Actualités du Rapport bleu

Texte édité par Vanessa Brito
« Il s’agissait d’ouvrir un espace dans lequel la hiérarchie traditionnelle, hiérarchie à l’intérieur des discours philosophique, hiérarchie entre la philosophie et les autres savoirs, entre les autres pratiques, mais aussi la hiérarchie entre les positions de pouvoir, disons, fut en quelque sorte neutralisée. L’idée d’horizontalité, si vous voulez, de collatéralité à gouverner, à la fois le discours et la construction de l’institution. Donc la collégialité suppose l’absence de hiérarchie stabilisée et ça suppose aussi l’absence de toute stabilité définitive. Il n’y a pas de poste au Collège, il n’y a pas de poste définitif, y a une grande mobilité, il faut que ça tourne : aucune position de pouvoir hiérarchiquement stabilisée et aucune position définitivement stabilisée. Voilà, c’est ça l’idée, un principe d’irrigation, d’ouverture, de multiplicité, d’hétérogénéité aussi. Nous avons aussi posé en principe que pour postuler, pour être candidat à un poste quelconque au Collège, à une direction de programme, par exemple, on pouvait le faire sans aucune espèce de titre académique. Par conséquent, les procédures de titularisation, de légitimation académique n’étaient plus tenues pour indispensables. Ça ne voulait pas dire qu’il fallut ne pas avoir de titres académiques mais en tout cas ce n’était pas requis, et donc le Collège était ouvert à quiconque souhaitait y présenter un projet original, actuellement non légitimé dans les éditions existantes. [Journaliste : Donc créer une institution qui permette la circulation des recherches, des idées, des savoirs, non admis a priori, en tout cas cloisonnés dans les universités ou dans les structures traditionnelles]. C’est cela, et autant que possible en collaboration avec ces institutions traditionnelles. Dès le départ, nous avons marqué que nous souhaitions travailler avec les universités, le CNRS, les écoles normales et même les lycées parce qu’il y a des professeurs de lycée qui interviennent au Collège. C’est un point très important parce qu’une des prémisses du Collège, c’était une réflexion sur l’enseignement philosophique, sur l’institution philosophique française et notamment sur ce qui se passait dans les lycées. »
Jacques Derrida, France Culture, 23/03/1996

1 Diogo SARDINHA. Cette table-ronde a trait à l’histoire récente du Collège : les années 2000 et l’actualité. Pour cette raison même, il y aura moins de réflexions philosophiques, en tout cas de ma part, que des références à des faits. Je souhaite partir d’un fait magnifique qui est la parution du livre Une Institution sans conditions aux éditions MF. Je vais me reporter à un passage bref de notre président, Alain-Patrick Olivier, dans sa postface, et à un second passage également bref de Julie Clarini. Quand vous aurez le temps de lire l’ouvrage en entier (et je salue le travail de l’équipe de coordination de l’assemblée collégiale et de son président qui ont réussi à le faire paraître dans un temps record), vous remarquerez ces quelques lignes : « En 2022, lorsque je présentais ma candidature au Collège, en tant que directeur au programme, le Collège se présentait comme une institution malade. » (p. 143.) Ensuite, Alain-Patrick Olivier décrit quelques symptômes de la maladie : « L’intégration à la communauté d’universités et d’établissements [ComUE] Université Paris Lumières [UPL], en 2015, demandait aussi des aménagements, des discussions. La vie collégiale semblait presque à l’arrêt, les conseils ne se réunissaient plus, la revue ne paraissait plus régulièrement, les liens entre les cinq continents s’étaient distendus. La communauté philosophique à l’extérieur ne semblait plus guère informée de ce qui se passait. » (p. 144.)

2 Voilà l’état des choses il y a un an. Je dois dire, et c’est un point de vue personnel, que s’il y a un an la situation était telle qu’Alain-Patrick Olivier la résume ici, et si aujourd’hui nous participons à un congrès qui réunit des collègues venant d’un peu partout dans le monde (cette table ronde le confirme), il me semble que nous assistons à une véritable renaissance du Collège, qui nous inspire à toutes et à tous une grande joie et une grande confiance.

3 Et maintenant, je reviens un peu en arrière dans le temps et dans le livre, jusqu’aux p. 117-118, pour rappeler un moment qui me touche particulièrement, parce que j’étais à l’époque président du Collège. Nous sommes à l’automne 2014 : « Soudain les versements correspondants au financement annuel du Collège ont manqué, le mois d’octobre laissant présager le pire : une fermeture dans les semaines à venir. » Puis, écoutez : « En quelques jours, une pétition dénonçant la situation faite à l’institution a recueilli près de 20.000 signatures, témoignant de son écho en France et à l’étranger. » J’aimerais vous dire quelques mots au sujet de ces événements.

4 Lorsque vous lirez cette partie du livre, vous ne saurez sans doute pas ce qu’a été cette pétition. Presque 20.000 signatures c’est bien. Mais je souhaite ajouter quelques données, pensant tout particulièrement aux directrices et directeurs de programmes actuels. Elles ont trait à un débat fondamental pour nous à l’époque, avec un retour au Rapport bleu[1]. Le Collège a toujours été son assemblée collégiale, qui en est le cœur. Et ce cœur du Collège a constitué un groupe de travail pour rédiger la pétition. Je l’ai cherchée ces derniers jours et elle se trouve toujours sur Internet, sur le site Change.org. On y trouve la date à laquelle elle a été lancée et celle à laquelle elle est bouclée. Je rappelle son titre, qui était loin de faire consensus et qui fait écho aux mots d’Alain-Patrick Olivier pendant l’ouverture du Congrès sur la dimension politique du Collège. Nous avons choisi un autre terme, dont vous verrez que la signification n’en est pas lointaine. Le titre était le suivant : « Sauvons l’espace civique du Collège international de philosophie, pour le droit à la philosophie pour tous ! » Je me souviens que l’usage du mot « civique » a suscité des remous au sein de l’assemblée collégiale. Mais c’est normal. Ce que je veux vous dire, c’est que cette pétition lancée le 17 octobre 2014 est signée par l’assemblée collégiale du Collège international de philosophie. Donc vous voyez, c’est une signature qui met en évidence la collégialité de notre initiative.

