Roger Brunet qui dirigeait le département des sciences de l’homme. Il me dit : « On est pressés, on commence par une association 1901. » Alors je vais à la préfecture de police – vous savez, une association 1901 c’est très facile, il suffit d’être trois : un président, un secrétaire et un trésorier – et je deviens donc le président, Roger Lestards, qui était un haut fonctionnaire, le secrétaire, et Martine Berge devient la trésorière. Puis, une fois que ça avait été créé, j’étais invité avec Jacques Derrida pour voir le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Alain Savary. Il ne savait pas que c’était moi le président de l’association et moi je ne savais rien sur le Collège… On s’est regardés dans l’antichambre, ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas vus, et il me demande : « Ah bon, ça va être toi le président ? Parfait. » Et là je me suis retrouvé d’un seul coup avec une charge supplémentaire parce que j’avais une énorme charge au CNRS.
43 En octobre 1983, au moment de l’inauguration à l’amphi Poincaré, il y a des gens qui sont descendus sur l’estrade pour critiquer la fondation du Collège et personne n’a rien compris. J’étais un tout petit peu au courant et je savais qu’il y avait des dissensions dont Emmanuel Faye vient de préciser la nature théorique. Je me retrouve alors avec une assemblée provisoire et un haut conseil de réflexion et, dans les quelques séances auxquelles j’ai participé, tout mon travail était un travail diplomatique pour essayer de faire en sorte que les choses puissent marcher ensemble.
44 Derrida est parti très vite, Jean-François Lyotard arrive après, et nous sommes tous les deux convoqués au Conseil d’État pour savoir si on pouvait transformer l’association en établissement public. Mais la personne qui nous recevait, et qui était philosophe de formation, Jean-Pierre Daneau, nous a dit : « Surtout pas ! Vous avez une marge de manœuvre, une liberté en tant qu’association, avec un EPA, vous allez être coincés. » On a donc a rejeté définitivement l’établissement public. Puis en 1986, c’est Miguel Abensour qui devient directeur. Ça n’a duré qu’une année. Après, il y a eu une petite transition avec Éliane Escoubas. Elle a été présidente du Collège pendant un an mais je reconnais que ça ne s’est pas très bien passé… Je l’ai convaincue de démissionner et c’est Philippe Lacoue-Labarthe qui l’a remplacée en 1988. Ça a été mon travail, je dirais, à côté du Collège, car par ailleurs l’essentiel de ma tâche était de créer la cellule administrative, d’obtenir des financements. Quand je lis le Rapport bleu, je me rends compte que leur ambition était invraisemblable ! Il fallait obtenir 30 salles de séminaire, gérer le budget, et il n’y avait que moi qui pouvait signer des chèques !
45 Je sais aujourd’hui pourquoi une base institutionnelle pour le Collège est importante. C’est pour ça que je ferai un petit jeu de mots en parlant d’une institution sans condition, comme ça a été dit tout à l’heure [3], mais avec condition. La condition est minime mais elle est indispensable. Il est nécessaire qu’il y ait ce support institutionnel étrange, et il faut bien que je dise « étrange » parce que d’une certaine façon ça s’attaquait à l’idée qu’un poste de chercheur·e ou d’enseignant·e c’est à vie et ça c’est la fonction publique à la française, ce sont des statuts. Tandis que là c’est la philosophie sans statut qui était une innovation tout à fait extraordinaire quand on y réfléchit. Moi-même, au début, je me suis rendu compte que ça permettait une ouverture de questionnement tout à fait importante.
46 J’aimerais dire une dernière chose qui me frappe beaucoup. Votre revue s’appelle toujours Rue Descartes. Pourquoi ? Parce que le Collège international de philosophie a été créé au ministère de la recherche. Mais est-ce que vous savez ce que c’était l’institut Auguste-Comte ? Il avait été créé en 1976, si mes souvenirs sont bons, par M. Giscard d’Estaing pour faire une école qui unirait les polytechniciens et les énarques afin de créer la nouvelle élite de la France. L’institut Auguste-Comte avait récupéré tous les locaux de l’école Polytechnique qui était partie à Palaiseau. Je ne sais pas trop ce qu’ils ont fait après, tout ce que je sais c’est qu’en septembre 1981 Pierre Mauroy, alors Premier ministre, dissout l’Institut Auguste-Comte et Jean-Pierre Chevènement saisit l’occasion. C’est à ce moment-là que le ministère de la Recherche s’est implanté Rue Descartes. Il est donc très important de voir pourquoi il y a eu ce rapport entre cette institution historique qui est quand même l’école polytechnique, une création de la Révolution française, et le ministère de la Recherche. Il y avait là quelque chose de symbolique qui éliminait l’Institut Auguste-Comte, censé former la future élite de la France, pour mettre la recherche en avant. Je pense que ça a été très important.
47 J’ajouterai une dernière chose sur cette question de la recherche et de la philosophie. Au CNRS, à l’époque, le maître mot était l’« interdisciplinarité », c’est-à-dire l’idée que les disciplines devaient croiser toute une série de choses pour faire émerger des nouveaux problèmes, d’où la question femme-féminisme, je me suis battu pour qu’il y ait les deux mots, pour qu’il puisse y avoir une approche interdisciplinaire. Du côté du Collège international de philosophie le mot « intersection » a fini par s’imposer – pas tout de suite, ça s’est imposé en 1988 pour le recrutement des directeurs et directrices de programme et c’est resté depuis. Au début du Collège, il y avait des personnages qui circulaient là, comme par exemple René Thom, qui était un grand mathématicien. Il y avait une intersection science/philosophie avec Françoise Balibar, Alain Prochiantz, Levy-Leblond… C’est vrai qu’il y avait cette idée qu’il fallait faire de la recherche autrement.
Notes
-
[1]
François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye, Dominique Lecourt, Le Rapport bleu. Les Sources historiques et théoriques du Collège international de philosophie, P.U.F., 1998.
-
[2]
Patrick Vauday, Commencer. Variations sur l’idée de commencement, Éditions Le Bord de l’Eau, 2018, p. 128.
-
[3]
Voir le discours d’ouverture de Fabienne Brugère.