5 Et puis, au-dessous du titre et immédiatement avant le texte de la pétition, quand on va sur le site Change.org, on voit les langues dans lesquelles elle a été traduite. Car tout de suite les membres de l’assemblée collégiale ont pris le texte en français et l’ont traduit (je me contente de lire la liste) en anglais (c’était notre collègue Gabriel Rockhill), chinois (c’était notre collègue Dandan Jiang), allemand (c’était notre collègue Margit Ruffing), italien (Paolo Quintili que je vois dans cet auditorium avec Filippo Del Lucchese, tous les deux directeurs de programme à l’époque), arabe (c’était Safaa Fathy, poétesse, féministe, amie de Jacques Derrida, directrice de programme au Collège), japonais (par un autre ami présent aujourd’hui, Yuji Nishiyama), espagnol, grec, portugais, turc, lingala, norvégien, roumain, kikongo, persan, néerlandais, polonais et hongrois. Le Collège a traversé, sans doute traverse-t-il encore, une période délicate. Sachez que la force de l’assemblée collégiale peut le porter à ce niveau de visibilité mondiale dans un temps très court – rédiger la pétition, la traduire, la faire signer. Et naturellement, puisqu’elle était accessible dans toutes ces langues, il y a eu beaucoup plus de signatures et d’écho dans la presse étrangère, dont nous relayions les articles au fur et à mesure sur la page Facebook, ouverte à l’origine par Mathieu Potte-Bonneville. La répercussion internationale a été éclatante.

6 Je lis un premier extrait de la pétition : « Association à but non lucratif, reconnue d’intérêt général, le Collège international philosophie est né en 1983 de la conjugaison d’une volonté politique de l’État français et d’une exigence inconditionnelle de pensée, portée par des intellectuels et des philosophes : parmi eux figuraient François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye et Dominique Lecourt. »

7 Vous savez tout cela. Et pourquoi le rappelle-t-on dès le début de la pétition ? Pour dire : bien sûr, il y a eu des dissensions et des querelles, mais pour nous, en 2014, tout cela appartenait à un passé qui nous honore, et qui continue aujourd’hui (pour nous tous qui sommes liés au Collège) de nous honorer, indépendamment de savoir, par exemple, si Dominique Lecourt était un peu fâché ou pas. Quand on a fait une soirée de remerciement pour le soutien apporté au Collège, le 28 novembre 2014, à laquelle Jean-Pierre Faye et son épouse, Marie-Odile Faye, se sont rendus, Dominique Lecourt, qui avait gardé le silence pendant un certain temps avant de finalement accepter de nous recevoir, a envoyé un message de soutien sincère au Collège, dont il reste l’un des cofondateurs.

8 Voici un autre passage : « L’année dernière [2013], il [le Collège] a offert 720 heures de séminaires publics et gratuits. Il a organisé des colloques, des journées d’études, des débats sur des livres avec leurs auteurs. Avec quatre livraisons par an, sa revue Rue Descartes, entièrement en ligne et en libre accès, voit ses taux de fréquentation grimper. […] Nous demandons le maintien du financement “Recherche” de 240.000 euros par an, qui permet au Collège de fonctionner. Au nom du droit à la philosophie pour toutes et tous dans une société démocratique, nous demandons aussi la pérennisation des conditions de vie du Collège. »

9 Et je terminerai sur l’idée suivante. Le Collège a connu alors une phase très difficile, et ensuite il a bénéficié d’une protection sous ce parapluie appelé Université Paris Lumières. Je me trompe peut-être, mais je ne pense pas que les directrices et directeurs de programme, sous cette protection de l’UPL, aient subi des contraintes ou des restrictions concernant leurs sujets de travail, approches et publications. Je crois que l’UPL leur a laissé entière liberté de recherche. Et je suis persuadé que la même chose se passera bientôt. Après avoir traversé toute cette expérience, j’ai été personnellement rassuré – et même heureux ! – d’entendre hier le président du Campus Condorcet dire ici, publiquement, que son institution est ouverte au Collège et souhaite l’accueillir. Il était content de dire qu’il a suivi des séminaires de Jean-Luc Nancy au Collège. On le voit, le Collège a des ami·es. Et c’est aussi grâce à elles et à eux qu’il a pu arriver à sa 40e année.

10 Voilà quelques faits sur notre existence récente. J’ai bon espoir que, une fois réalisée cette transition institutionnelle au Campus Condorcet, tout ce que nous venons de voir ici, la passion du débat, des nouvelles idées avec de nouveaux visages, tout cela prendra encore plus d’ampleur et nous serons tous et toutes là pour participer aux débats et faire de la philosophie.

11 Vincent JACQUES. Je serai bref parce que nous sommes nombreux. Nous allons répondre chacun·e avec des angles différents à cette question qui n’est pas évidente, qu’est-ce que le Collège dans son futur ? Ce n’est pas facile de parler de son histoire, mais c’est plus difficile de parler du futur. Je vais essayer de façon très schématique de vous dire ce qui m’a intéressé en relisant Le Rapport bleu. C’est la situation où se plaçait le Collège en 1983 et celle où se place le Collège aujourd’hui. Car bien sûr, il lui faut un toit, comme l’a dit Diogo tout à l’heure, mais ça ne suffit pas. Est-ce que le Collège a encore un sens aujourd’hui ? Est-ce qu’il doit se réinventer ? Qu’est-ce que le Collège en 2023-2024 ? En 1983, le Collège s’inscrit dans un contexte où la philosophie est à la fois placée très haut dans la hiérarchie des savoirs et où l’on parle de la mort de la philosophie. C’est aussi un contexte où l’on se pose la question de la sortie du marxisme tout en gardant une pensée critique à la française. En 1983, le Collège essaie donc de se placer au confluent de plusieurs choses et ce qui m’a semblé évident c’est qu’aujourd’hui il y a une reconstruction absolument autre du champ universitaire, et aussi médiatique. On est dans un contexte où il y a une pensée critique factice, conservatrice et même toxique qui a pris de la place dans les médias. La question du Collège aujourd’hui ce serait peut-être quid de l’héritage du Collège ? Cet héritage est, d’après moi, la pensée critique qui se place à l’intersection du champ universitaire et de l’espace public. L’idée du Collège, c’est bien sûr l’intersection et la transversalité entre les disciplines, mais c’est aussi cette intersection plus fondamentale – Diogo a parlé tout à l’heure de l’usage du mot « civique » – du champ universitaire et de l’espace public.

12 Le Rapport bleu met beaucoup l’accent sur la performativité. Dès 1983, on se pose la question de savoir comment on peut communiquer la pensée critique dans des formats non académiques. Mais depuis le contexte a beaucoup changé. L’École normale supérieure propose des doctorats par le projet, c’est-à-dire que des artistes, des danseuses ou des danseurs font des doctorats qui sont à la fois théoriques et artistiques. La performativité qui à l’époque paraît absolument innovante et extraordinaire, finalement aujourd’hui l’université l’a fait. Pas partout, bien sûr, pas dans toutes les universités, mais ça se fait dans des écoles d’art et même à l’ENS-Ulm. Le Collège doit donc repenser sa tradition, repenser les outils de la pensée critique, qui sont de plus en plus pris en charge par les sciences sociales, que ça soit la sociologie bourdieusienne ou l’anthropologie, qui est très vivace autour de Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro et des thèmes de la nature ou, aux États-Unis, autour de David Graeber ou de James C. Scott. Là aussi, quid de la philosophie là-dedans ? Il y a ces grandes problématiques comme l’écologie, l’anthropocène, qui est un concept complexe qui mélange sciences dures et sciences sociales. Il y a également des questions d’intelligence artificielle et des questions de post-vérité. Beaucoup de gens travaillent contre la pensée critique de la « French Theory » aujourd’hui. Des philosophes « progressistes » écrivent contre la philosophie française contemporaine, accusée d’avoir trop critiqué le marxisme et donc coupable d’enterrer toute possibilité d’émancipation. C’est très intéressant de voir que la critique de ce mode de critique vient aujourd’hui non pas que de la droite mais aussi de la gauche, ou en tout cas vient de gens qui a priori seraient des allié·es du Collège. D’après moi, on ne peut pas penser l’héritage du Collège sans penser aussi l’héritage critique de la philosophie française contemporaine. Au Collège, il y a en ce moment pas mal de gens qui réfléchissent sur l’héritage de la pensée critique allemande, et il faut peut-être considérer d’autres pensées critiques. D’après Graeber, la pensée critique ce sont aussi les voix de l’Autre, de l’étranger, qui parcourent l’épistémè occidentale depuis les « grandes découvertes » ; tous ces travaux qui montrent que la critique peut venir d’ailleurs ou qu’on peut reconstruire une critique qui vient d’ailleurs. Bref, j’ai été peut-être trop rapide ou trop confus, mais ce que je voulais dire c’est que, d’après moi, le Collège peut survivre non pas s’il a de l’argent ni s’il a un toit, ça c’est évident, mais le Collège ne va survivre que s’il garde une « âme », une certaine lucidité non pas sociale mais philosophique.

13 Vanessa BRITO. S’interroger sur l’actualité du Rapport bleu, c’est poser la question de l’actualité du projet du Collège. Elle était au centre de nos dernières assemblées collégiales, où nous avons essayé, en cette période de transition institutionnelle, de ne pas réduire nos débats à une technicité administrative, à une logique de survie, mais de reposer la question du sens de ce projet, en réfléchissant à comment il est possible de défendre sa singularité aujourd’hui.

14 J’enseigne la philosophie en école d’art et je rentre au Collège à un moment où les écoles d’art et de design sont invitées à s’aligner sur la grille LMD, à structurer des 3e cycles et à établir des partenariats avec les universités pour décerner des diplômes de doctorat. Cela a suscité une vaste réflexion à laquelle a contribué Jehanne Dautrey, ancienne directrice de programme présente dans la salle, sur ce qui peut définir la singularité de la recherche artistique par rapport à la recherche universitaire ; une recherche non pas sur l’art mais par l’art, qu’on appelle aujourd’hui recherche-création. Or, cette tentative de penser ensemble recherche et création était, dès les années 80, au cœur du projet du Collège. Emmanuel Faye évoquait hier dans son intervention le rapport « Chercheurs et créateurs » à l’origine du Collège. Dominique Lecourt insistait dans Le Rapport bleu sur l’intérêt d’abolir le cloisonnement entre esthétique et histoire de l’art « pour mettre en œuvre une recherche sur l’art qui s’effectue dans l’art et par l’art. » [2] Derrida y soulignait aussi qu’il s’agissait de « faire place non seulement à des travaux théoriques sur les arts et les techniques de toutes sortes, mais à des recherches dites "créatrices". » [3] Je le cite : « Conformément au projet initial, nous avons tout fait pour que le Collège ne se contente pas de discours philosophiques sur la peinture, la musique, la danse, etc. mais pour qu’il favorise des productions « performatives », des mises en œuvre. Cela ne s’est peut-être pas assez fait mais cela s’est fait : pour la musique bien sûr, mais également pour la peinture, dans le cadre des "Ateliers des peintres", avec des rencontres qui avaient lieu au plus proche du travail de ces peintres. » [4] Nicole Mathieu a rappelé hier dans son intervention l’histoire de ces rencontres initiées par Jean Borreil et Maurice Matieu, dont la rubrique « Regards sur le regards » du Cahier du Collège international de philosophie et la rubrique « Ateliers » de Rue Descartes gardent une trace. L’Espace des arts visait en effet à fabriquer non pas une philosophie de l’art, mais une philosophie avec l’art, c’est-à-dire à concevoir la relation entre art et philosophie non pas à partir de leurs objets mais à partir de leurs pratiques respectives qui se retrouvaient, par leur frottement, renouvelées et transformées. C’est ce que les fondateurs du CIPh ont appelé une « intersection transversale des savoirs » qui ne se réduit pas – et cela me semble important à souligner – à l’interdisciplinarité [5]. Il ne s’agissait pas, je le rappelle, de solliciter les approches complémentaires des disciplines constituées pour étudier un objet déjà identifié dans ses contours, mais de mettre en œuvre des processus de recherche et des modes d’enseignement qui inventent leurs propres outils et méthodes de travail, et viennent par là-même ébranler les frontières reconnues des champs disciplinaires.

15 Or, aujourd’hui, comme le disait Vincent, la question de la recherche-création et de la recherche-action est partout. Pas seulement dans des lieux alternatifs, comme l’école des vivants, un projet construit à l’intersection de la politique, l’art et l’écologie, mais aussi au sein même de l’université et d’autres institutions, comme les musées et centres d’art. On peut penser, par exemple, au master d’expérimentation en arts politiques fondé par Bruno Latour à Sciences Po, à l’école universitaire de recherche Artec dirigée par Yves Citton, au cycle Planétarium organisé par le Centre Pompidou, etc. Face à ce paysage de la recherche qui n’est plus le même d’il y a 40 ans, on peut se demander si le Collège peut encore apparaître comme « un nouveau dispositif capable de libérer ce que d’autres inhibent encore » [6] ? Rien n’est moins sûr. Le Collège doit continuer à se réinventer et à réinventer cet héritage qui est au cœur de son projet, sans quoi il lui sera difficile d’échapper aux risques que Françoise Proust avait déjà identifiés [7] : le risque de s’académiser, de se normaliser et de se recentrer philosophiquement.

16 Quelles sont les nouvelles intersections que proposera le Collège lors du prochain renouvellement de son assemblée collégiale ? Quelle place fait-il aux épistémologies féministes, à la pensée du vivant ou aux études queer et décoloniales qui ont déjà une reconnaissance universitaire ? Quels sont aujourd’hui les formats de recherche et les modes d’enseignement que proposent nos séminaires et activités ? Nous avons organisé des visites de musée, des débats au cinéma (écrans philosophiques), des émissions radio (la philosophie au présent), des discussions dans des médiathèques de quartier et des libraires (samedis du livre). Nous pourrions proposer aussi des formats plus expérimentaux, en dialogue avec la performance et le spectacle vivant, investir l’espace d’exposition et tenter de faire de la philosophie en dehors du livre. Nous avons d’ailleurs plusieurs directrices de programme, Chiara Palermo qui est dans la salle et ma collègue Natalia Smolianskaia, qui sont commissaires d’exposition. Bref, il me semble que Collège doit aujourd’hui réaffirmer sa dimension expérimentale et se donner les moyens de faire de la recherche autrement, car c’est dans ce « faire autrement » que peut se traduire son engagement politique. En effet, ce n’est pas parce que le Collège a été pensé comme une « institution sans hiérarchie » qu’il demeure « un lieu d’expérimentation politique en soi » [8].

17 Cette expérimentation reste à construire.

18 Natalia SMOLIANSKAIA. Je voudrais prolonger ce que vient de dire Vanessa à propos des expositions parce que je suis aussi commissaire d’exposition, artiste et professeure de philosophie. Faire une exposition c’est trouver un dispositif pour activer l’espace public. Diogo parlait tout à l’heure de sauver un espace civique. Je ne vois pas comment on peut parler d’espace public sans parler de l’activation de l’espace public parce qu’il n’existe pas en tant que tel mais seulement quand on l’active. Comment créer un dialogue ? Je pense que c’est une question assez pertinente à poser en ce moment où il y a tant de conflits et aucune possibilité de dialogue. C’est la première question qu’on doit se poser actuellement, au moment de ces conflits en Ukraine, à Gaza et dans d’autres lieux.

19 Je crois que l’espace d’exposition peut aider à trouver un dispositif pour dialoguer et pour activer l’espace public. Grâce au Collège, pendant ma direction de programme, j’ai trouvé une façon de faire des expositions et j’ai trouvé comment croiser l’art et philosophie. J’ai commencé mes activités au Collège par un séminaire sur les Avant-gardes, et c’est dans le cadre de ce séminaire que j’ai pris connaissance des évènements de Mai 1968 en France. J’ai réalisé que la plupart de mes ami·es garde une mémoire importante de cette époque. En tant que soixante-huitard·es, elles et ils transmettent des idées de gauche. En dialoguant avec elles et eux, j’ai découvert un héritage situationniste redevenu actuel grâce aux nouvelles générations d’activistes russes et d’artistes. Alors j’ai réalisé un grand projet avec des interviews de soixante-huitard·es français·es et de jeunes Russes pour lesquels ces soixante-huitard·es étaient très important·es [9]. J’ai fait cette exposition dans un lieu privé, dans une institution non institutionnelle. Dans des écrans posés par terre, il y avait six interviews avec des Français·es et six interviews avec des Russes. J’ai réalisé une vidéo avec des fragments des manifestations en Russie et en France et j’ai fait le collage de telle sorte qu’une manifestation en réveille une autre. Pour cette installation, j’ai eu l’aide du curateur de l’exposition, Dima Filippov. Deux autres expositions ont prolongé le travail de recherche sur la mémoire de Mai 1968. Je les ai réalisées en tant que commissaire de l’exposition et théoricienne de l’Avant-garde. Toutes les deux ont eu lieu au Musée d’art contemporain de Moscou [10]. La première visait à cartographier Mai 1968 : on a fait une sorte de cartographie de la pensée de la gauche, il y a eu une cartographie des ateliers, des évènements de protestation dans des milieux étudiants à l’international, et une cartographie des évènements liés au Vietnam. Dans la salle d’exposition, j’ai rassemblé des affiches de 1968, toute la littérature sur 68 et sur la pensée de gauche éditée en russe. J’ai organisé aussi des tables rondes sur la pensée de gauche et la salle était toujours pleine. Les personnes qui venaient voir l’exposition pouvaient lire, regarder, découvrir la chronologie des événements de 68 à l’international. La deuxième exposition a continué d’explorer le sujet, mais il s’agissait surtout de la révolution artistique, de la sortie de l’art dans la rue et de l’expérience situationniste [11].

20 Bref, c’est cette façon de croiser l’art et la philosophie que je suis arrivée à concevoir justement après avoir effectué mes recherches au Collège. Cette expérience d’exposer 1968 et ma participation aux protestations en Russie en 2012-2019 m’a amené à réfléchir à l’espace public. L’espace public en tant que tel n’existe pas avant qu’on l’active. Je m’inscris dans le sillage d’Habermas quand je pense à cela. Les artistes et les activistes de Mai 1968 l’ont activé de telle façon que l’interaction entre artiste et spectateur, entre celle ou celui qui parle et celle ou celui qui écoute puisse avoir lieu. Mais le problème est d’effectuer ce travail de réactivation de l’espace public en permanence, et là ce n’est pas si facile. Je pense que la mission du Collège, ou l’une de ses missions principales est de réactiver l’espace public en permanence, même si parfois nous en sommes privé·es. Mais si on garde cette continuité de transmission émancipatoire, si on continue à dialoguer, j’espère qu’on gardera cette capacité de réactivation. Je vois le Collège comme un vrai espace public et j’espère qu’il continuera à se réinventer.

Description

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21 Barbara ZAULI. Je vais pour ma part me situer à la suite de ce que vous avez dit toutes et tous pour poser la question du Collège en tant qu’espace d’expérimentation politique, à la fois dans le passé, dans le présent et dans le futur, puisque, comme Vanessa l’a rappelé, c’est un combat qui est on ne peut plus présent, vécu au jour le jour. Le Collège international de philosophie comme l’a évoqué Isabelle Alfandary, est une anomalie institutionnelle. Je tiens particulièrement à cette définition du Collège parce que je trouve que c’est cela ce que nous sommes et que c’est cela ce que nous devons rester. Pourquoi une anomalie institutionnelle ? D’abord parce que le Collège a été fondé par décret de la présidence de la République française, ce qui est quelque chose d’assez extraordinaire et qu’on voit mal se produire aujourd’hui. Il constitue en ce sens une exception absolue dans l’histoire des institutions philosophiques. C’est la seule institution qui, n’étant ni une université ni un groupe de recherche, bénéficie d’une dotation d’un état démocratique qui en théorie ne lui impose en retour aucune contrepartie, ni aucun contrôle. Le Collège constitue donc une exception, et c’est ce qui fait qu’il n’a pas que des ami·es, comme l’a déclaré Derrida à l’occasion de son 10e anniversaire. Le Collège est un lieu hétérogène, ouvert à des directrices et directeurs de programme aux statuts professionnels divers, avec des carrières et des parcours de vie divers, mais aussi avec des interruptions de carrière diverses. Je tiens à souligner cet aspect dans un contexte socio-politique où il devient de plus en plus compliqué de s’interrompre, de changer de parcours – je pense notamment aux pauvres lycéennes et lycéens qui ont affaire à Parcours Sup et aux beaux programmes concoctés par « le choc des savoirs » –, aujourd’hui il est de plus en plus difficile d’interrompre sa carrière, de changer d’orientation et c’est ce qui est pourtant toujours possible de faire au Collège. Je pense que nous allons toutes et tous lutter pour que cela reste le cas.

22 Ce qui caractérise le Collège n’est pas seulement le fait d’avoir des directrices et des directeurs de programme de milieux différents, avec des provenances différentes, ayant des langues et des statuts différents, c’est aussi d’avoir des publics hétérogènes. Je prends comme exemple mon séminaire de l’année dernière, qui a été brusquement interrompu par l’actualité politique parce que les participant·es ont décidé qu’ils et elles voulaient prendre part à la mobilisation en cours, donc chaque jeudi on partait en manif. Le public de mon séminaire était composé de professeur·es d’université, de doctorant·es, d’un lycéen, d’un ouvrier, de personnes qui n’avaient « jamais fait de la philosophie » au sens académique du terme et aussi d’un député. Bref, c’était un public on ne peut plus hétérogène et c’est cette particularité qui m’a motivée à prolonger cette expérience. Je disais que le Collège, comme le rappelait l’un de ses fondateurs, Jacques Derrida, a été conçu comme un lieu où l’on exerce le droit à la philosophie. Ce que Jacques Derrida pose comme question essentielle c’est : qui a le droit à la philosophie ? Celles et ceux qui adorent la philosophie en détiennent le pouvoir et les privilèges, et c’est ce privilège-là qu’il s’agit de maintenir dans une société qui est celle de la fragmentation pérenne des disciplines, de l’excellence et de l’évaluation à tout va, c’est cela qu’il s’agit de défendre. Le pari qui a fait le Collège depuis sa création en 1983, c’est la création d’un lieu où la liberté de l’exercice de la pensée est inconditionnelle. C’est ainsi qu’il a été imaginé par ses fondateurs, et cette caractéristique a été rappelée par Alain-Patrick Olivier, notre président actuel, dans sa postface à l’ouvrage déjà cité, Une Institution sans condition.

23 L’expérimentation politique qui a eu lieu et qui continuera d’avoir lieu, j’en suis convaincue, au Collège international de philosophie, se caractérise de plusieurs manières. D’abord, il s’agit bien sûr de mettre en cause l’autorité du savoir. Le Collège est un lieu de l’agitation. Ce qui a été rappelé par Patrice Vermeren qui a précisé comment dans les années 1980 les calomnies n’avaient pas sa place au Collège ; on privilégiait plutôt l’engagement et l’esprit de la révolte. Ici la philosophie n’a pas une forme classique, hiérarchisante, qu’on essaie de nous imposer dans le milieu universitaire, mais aussi au lycée, par exemple. Une autre caractéristique, c’est que le Collège s’est toujours engagé dans des luttes politiques et des combats divers. Ce qui ne signifie pas qu’on soit sur le terrain à chaque combat ou à chaque lutte sociale. L’essentiel, c’est que le Collège se situe à mi-chemin entre les institutions d’enseignement ou de recherche et la société, il occupe cet espace d’entre-deux et contribue à le faire exister. C’est Éric Lecerf, ami et ancien directeur de programme, qui m’a rappelé très récemment que le CIPh n’aurait pas existé si le Groupe de recherche sur l’enseignement de la philosophie (GREPH) n’avait pas mené une lutte opiniâtre contre le pouvoir. Ce qui a été à l’origine de la publication Qui a peur de la philosophie ? et de l’ouverture des États généraux de la philosophie. On pourrait donc dire que la neutralité politique du CIPh n’était pas inscrite dans son esprit d’origine. Je rappelle, par exemple, l’édition d’une petite brochure, en mars 1992, publiée sous le titre Contre les thèses du Front national par les philosophes du CIPh. Et puis, aussi récemment, même si ce n’était pas une initiative partagée par tous les directeurs et directrices de programme, nous avons pris position contre la réforme des retraites et crée un groupe de travail sur l’actualité politique. Enfin, l’engagement politique du Collège se fait aussi et surtout par ses recherches, je pense notamment au séminaire d’Etienne Helmer sur la pauvreté ou à celui de Jean-Jacques Cadet qui articule écologie politique et épistémologie face à la réalité d’Haïti. Il y a plusieurs programmes qui portent des questions en lien avec l’actualité et je pense que c’est encore un aspect essentiel de notre engagement politique.

24 Je voudrais conclure avec des mots de la postface d’Alain-Patrick Olivier évoquée tout à l’heure : « Le moment de résistance est un moment constitutif. Les habitants des falaises dans leurs maisons, les marins eux-mêmes, ont besoin des produits de la mer et des vagues, de s’engager dans les tourbillons et les tempêtes. Ils ont besoin de ce lieu où l’écume, l’eau, le sable et la pierre se rencontrent, de ce port de pêche faisant abri, cet espace de travail, combien même il serait toujours menacé par le débordement de l’eau comme par le glissement de terrain et la chute des pierres. » (p. 153.)

25 Alessandro FRANCISCO. Les trois ouvertures inhérentes au Collège international de philosophie ont été présentées lors des interventions qui se sont déroulées tout au long des dernières journées, à savoir, l’ouverture disciplinaire, l’ouverture au social et l’ouverture internationale. Étienne Tassin tenait cette ouverture internationale pour l’un des trois piliers du Collège, à côté de l’attribution d’un « statut de chercheurs à des enseignants du second degré » et de la préoccupation de connecter « les enseignants et les chercheurs qui étaient en province avec ce qui se faisait à Paris » [12].

26 Cette ouverture internationale distinctive, ainsi que la possibilité de constituer un réseau plus large, avec des non-philosophes, des professeur·es et des enseignant·es de province, ont fait du Collège un authentique maillage de la pensée – autrement dit « du » pensé – interdisant toute sorte de clôture formelle, scolaire, philosophique, institutionnelle, culturelle. Comme l’a dit Jacques Derrida en 1998,

27

[…] le lieu du Collège, le lieu de pensée, le lieu d’installation institutionnel, symboliquement, n’était pas Paris. […] Ça nous a donné beaucoup de liberté, symbolique au moins, pour ne pas nous laisser enfermer dans les pièges que l’on n’a jamais cessé de nous tendre. Quels qu’aient été ces pièges, nous n’étions pas là et c’est ce qui a permis, c’est ce qui, j’espère, permettra une survie du Collège qui ne soit pas seulement une survie, mais une vie sans cesse renouvelée.[13]

28 Les activités du Collège permettent, alors, à ce maillage de la pensée de se composer comme une sorte d’épistémè archéologique moins vaste, mais plus ouverte, c’est-à-dire, s’y trame une petite épistémè qui ne se restreint pas à la culture occidentale, mais qui se livre à un tissage ayant pour matériau le pensé dans toutes ses variantes : de couleurs, d’épaisseurs, de longueurs, de textures, etc.

29 C’est précisément cette prodigieuse ouverture – comme les fenêtres ouvertes par Jean-Pierre Faye dans son ouvrage Qu’est-ce que la philosophie ? – qui témoigne de l’importance majeure du Collège. En dépit de l’attribut despotique de la Raison inventée [14] et de ce que Michel Foucault a reconnu comme l’un des chantages de l’Aufklärung[15], le Collège international de philosophie est le lieu par excellence de la générosité de la philosophie, qui, se faisant question [16], s’abandonne à l’Autre dans le but de se revisiter, de repousser ses limites et de se réinventer. Générosité de la philosophie qui appelle la générosité même de notre pensée, dite également « pensée humaine », en continuel renouvellement.

30 Un exemple concret du maillage évoqué ci-dessus est celui que l’on a l’habitude d’appeler, en Amérique latine, le « réseau Vermeren », composé d’un ensemble de chercheur·es, d’artistes et de diplomates, dont celles et ceux qui ont trouvé leur asile politique en France à l’aide de Patrice Vermeren et Stéphane Douailler, ou d’autres, comme Marilena Chaui qui interrompit sa recherche doctorale à Paris pour rentrer à São Paulo afin de soutenir les collègues persécuté·es par le gouvernement dictatorial du Brésil des années 1960.

31 Les traits d’une telle relation avec l’Amérique latine sont en place au Collège depuis sa création. Les « projections » du Rapport bleu qui concernaient « les ‘‘contenus’’ et le potentiel de recherches du Collège » [17] en témoignent. Je reprends celle rédigée par Jean-Pierre Faye, dont le titre est précisément « Réseaux » :

32

[…] le Collège international de philosophie, par sa mission d’études, est déjà partie prenante dans la fondation de la Fédération internationale des études de l’Amérique latine et de la Caraïbe (FIEALC), née du IIIe Symposium et de la Semaine de philosophie à Rio de Janeiro, réunissant philosophes, sociologues, ethno-analystes, psychologues, autour du philosophe mexicain Leopoldo Zea et de l’ethnologue brésilien Darcy Ribeiro. Il s’agira de faire en sorte que le poids majeur de l’Amérique latine et de la Caraïbe, dans l’histoire mondiale, vienne entrer dans la pensée.[18]

33 L’ambition de cette dernière phrase intègre l’activité de plusieurs directrices et directeurs de programme et trouve un sol fécond au Chili en novembre de 2016, lors de la création de la Revue latino-américaine du Collège international de philosophie grâce aux efforts de Gustavo Celedón, Patrice Vermeren et Diogo Sardinha suivis par Patricia González au Chili et Gustavo Chataignier au Brésil. Il s’agit d’une publication indépendante qui vient renforcer ses liens avec le Collège au moyen du comité de rédaction de la revue Rue Descartes et du travail de ses rédacteurs en chef, Joana Desplat-Roger et Cédric Molino-Machetto, ainsi que d’Alain-Patrick Olivier et de Pauline Vermeren.

34 Le réseau latino-américain – dont la revue mentionnée devient un nouveau lieu de rencontre, de concert avec la Semaine de l’Amérique latine et les Caraïbes, projet mis en place en 2013 et qui se tient annuellement à Paris –, je disais, ce réseau latino-américain qui a contribué fortement à faire pousser le projet même de la revue a été longuement cultivé et vient de s’épanouir sous la forme d’une Fondation des amis latino-américains du Collège international de philosophie ayant pour siège le Chili et pour responsables Lorena Souyris Oportot, Gustavo Celedón, Gustavo Chataignier, Felipe Ceppas, Senda Sferco et moi-même, avec le soutien de Joana-Desplat-Roger, Pauline Vermeren et évidemment d’Alain-Patrick Olivier.

35 Face au racisme d’État, existant de tous côtés, motivé par une délirante volonté d’uniformisation qui trouve de la dégénération dans la diversité des manifestations humaines, le renouvellement de la vie du Collège est une « chance à ne pas rater », pour reprendre les mots de François Jullien [19]. Miguel Abensour avait déjà annoncé cette mission du Collège, lorsqu’il a déclaré qu’il est, je cite, « le lieu d’une résistance permanente à la normalisation qui le guette comme elle guette toute institution, quelle que soit sa spécificité ou son exceptionnalité » [20].

36 Cette résistance à la normalisation qu’il entretient au sens même de son activité diverse, fait du Collège cet endroit d’espaces multiples, composé du plus près au plus loin, géographiquement, linguistiquement, culturellement et temporellement.

37 Ni ici ni là, toujours à côté, dans l’entre, le Collège international de philosophie communique, il fait commun. Et si l’on évoque une mythologie, j’estime que Michel Serres verrait le Collège comme un fils d’Hermès. Pour ma part, puisque je suis brésilien, j’ose dire que le Collège est fils d’Èsù, l’Orisà qualifié en yoruba Oló Ònan, le "seigneur des chemins", maître des carrefours, donc des intersections. Voilà l’affaire du Collège : ourdir l’inter, des interrelations entre des données, des concepts, des percepts, des personnes ; des intersections entre divers domaines, l’interscience, l’international ; besogne inscrite dans le latin de son propre nom collège, c’est-à-dire colligere.

38 Ainsi, je conclus en saluant le collège-carrefour, en saluant cette pratique de générosité qui lui est inhérente et qui manifeste son caractère résistant, mais non pas au moyen d’un compliment usuel. Je le fais à présent – preuve de son ouverture – dans la langue yoruba, telle qu’elle est arrivée au Brésil : Mojubá[21] Collège international de philosophie !

Discussion

39 Paolo QUINTILI. Juste un mot pour revenir à l’épisode évoqué par Diogo, la mobilisation de 2014, qui a été un succès. Je voudrais aussi rappeler le débat qui a suivi cette mobilisation. Car l’assemblée collégiale s’était opposée à l’entrée du CIPh dans la ComUE Paris Lumières. On l’a vécu comme une sorte d’obligation, comme un « il n’y a pas d’alternative ». C’était en tout cas l’argument par lequel le ministère et tout l’appareil administratif du Collège nous a imposé d’entrer dans la ComUE. Le Collège ne voulait pas y entrer, il voulait rester une association 1901, indépendante, régie par des financements de l’État. Entrer dans une ComUE signifie la normalisation. Voilà, je voulais juste rappeler cela et savoir ce que toi, Diogo, en tant qu’ancien président de notre assemblée collégiale, tu en penses aujourd’hui, presque dix ans après ?

40 Diogo SARDINHA. Merci, Paolo. Prenons encore quelques questions avant de faire un dernier tour de table.

41 Jehanne DAUTRAY. Je remercie Vanessa d’avoir cité cet épisode de la vie du Collège qui a été un moment important dans ma vie parce que c’est ce qui m’a conduit à être professeure de philosophie en école d’art, mais cela a été aussi un moment important dans la vie du Collège. La question de la recherche en art était devenue un tel champ de bataille dans les écoles d’art que le ministère de la culture a appelé le Collège à l’aide en disant « écoutez, on ne peut pas résoudre ça de l’intérieur même de nos institutions, est-ce que vous pourriez nous aider ? ». Bruno Clément, qui était à l’époque le président de l’assemblée collégiale, est venu me demander de prendre en charge cette question, et j’ai donc monté un séminaire qui était un séminaire du Collège mais à destination des inspectrices et inspecteurs du ministère de la culture. Ce n’était pas un séminaire ouvert mais fermé. Cela a été un moment important parce que ça a permis de poser la place de cette recherche en art que Vanessa a très bien défini, mais j’irai un peu plus loin en disant que c’était vraiment l’essence du Collège parce que ce qui se joue dans cette recherche c’est l’idée que la philosophie est un dehors et le Collège, à mon avis, est vraiment un dehors au sens foucaldien et deleuzien du terme, c’est-à-dire un lieu où les problèmes du monde résonnent et se reconstruisent. Et ils se reconstruisent par l’énergie de la pensée qui est celle des directrices et directeurs de programme, de toutes celles et ceux qui animent la vie intellectuelle du Collège, c’est-à-dire l’auditoire dans sa diversité. Mais ce qui se joue, je crois, aujourd’hui d’important, et que j’entendais aussi bien dans ce que vous disiez les un·es les autres dans cette table ronde que dans la table ronde précédente, c’est la question de la nature de la critique. Est-ce qu’on fait effectivement la critique de la critique aujourd’hui ?

42 Qu’est-ce que c’est que critiquer la critique ? Est-ce que c’est simplement critiquer des thèses, des contenus ? Ou est-ce que c’est critiquer la nature même, le matériau de la critique ? Ce qui se joue dans la question de la recherche en art c’est : est-il possible de construire une critique qui ne soit ni conceptuelle, ni discursive, ni verbal ? Est-il possible de penser de manière critique en agissant ? Agir, c’est aussi bien agir politiquement qu’artistiquement. Une performance, c’est une action ; une peinture, c’est une action ; la musique, c’est aussi une action ; et ce que je trouve important dans le Collège, c’est qu’il a cette puissance de penser cela et de le penser philosophiquement. Cela veut dire ne pas adhérer aux formes de l’art mais reconstruire un discours à partir de cette hétérogénéité-là parce que c’est aussi une question qui est à l’œuvre dans les recherches-action qu’on voit se développer dans les troisièmes cycles des écoles d’art et qui est un ensemble de pratiques face auxquelles nous devons rester vigilant·es. Parce qu’on voit aussi se développer dans ces écoles quelque chose qui devient une fausse pratique artistique parce qu’elle s’appelle recherche et qu’elle n’a pas la rigueur du sensible artistique quand l’artiste est à l’œuvre et, en même temps, une fausse pensée théorique qui tire sa force du fait qu’elle s’adosse sur cette pensée artistique. Or, je crois qu’il faut vraiment que le Collège prenne à bras-le-corps cet enjeu là, ce risque-là qui se joue dans le rapport de la pensée discursive et du non discursif. Je pense qu’il en a la force et je me réjouis de voir toute cette l’énergie qui vient de ces nouvelles directions de programme. Merci.

43 Alexander NEUMANN. Je voudrais juste partager une expérience qui était intéressante et que plusieurs parmi nous ont vécu. C’est lorsque nous avons invité, Alain-Patrick Olivier et moi, à Paris, Stephan Lessenich, le nouveau directeur de la fameuse école de Francfort. Nous avons choisi pour lieu un musée d’art brut, la Halle Saint Pierre, dirigé par Martine Lusardi. Il y avait là une circulation entre l’exposition Art Outsiders et le débat qui a eu lieu dans un petit amphithéâtre ; il y a eu un croisement de différentes influences. C’est pour ça que j’en parle, je me sens presque interpellé. C’était intéressant d’un point de vue conceptuel parce qu’en tant que sociologue allemand, Lessenich s’intéresse au Pierre Bourdieu des années 90, mais on a quand même rappelé qu’il y avait la contre-proposition de Rancière, et qu’en même temps il y avait aussi le Bourdieu lecteur de Heidegger. Il y avait là une porte ouverte vers quelques pistes qui ont été lancées par vous à l’instant.

44 Vincent JACQUES. J’aimerais répondre à l’intervention de Paolo. J’ai été vice-président du Collège de 2016 à 2022. Je voulais préciser que l’UPL n’était pas le grand méchant loup. La catastrophe, c’est qu’on a perdu les locaux du ministère et qu’on s’est retrouvé logé à l’UPL. Je veux juste clarifier les choses parce que je suis arrivé au moment où le débat avait déjà eu lieu. L’UPL, c’était quelque chose de très abstrait pour nous, c’était juste l’instrument de notre liberté, en tout cas c’est comme ça qu’on l’avait compris. La catastrophe, c’est que le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche était vraiment devenu un bunker et qu’il ne pouvait plus accueillir le Collège. C’était un drôle de truc… À la fin, on ne pouvait plus aller spontanément au Collège si notre venue n’était pas prévue, il fallait aussi que les participant·es aux séminaires s’inscrivent à l’avance et présentent leur pièce d’identité… Voilà, c’est en tout cas mon point de vue, qui est celui de quelqu’un qui a quand même participé à l’organisation du Collège pendant six ans.

45 Diogo SARDINHA. À la différence de Vincent Jacques, je n’ai pas accompagné la vie quotidienne du Collège depuis mon départ en 2016, dans l’idée que quand on quitte le Collège, on ne reste pas pour essayer de gratter des choses. Donc, je suis parti. Et puis, des années plus tard, on a pris contact avec moi et on m’a dit : Alors, Diogo Sardinha, qu’en pensez-vous ? Je me suis dit : tiens, on pense à moi... J’ai été content. Pourquoi je vous raconte cela ? Pour vous dire qu’en regardant de l’extérieur, on voit qu’après 2016, avec la ComUE Paris Lumières, le Collège a fait trois renouvellements de son assemblée collégiale, d’abord en 2016, déjà dans le nouveau cadre institutionnel, puis en 2019 et enfin en 2022. Cela signifie que soixante-quinze personnes y ont trouvé, depuis 2016, un lieu de liberté pour faire de la philosophie. Voilà la première chose.

46 Deuxième chose. Nous venions de fêter les 30 ans en 2013, et en 2014 éclate le problème financier. Nous fêtons aujourd’hui les 40 ans du CIPh. Paris Lumières va disparaître... et le Collège demeure. Quand j’y pense, je me dis : il ne faut pas avoir beaucoup d’états d’âme. Quelles sont les conditions minimales dans lesquelles nous pouvons continuer à faire de la philosophie et à permettre à d’autres de venir en faire ? Ces conditions minimales sont-elles réunies ? Eh bien, alors avançons. Et puis, effectivement, il y a eu beaucoup de débats au sein de l’assemblée, mais à la fin il y a eu un vote, et on votait aussi pendant l’évolution des négociations. Il y a toujours eu de la transparence de ma part et de la part de mes vice-présidences, d’abord Marie-Claire Caloz-Tschopp, qui avait des réserves au sujet de la solution de la ComUE, et puis avec Franck Jedrzejewski et Yala Kisukidi. L’assemblée a toujours été consultée, parfois dans de longues réunions. Et la décision a été collégiale.

47 Je me souviens d’une séance capitale, dans laquelle, entre personnes présentes et représentées, presque l’intégralité de l’assemblée collégiale était réunie. Patrice Vermeren, que nous voyons ici, pendant longtemps membre du Conseil d’administration, est venu. Barbara Cassin, à l’époque présidente du Conseil d’administration, est venue. Michel Gendreau-Massaloux aussi. Toutes et tous voulaient savoir comment le Collège allait trancher. Parce que le Collège est l’assemblée collégiale. Et l’assemblée a tranché. Et en 2023, nous fêtons les 40 ans du Collège. Longue vie au Collège international de philosophie, parfois du côté de Paris Lumières, parfois de celui du Campus Condorcet, parfois à rue Descartes, parfois ailleurs. Longue vie au Collège international de philosophie !

Notes

  • [1]
    François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye, Dominique Lecourt, Le Rapport bleu. Les Sources historiques et théoriques du Collège international de philosophie, P.U.F., 1998.
  • [2]
    Cf. son texte « Dénouements », in Le Rapport bleu, p. 195.
  • [3]
    Cf. la section « Performativité », in Le Rapport bleu, p. 33.
  • [4]
    « Conversation autour du Collège international de philosophie », in Lignes nº 35, 1998, p. 135.
  • [5]
    Voir « Au-delà de l’interdisciplinarité », in Le Rapport bleu, p. 35-36.
  • [6]
    Cf. le texte de Derrida « Coups d’envoi » in Le Rapport bleu : « Ce que nous proposons, ce n’est pas l’utopie d’une non-institution sauvage à l’écart de toute légitimation sociale, scientifique, philosophique, etc. C’est un nouveau dispositif, le seul capable de libérer, dans une situation donnée, ce que l’ensemble des dispositifs actuels inhibe encore. » p. 103.
  • [7]
    Cf. F. Proust, « Débattre ou résister ? » in Lignes nº 35, 1998.
  • [8]
    Voir la postface d’Alain-Patrick Olivier, « La philosophie du Collège demain, hier, aujourd’hui », in Une institution sans condition. Brève histoire du Collège international de philosophie, p. 139.
  • [9]
    Cette première exposition, dont le titre fait référence à Chris Marker, « Le fond de l’air est rouge », a eu lieu en mai 2018, au Centre des Industries Créatives Fabrika, à Moucou. https://russianartarchive.net/en/catalogue/document/V10327
  • [10]
    « Il est interdit d’interdire », décembre 2018 - mars 2019, dans le bâtiment du Centre Éducatif du Musée, Ermolayevski péréoulok, 17. L’exposition a accueilli près de 35 000 visiteurs.
  • [11]
    « Dépassement de l’art », le slogan de Guy Debord caractérise bien les choix artistiques de cette exposition : l’art sans image, ou l’image détournée, la performance dans la rue et la sortie dans la rue d’artistes comme Gérard Fromanger et les artistes du GRAV, le Groupe de Recherche d’Art Visuel. L’exposition a eu lieu dans le bâtiment du Musée au 10 Gogolevski boulevard, en avril - juin 2019.
  • [12]
    M. Abensour et al, « Conversation autour du Collège international de philosophie », in Revue Lignes, n° 35, Hazan, 1998/3, p. 121.
  • [13]
    Ibid., p. 131-132.
  • [14]
    F. Châtelet, Une histoire de la raison. Entretiens avec Émile Noël, Paris, Seuil, 1992.
  • [15]
    Selon Foucault, « [...] il faut refuser tout ce qui se présenterait sous la forme d’une alternative simpliste et autoritaire : ou vous acceptez l’Aufklärung, et vous restez dans la tradition de son rationalisme (ce qui est par certains considéré comme positif et par d’autres au contraire comme un reproche) ; ou vous critiquez l’Aufklärung et vous tentez alors d’échapper à ces principes de rationalité (ce qui peut être encore une fois pris en bonne ou en mauvaise part). » M. Foucault, « Qu’est-ce que les Lumières ? », in Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p. 1390.
  • [16]
    J.-P. Faye, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Armand Colin, 1997, p. 7.
  • [17]
    F. Châtelet, J. Derrida, J.P. Faye, D. Lecourt, Le Rapport bleu, op. cit., p. 8.
  • [18]
    Ibid., p. 182.
  • [19]
    F. Julien, « Une chance à ne pas rater », in Revue Le Débat, nº 98, Gallimard, 1998/1, p. 146-154.
  • [20]
    M. Abensour et al, ibid., p. 125.
  • [21]
    L’expression peut être divisée en deux parties : Mo (Je) et jubá (rendre hommage, saluer).